À seulement 20 ans, Yasmina Ina Carole Congo incarne une nouvelle génération de jeunes femmes africaines audacieuses et tournées vers l’avenir. Étudiante burkinabè en Data science à Beijing Institute of Technology en République populaire de Chine, elle évolue au cœur des technologies de pointe avec l’ambition de mettre la donnée au service du développement, notamment dans le secteur financier africain. Entre excellence académique, engagement communautaire et leadership féminin, elle partage dans cette interview son parcours, sa vision et son engagement pour une tech plus inclusive.

Lefaso.net : Pouvez-vous vous présenter davantage ?

Carole Congo : Je suis étudiante burkinabè en Data science à Beijing Institute of Technology en Chine, avec un intérêt particulier pour l’application de la science de données au secteur financier. Je maîtrise et parle couramment le français, l’anglais et le mandarin. Par ailleurs, je suis filleule de la Tegawende Foundation, une organisation qui promeut l’excellence, l’audace et l’ambition, et qui œuvre pour le renforcement des compétences techniques des jeunes à travers divers programmes de mentorat. Parallèlement, je suis alumni de la 6ᵉ édition de l’initiative Women Leadership in Africa (WoLAf).

Également engagée dans la vie communautaire en tant que membre du bureau de l’Association des étudiants et stagiaires burkinabè de Pékin, où je contribue à accompagner et représenter la communauté burkinabè en Chine. Portée par ma vision et mes ambitions académiques, j’ai eu l’opportunité de participer au 11ᵉ Sommet des jeunes de la Banque mondiale. Je crois profondément que chaque donnée peut devenir une solution, et chaque femme une pionnière de la tech africaine.

Expliquez-nous la data science et les technologies ?

La data science, par définition, c’est à la fois une méthodologie pour extraire de la valeur à partir des données et un ensemble de technologies qui permettent de le faire efficacement. Comme le disait Cassie Kozyrkov, CEO of Data Scientific : « Data science is the discipline of making data useful. » En effet, c’est un domaine qui combine mathématiques, statistiques, machine learning, programmation sans oublier bien sûr la connaissance métier.

Concrètement, en quoi consiste le métier de data scientist ?

Alors, il consiste à collecter et organiser des données pour les rendre exploitables, puis à construire des modèles d’analyse ou de prédiction à l’aide d’algorithmes de machine learning. Ces modèles servent donc à améliorer la prise de décision ou même à automatiser certaines tâches complexes. Mais ce qui fait la particularité d’un data scientist, c’est beaucoup plus sa façon de penser, d’interpréter les données et l’art de présenter les résultats de ses analyses.

Il faut noter également que la data science n’existe pas dans le vide, elle sert à répondre aux problèmes concrets d’un secteur donné. Raison pour laquelle il est nécessaire de maîtriser un domaine précis ou un business dans lequel appliquer la data science pour des résultats réellement utiles.

Elle est présente dans les domaines tels que la santé, la finance, l’industrie, le marketing et dans de nombreux services numériques. On la retrouve aussi dans les systèmes de recommandation, la personnalisation ou l’amélioration de l’expérience utilisateur. C’est un domaine en évolution rapide, et ce qui me motive, c’est d’apprendre continuellement et de relever de nouveaux défis.

⁠Qu’est-ce qui vous a motivé à embrasser ce domaine ?

Ce qui m’a motivée à embrasser le domaine de la data science, c’est avant tout un désir profond d’exploration. Au départ, j’avais un véritable penchant pour la biochimie. Mais une fois le bac en poche, j’ai ressenti le besoin d’explorer d’autres horizons et de m’ouvrir à de nouveaux domaines. C’est dans cet état d’esprit que j’ai échangé avec l’un de mes professeurs, un analyste statisticien, qui m’a présenté plusieurs métiers liés aux données. Et à ce moment précis, une phrase du livre d’Anthony Nevo a pris tout son sens pour moi : « L’inconnu est synonyme d’évolution. »

Parmi toutes les voies qu’il m’a décrites, la data science s’est immédiatement imposée comme une évidence. Elle a éveillé en moi une curiosité nouvelle, presqu’instinctive. J’ai alors commencé à faire des recherches plus approfondies sur cette discipline, et plus j’avançais, plus j’étais émerveillée par sa capacité à transformer des données brutes en solutions concrètes, en décisions éclairées, et même en innovations à fort impact. Ce domaine me permet aujourd’hui de concilier ma soif de compréhension, mon envie de résoudre des problèmes réels et ma volonté de contribuer au développement du secteur financier en Afrique.

