
Présidente de la Société de pharmacologie et de toxicologie du Burkina (SOPHATOX) depuis juin 2025, Pr Estelle Noëla Youl, pharmacienne de formation et professeure titulaire de pharmacologie à l’université Joseph Ki-Zerbo, met en lumière les enjeux de la recherche en pharmacologie et toxicologie au Burkina Faso. Elle est la coordonnatrice des affaires académiques du Centre de formation, de recherche et d’expertise en sciences du médicament (CEA-CFOREM) et également la secrétaire générale à la Conférence internationale des facultés de pharmacie d’expression française (CIDPHARMEF), un réseau de facultés de pharmacie francophones. Dans cet entretien, elle insiste sur la valorisation des plantes médicinales locales, la sécurisation des médicaments et le rôle stratégique de ces disciplines dans la souveraineté sanitaire et la résilience du système de santé.
Lefaso.net : Que faut-il comprendre par pharmacologie et toxicologie, et en quoi ces disciplines se distinguent-elles de la pharmacie ?
Pr Estelle Noëla Youl : La pharmacologie est la science qui étudie les médicaments. Elle ne se limite pas aux médicaments modernes, mais s’intéresse également aux médicaments traditionnels améliorés. Elle analyse leur efficacité, leur mode d’action, mais aussi les effets indésirables liés à leur utilisation, dans une logique de surveillance et de sécurité des patients.
La toxicologie, quant à elle, s’intéresse aux effets nocifs des substances sur l’organisme. Un médicament peut avoir un effet bénéfique, mais aussi devenir toxique selon la dose, la durée d’exposition ou les conditions d’utilisation. Le rôle du toxicologue est justement d’évaluer ces risques, de déterminer les seuils de toxicité et de mener des études visant à réduire ou prévenir les effets indésirables.
La pharmacie, pour sa part, est une formation de base, une discipline générale. Après des études de pharmacie, il est possible de se spécialiser en pharmacologie ou en toxicologie. Toutefois, ces spécialités ne sont pas réservées uniquement aux pharmaciens. Il existe aussi des médecins pharmacologues ou toxicologues, ainsi que des chercheurs issus d’autres formations scientifiques qui exercent dans ces domaines. Dans notre cas, nous avons une double casquette. Nous sommes à la fois impliqués dans la recherche, présents à l’hôpital, et formés en épidémiologie, ce qui nous permet de relier la science, la pratique clinique et la santé publique.
Quel regard la SOPHATOX porte aujourd’hui sur l’état de la pharmacologie et de la toxicologie au Burkina Faso, tant sur le plan de la recherche que de la pratique clinique ?
On peut dire que le regard actuellement que porte la SOPHATOX sur la pharmacologie et la toxicologie au Burkina, c’est celui d’une discipline qui est vraiment en pleine mutation. Elle est portée par une volonté politique aussi de souveraineté sanitaire, mais qui est confrontée à des défis structurels importants actuellement. Concernant la recherche burkinabè en pharmacologie, elle est historiquement forte, notamment grâce à l’expertise de l’université Joseph Ki-Zerbo, mais également du Centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST) à travers l’Institut de recherche en sciences de la santé (IRSS), qui ont fait beaucoup de travaux sur la valorisation de la pharmacopée traditionnelle.
Mais, il y a quand même quelques défis à ce niveau, compte tenu du faible nombre de médicaments qui ont des autorisations de mise sur le marché. Quand on fait des recherches, on s’aperçoit que la reconnaissance est un peu faible au niveau du Burkina. Concernant la toxicologie environnementale, la recherche s’est beaucoup intensifiée, surtout au niveau de l’IRSS, sur l’impact de plusieurs pesticides, des méthodes et on voit des défis parce que l’on manque souvent de matériel pour faire la recherche.
Dans un contexte marqué par les crises sanitaires et environnementales, en quoi la pharmacologie et la toxicologie peuvent-ils soutenir des niveaux de résilience en matière de santé au Burkina ?
Dans ce contexte de crise, les ressources sont rares donc les pharmacologues bien sûr, de concert avec d’autres chercheurs peuvent, grâce à leurs recherches, développer des phytomédicaments efficaces, sûrs et de qualité également. On peut prendre le cas du FACA qui a été mis au point par des chercheurs. Le premier pharmacologue et toxicologue du Burkina, Pr innocent Pierre Guissou et aussi le Dr Zéphirin Dakuyo à Banfora. Donc il y a beaucoup de médicaments qui ont été mis sur le marché. Il y a à côté, des médicaments de la pharmacopée traditionnelle qui sont utilisés par la population. Mais à ce niveau, on n’a pas trop d’informations sur leur toxicité. C’est pourquoi les toxicologues peuvent nous donner des informations sur ces médicaments pour rassurer la population.
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Quels sont selon vous actuellement les risques toxiques auxquels la population burkinabè est exposée ?
