Dans de nombreux établissements scolaires, lycées et collèges notamment, la récréation rime souvent avec achats de jus, de pains ou de petits plats rapides. Pour les élèves, ces moments de pause sont l’occasion de calmer la faim. Pour les vendeuses, c’est un moyen de subsistance. Mais derrière cette pratique largement répandue, la question de l’hygiène et de la qualité nutritionnelle des aliments continue de susciter débats et inquiétudes.

Dans un contexte où tous les ménages ne peuvent pas toujours préparer un goûter à la maison, la nourriture vendue à l’école apparaît comme une solution pratique. « Tous les enfants n’ont pas forcément un goûter à la maison », reconnaît Nafissata Barry, parent d’élève. Cette réalité sociale explique en grande partie la forte affluence autour des vendeuses à chaque pause.

Dans certains établissements, la vente de nourriture se fait à l’intérieur même de l’enceinte scolaire, avec l’accord de l’administration. Ces vendeuses, souvent présentes depuis plusieurs années, revendiquent une connaissance du milieu scolaire et un sens des responsabilités accru.

Hélène Bancé/Yabré, vendeuse de jus dans un collège de la place depuis plus de vingt ans, fait partie de ces figures bien connues des élèves. Chaque jour, elle propose une variété de jus locaux : bissap, tamarin, gingembre, petit mil, baobab, ainsi que des crèmes glacées. Elle insiste sur la rigueur de ses pratiques. « Quand nous fabriquons les jus, personne n’a le droit de mettre la main à l’intérieur. Chaque jus a son plat et son tamis. Les contenants sont stérilisés avant la mise en bouteille et conservés au frais », explique-t-elle. Elle souligne également le rôle de la direction, qui « contrôle régulièrement la qualité et la propreté » des produits vendus.

Hélène Bancé/Yabré, vendeuse de jus dans un collège de la place

Une organisation similaire est décrite par Alizèta Kaboré, vendeuse de pain au soja dans un collège. Présente depuis une dizaine d’années, elle rappelle que l’installation au sein de l’établissement ne se fait pas au hasard. « C’est la direction qui choisit les personnes autorisées à vendre. Avant, nous passons des examens de sang et de selles pour vérifier que nous n’avons pas de maladies contagieuses », confie-t-elle. Elle précise que la vente est limitée à certaines heures et que toute prolongation nécessite une autorisation. Convaincue de la qualité de ses produits, elle affirme utiliser des matières premières saines et assure que « les enfants ne se sont jamais plaints ».

Alizèta Kaboré, vendeuse de pain au soja dans un collège

Dans les écoles primaires, la relation entre vendeuses et élèves repose souvent sur la confiance. Felicia Ouédraogo, plus connue sous le nom de Yaadga, vend des jus naturels depuis quatre ans. Elle propose notamment du bissap, du tamarin et du gingembre, sans additif ni colorant, tient-elle à préciser. « Tous les enfants savent que Yaadga ne vend pas du n’importe quoi », affirme-t-elle avec assurance. Elle dit faire de la propreté une priorité et rappelle qu’elle exerce avec l’autorisation de l’école.

Felicia Ouédraogo, alias Yaadga, vendeuse de jus dans une école primaire

Des parents attentifs, parfois inquiets

Si les vendeuses se veulent rassurantes, les parents d’élèves portent un regard plus critique sur la situation. Pour Rabiatou Komboïgo/Baguian, la question de l’hygiène est étroitement liée à l’environnement. « Quand les femmes vendent au bord des routes poussiéreuses, ce n’est pas prudent. Il y a des risques de maladies et d’infections », explique-t-elle. Elle estime que la solution serait de permettre à un nombre limité de vendeuses d’opérer à l’intérieur des établissements, où les conditions seraient plus contrôlées.

Rabiatou Komboïgo/Baguian préconise un encadrement strict des ventes

Elle encourage par ailleurs les parents à privilégier les goûters faits maison, même si elle reconnaît que cela n’est pas toujours possible.

Nafissata Barry partage cette prudence. Si elle reconnaît l’utilité de ces ventes pour les enfants qui n’ont rien à manger à la maison, elle affirme avoir déjà constaté des maux de ventre chez son enfant après la consommation de certains aliments achetés à l’école. « Depuis, je préfère qu’il apporte son goûter de la maison. La santé est primordiale », tranche-t-elle.

Des élèves aux expériences contrastées

Chez les élèves, les témoignages reflètent des réalités diverses. Certains consomment régulièrement sans incident. Ariane Kaboré, élève en classe de 6ᵉ, raconte qu’elle achète souvent du jus, du pain et des gâteaux pendant la récréation. « Je n’ai jamais eu de problème. La tantie qui vend les jus est très propre et ses jus sont bien faits », assure-t-elle.