Pourquoi avez-vous choisi la destination Chine pour poursuivre vos études ?

Si j’ai choisi la Chine pour poursuivre mes études, c’est tout d’abord parce que ce choix est profondément lié à ma filière. La Chine est aujourd’hui l’un des pays les plus avancés en data science, intelligence artificielle et technologies émergentes. Pour quelqu’un comme moi, passionné par les données et l’innovation, c’est un environnement qui me stimule naturellement.

Mais il y a aussi une raison plus personnelle, plus profonde ; je veux acquérir une formation de haut niveau pour pouvoir réellement contribuer au développement technologique de mon pays, le Burkina Faso. En observant la Chine, je vois un exemple concret de la manière dont la technologie peut transformer une nation, moderniser des secteurs entiers et améliorer la vie quotidienne. Et j’aimerais, à mon niveau, ramener ce savoir, cette vision et cette expertise pour participer à la construction d’un Burkina Faso plus connecté, plus innovant et plus compétitif.

Étudier en Chine, pour moi, ce n’est pas seulement une opportunité académique. C’est une façon de me préparer à être utile, à apporter quelque chose de solide à mon pays, et à contribuer un jour à faire du Burkina Faso un acteur majeur dans la technologie, à l’image de la Chine. C’est un choix de cœur, de conviction et de responsabilité.

⁠Comment êtes-vous arrivée en Chine ? Est-ce par une bourse d’études ou tout autre moyen ?

Je tiens d’abord à exprimer mon respect envers le Burkina Faso et la Chine, en particulier envers nos autorités respectives, pour la qualité des relations qu’elles ont su établir. Une coopération qui a permis de construire des partenariats solides et d’offrir de réelles opportunités aux jeunes, dont j’ai moi-même pu bénéficier. C’est dans cette dynamique d’ouverture et de collaboration que s’inscrit mon propre cheminement.

De base, au lycée, guidée par mes rêves audacieux, je voulais intégrer des universités hautement qualifiées après mon bac, et donc je savais que pour y parvenir, je devais viser l’excellence. C’est avec cette ambition au cœur que j’ai réussi mon baccalauréat en 2023 avec la moyenne de 16,46 sur 20, équivalent à la mention Très bien, ce qui me permet donc d’être lauréate de la bourse du gouvernement chinois pour poursuivre une licence dans un domaine de mon choix. C’est ainsi que je fais le choix de la data science et me retrouve en Chine.

« Au-delà des contenus académiques, étudier en Chine offre une expérience interculturelle très enrichissante », dixit Yasmina Ina Carole Congo

Comment se passe la formation ?

Quand je suis arrivée en Chine, la première année n’était pas encore dédiée à la data science, mais à l’apprentissage du chinois. Cette étape était indispensable, puisque tous mes cours sont dispensés en mandarin. Au début, c’était un vrai défi ; une langue complètement différente, des caractères à mémoriser, et une culture à découvrir. Mais très vite, j’ai réalisé que cette immersion allait bien au-delà de la langue, elle m’a permis de comprendre la vie ici, les habitudes locales, et de mieux comprendre le contexte dans lequel j’étudie, ce qui a rendu mon intégration beaucoup plus facile. Après une année d’apprentissage du mandarin, je suis ressortie avec un niveau de HSK 5, attestant donc ma capacité à suivre avec aisance mes cours universitaires.

Ensuite, ma formation en data science a commencé, et j’ai découvert un programme à la fois exigeant et stimulant. On alterne entre cours théoriques et projets pratiques, ce qui me permet de transformer directement les concepts en application concrète. Ce que j’aime le plus, c’est la rigueur des professeurs et le travail collaboratif avec mes camarades, les échanges d’idées et les différentes perspectives que chacun apporte. Chaque projet est un vrai défi et une opportunité d’apprendre, ce qui rend l’expérience à la fois stimulante et motivante.