À ce niveau, nous avons plusieurs risques. D’abord, on peut évoquer les risques liés aux pesticides agricoles. On sait que dans notre pays, il y a beaucoup de cultures de saisons, de produits maraîchers. Donc il y a souvent des pesticides agricoles non homologués qui sont utilisés. Donc cela peut entraîner des risques pour la population. On sait que notre pays fait de l’orpaillage et il y a souvent des risques liés à l’orpaillage, surtout celui artisanal. Les gens vont utiliser des substances comme le cyanure, le mercure, qui sont neurotoxiques. Et également, ce sont des substances qui peuvent aller dans la nappe phréatique et qui peuvent intoxiquer la population. Donc en dehors de ça, on a la pollution urbaine aussi, par les mobylettes, les tricycles, les voitures, etc. La stratégie dit qu’il y a un rôle clé dans la production et la diffusion de savoirs scientifiques dans ce domaine-là.
La question des médicaments de rue et de l’automédication demeure préoccupante. Quel rôle la pharmacologie et la toxicologie peuvent-elles jouer dans la lutte contre ces pratiques ?
Alors ce que nous pouvons faire, c’est d’abord diffuser les résultats de la recherche contre ces fléaux. Nous savons que beaucoup de gens utilisent ces médicaments qui entraînent des problèmes sanitaires. Donc, en diffusant les résultats de la recherche, cela servira à sensibiliser la population. Nous allons également faire des campagnes spéciales de sensibilisation pour que les gens puissent voir l’impact négatif vraiment de ces médicaments de la rue. Les pharmaciens et les toxicologues peuvent également collaborer avec la police et la douane pour analyser les saisies par exemple et déterminer les dangerosités des produits. Et on peut également appuyer les cliniciens dans la prise en charge des différents cas d’intoxication.
Quels sont, selon vous, les obstacles majeurs à surmonter en matière de toxicologie et de pharmacologie au Burkina Faso ?
Les obstacles majeurs sont surtout le faible nombre de spécialistes. Nous avons très peu de pharmacologues et de toxicologues pour la population au quotidien. Quand on prend le nombre au niveau de l’enseignement et de la recherche, les hospitaliers universitaires on n’a que trois pharmacologues et trois toxicologues. Ils sont donc très peu nombreux. Si on arrive à former les praticiens, je pense que ce sera un plus. Et également financer la recherche. Donc il faut que la recherche soit financée pour qu’on puisse avoir les résultats de la recherche. Et également équiper les centres de recherche pour qu’on n’ait pas à chaque fois aller à l’extérieur pour pouvoir effectuer nos analyses.
Quelles sont les priorités et les axes clés de votre mandat ?
L’axe clé de notre mandat, c’est d’abord la promotion de la recherche et de l’innovation. Donc on veut plutôt axer la recherche sur les plantes locales. Puisqu’on a vraiment beaucoup d’espèces végétales au Burkina et nous voulons valoriser ces plantes. Nous envisageons d’axer notre mandat là-dessus. Il y a également la formation et l’enseignement. La SOPHATOX veut proposer des certifications pour des praticiens au niveau de la formation continue. Le troisième axe également, c’est de garantir la sécurité du médicament. Garantir la sécurité de tout ce que l’on utilise, notamment la pharmacovigilance. Et aussi surveiller et prévenir aussi le mauvais usage des substances psychoactives. Parce qu’on sait qu’il y a beaucoup de médicaments qui sont mal utilisés actuellement. Et on voudrait également intervenir dans la prévention de ces mauvais usages.
Comment est-ce que vous voyez la SOPHATOX dans les prochaines années ?
Donc il faut d’abord qu’on fasse connaître davantage la SOPHATOX, non seulement au Burkina mais également, à l’international. Que l’on puisse suivre des collaborations avec d’autres pays. Donc lors de nos journées passées, il y avait 5 pays qui étaient là. Donc on va essayer de continuer. Aussi, on voudrait être quand même une voie pour pouvoir soutenir la souveraineté pharmaceutique au Burkina Faso. Parce que ça, il faut qu’on puisse soutenir les projets industriels. Notamment le projet de technopole pharmaceutique qui est en train de se mettre en place à kokologho pour accélérer la recherche sur les phytomédicaments. Et également renforcer la sécurité sanitaire et environnementale dans le public.
Donc quel est le message que vous souhaitez adresser aux jeunes chercheurs, aux professionnels de la santé qui s’intéressent à ce domaine de pharmacologie et de toxicologie ?
Le premier message, c’est de ne pas baisser les bras car même si c’est un domaine qui est assez difficile, il est quand même passionnant. Et avec les réformes actuelles, on pense qu’il y a de l’avenir. Et surtout avec l’Initiative présidentielle 5×1 000, où ils vont recruter près de 1 000 spécialistes par an pendant 5 ans. Donc on se dit qu’il y aura du renfort. Et cela va supposer aussi que l’État mettra également les moyens pour que les gens puissent faire les différents travaux au niveau de la pharmacologie et de la toxicologie. La SOPHATOX est engagée à travailler dans ce sens afin d’améliorer la santé des populations.
Farida Thiombiano
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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