Ariane Kaboré consomme régulièrement des jus et du pain pendant la récréation

D’autres, en revanche, évoquent des expériences moins positives. Assia Niampa, en classe de 5ᵉ, dit consommer du pain au soja, du pain au foie et des jus pendant la récréation. « Je n’ai jamais eu de problème sauf avec le pain au soja, qui m’a déjà donné des maux de ventre », confie-t-elle.

Adila Roamba, collégienne, raconte quant à elle avoir changé ses habitudes après un malaise. « J’ai eu mal au ventre en buvant du zoom-koom et depuis ce jour, je n’en achète plus », explique-t-elle.

Assia Niampa confirme que certains produits consommés à l’école lui ont déjà provoqué des maux de ventre

Nourrir l’estomac ne suffit pas

Pour la diététicienne Yasmine Zerbo, l’enjeu va bien au-delà de la simple hygiène visible. Elle rappelle qu’un enfant en âge scolaire a besoin d’une énergie durable, de protéines de bonne qualité, de fer pour prévenir l’anémie, très fréquente au Burkina Faso, de vitamines A, B et C, ainsi que d’une hydratation saine et non sucrée, indispensable au fonctionnement du cerveau.

Or, les aliments consommés autour des écoles apportent surtout « du sucre, du gras et du sel », mais très peu de fer, de vitamines, de protéines et de fibres. Cette alimentation déséquilibrée favorise déjà, selon elle, plusieurs problèmes de santé observés chez les enfants burkinabè, notamment en milieu urbain : surpoids et obésité précoces, anémie, fatigue chronique, baisse de l’immunité, caries dentaires et difficultés de concentration en classe.

Adila Roamba a changé ses habitudes alimentaires pendant la récréation après un malaise lié à un jus acheté à l’école

La spécialiste attire particulièrement l’attention sur les boissons très sucrées consommées quotidiennement par de nombreux élèves : bissap très sucré, jus de gingembre sucré, sirops dilués, sodas et « jus glacés ». Ces boissons provoquent une excitation passagère, suivie d’une chute d’énergie et d’une baisse de l’attention en classe. À long terme, elles augmentent le risque de caries sévères, de prise de poids excessive et même de diabète précoce.

Elle alerte également sur les conditions de fabrication de certains « jus glacés », parfois préparés avec de l’eau non potable, ce qui accroît les risques de maladies infectieuses.

Au-delà de la nutrition, les risques sanitaires restent importants. Les aliments vendus à l’air libre sont exposés à la poussière, aux mouches, à la pollution et à la forte chaleur. L’absence de chaîne du froid pour certains produits, notamment les yaourts locaux, les jus artisanaux, les œufs, le poisson et la viande, peut entraîner diarrhées, vomissements, salmonellose, fièvre typhoïde ou parasitoses. La diététicienne met également en garde contre l’utilisation répétée des huiles de friture, toxiques pour le foie et le système cardiovasculaire.

La diététicienne Yasmine Zerbo appelle à une amélioration de la qualité nutritionnelle des aliments vendus autour des écoles, sans pour autant supprimer cette activité

Améliorer sans interdire

Pour Yasmine Zerbo, l’objectif n’est pas de supprimer la vente de nourriture autour des écoles, mais d’en améliorer la qualité. Elle recommande la promotion de boissons plus saines comme l’eau potable, le bissap et le tamarin peu sucrés, les jus frais de mangue, de pastèque ou de papaye, ainsi que le lait ou les yaourts bien réfrigérés. Côté en-cas, elle suggère des fruits locaux de saison, des bouillies enrichies, de la patate douce cuite ou des sandwichs simples au poisson.

« Ce qui se vend aujourd’hui nourrit l’estomac. Ce qu’il faut promouvoir demain doit nourrir le cerveau et l’avenir du pays », résume-t-elle, rappelant que la malnutrition au Burkina Faso n’est pas seulement une question de quantité, mais avant tout de qualité nutritionnelle.

Au-delà des habitudes bien ancrées et de la nécessité économique, la nourriture vendue dans les établissements scolaires interroge la responsabilité collective face à la santé des enfants. Si ces ventes répondent à un besoin réel, elles ne peuvent plus rester en marge de toute réflexion sanitaire et nutritionnelle. Mieux encadrer, mieux contrôler et mieux sensibiliser apparaît aujourd’hui comme une urgence, afin que le goûter scolaire, loin d’être un risque invisible, devienne un véritable soutien à l’apprentissage et au développement des élèves.

Hanifa Koussoubé / Anita Mireille Zongo

Lefaso.net

Source: LeFaso.net