Qu’est-ce que vous pensez que l’avenir de la data science réserve ?

Je pense que l’avenir de la data science sera encore plus stratégique qu’aujourd’hui. Avec l’augmentation massive des données et l’évolution de l’intelligence artificielle, la data science est en train de devenir un élément essentiel pour guider les décisions, automatiser les processus et créer des services plus intelligents.

On va voir de plus en plus de modèles capables d’analyser des données en temps réel, d’anticiper des situations complexes et même d’apprendre de manière plus autonome. Les entreprises et institutions vont s’appuyer sur la data science non seulement pour optimiser leurs activités, mais aussi pour innover et proposer de nouvelles solutions.

Mais je pense aussi que l’avenir du domaine va demander plus de responsabilités parlant d’éthique, de protection des données et de transparence des modèles, tout cela deviendra indispensable.

C’est aussi un domaine en forte croissance, indispensable aujourd’hui et encore plus important dans le futur.

⁠Il n’y a pas suffisamment de filles dans ce domaine au pays. Comment donner le goût du data science et des technologies à d’autres filles du pays comme vous ?

Aujourd’hui, la présence des filles dans la data science reste effectivement limitée. Et en observant mon propre chemin, j’ai souvent pensé à toutes les filles qui auraient pu se lancer elles aussi si elles avaient eu un petit coup de pouce au départ. Souvent, ce qui bloque n’est pas l’envie, mais le fait de ne pas savoir par où commencer ou vers qui se tourner. Pour ma part, j’ai eu la chance de m’informer et de m’inspirer de femmes comme Geneviève Barro, Cassie Kozyrkov, Natacha Njongwa Yepnga et j’en passe, toutes portant chacune, à leur manière, le courage et l’excellence féminine dans les métiers de la tech et de la data.

Je m’engage donc à mon tour à participer à la diffusion internationale de la data, mais aussi en mettant en lumière les femmes modèles qui partagent déjà leur savoir, et en leur donnant plus de visibilité pour que leurs conseils et expériences atteignent toutes les filles, en particulier celles de mon pays. Mon but, c’est que chaque fille, où qu’elle soit dans le monde, puisse s’informer, oser et trouver un point d’appui pour se lancer dans ce domaine.

Parce que si la data transforme le monde, aider une fille à y entrer, c’est déjà transformer un avenir.

Quelle appréciation faites-vous de la formation en Chine ?

Globalement, la formation en Chine est très complète et stimulante pour les étudiants internationaux. Les programmes académiques sont solides et bien structurés, avec un bon équilibre entre théorie et pratique, ce qui permet de développer des compétences concrètes et transférables.

Au-delà des contenus académiques, étudier en Chine offre une expérience interculturelle très enrichissante. Les échanges avec des étudiants venus du monde entier, la découverte de nouvelles méthodes d’apprentissage et l’immersion dans un environnement culturel différent élargissent la perspective personnelle et professionnelle. J’ai aussi beaucoup apprécié l’attitude bienveillante et accueillante des Chinois, ce qui facilite l’intégration et rend l’expérience encore plus agréable. Dans l’ensemble, c’est une formation qui prépare efficacement à relever des défis dans un monde globalisé.

⁠Si d’aventure une opportunité se présente à vous ici en Chine, allez-vous saisir ou préférez-vous rentrer au pays pour mettre vos compétences au nom du patriotisme ?

Je pense que cette décision dépendra beaucoup de l’opportunité elle-même et de la manière dont je pourrai la mettre à profit. Si une expérience en Chine me permet de continuer à progresser et d’acquérir des compétences supplémentaires, je n’exclurai pas de la saisir, car chaque apprentissage et chaque projet concret est une chance de me renforcer professionnellement. En même temps, je suis très attachée à mon pays et à l’idée de contribuer à son développement. Mon objectif à long terme est de pouvoir mettre toutes les compétences que j’ai acquises au service de mon pays, que ce soit immédiatement après mes études ou après avoir accumulé une expérience internationale. Pour moi, le patriotisme ne se limite pas à rentrer tout de suite, mais à réfléchir à la manière la plus efficace d’apporter une réelle valeur à mon pays.

Serge Ika Ki

Lefaso.net

Source: LeFaso.net