Un conflit foncier ancien, mais toujours aussi sensible, continue de diviser des familles et de semer l’inquiétude au sein des populations du secteur 24, dans l’arrondissement 4 de Bobo-Dioulasso. Opposant les enfants d’un défunt à un ami proche de ce dernier, le litige, né en novembre 2022, connaît aujourd’hui un nouveau rebondissement avec une tentative de déguerpissement, malgré les contestations persistantes des héritiers et des occupants du site.

Le dimanche 18 janvier 2026, les enfants de feu Sou Sanou, entourés de riverains, de responsables de lieux de culte et d’organisations de défense du droit au logement, ont animé une conférence de presse à Bobo-Dioulasso pour dénoncer ce qu’ils qualifient d’« injustice manifeste » et interpeller les autorités administratives et judiciaires afin d’éviter, selon eux, une situation aux conséquences imprévisibles.

Des journalistes présents à la conférence de presse

Pour comprendre l’ampleur de la crise, il faut remonter plusieurs décennies en arrière. Selon les héritiers de feu Sou Sanou, le différend trouve son origine dans une relation d’amitié entre leur père et un certain Boureima Ouédraogo. À l’époque, alors que le père était toujours en vie, ce dernier aurait concédé à son ami une portion de terrain à usage agricole. « Il n’a jamais été question de vente », soutient Bakary Sanou, l’un des fils du défunt. Selon lui, cette mise à disposition du terrain relevait d’un simple accord verbal destiné à permettre à M. Ouédraogo de cultiver. « Cela a duré des années, mais jamais notre père ne nous a parlé d’une quelconque vente de terrain », insiste-t-il.

Bakary Sanou, l’un des fils du défunt, estime que son père n’a jamais vendu cette terre à M. Ouédraogo

Or, plus de vingt ans après le décès de leur père, les héritiers affirment avoir été surpris de voir surgir des documents que M. Ouédraogo brandit comme des titres de propriété, attestant qu’il aurait bel et bien acheté une partie du terrain. Une version que rejettent catégoriquement les enfants Sanou. « Nous ne reconnaissons pas ces documents. Ils ne portent aucune trace, aucune signature de notre père. Rien ne prouve qu’il a vendu quoi que ce soit », martèle Bakary Sanou.

La justice tranche, mais la contestation demeure

Face au refus des héritiers de reconnaître la validité de ces documents, Boureima Ouédraogo aurait saisi la justice. Après plusieurs procédures, les juridictions compétentes auraient donné raison à ce dernier, reconnaissant ainsi ses droits sur une portion du terrain litigieux. Entre-temps, les enfants de feu Sanou avaient déjà procédé à la vente de parcelles sur cette même portion à des particuliers, lesquels y ont construit des habitations et des lieux de culte. Une situation qui a considérablement complexifié le dossier.

Evariste Millogo interpelle les autorités administratives et judiciaires afin d’éviter, selon lui, une situation aux conséquences imprévisibles

Fort de la décision de justice en sa faveur, M. Ouédraogo a alors entrepris, dès 2022, une première tentative de déguerpissement des occupants du site. Une opération qui n’avait pas abouti, en raison de la résistance des héritiers et des populations concernées. Trois ans plus tard, le dossier refait surface avec une nouvelle tentative d’exécution de la décision judiciaire. Là encore, les héritiers de feu Sanou campent sur leurs positions. « Nous ne céderons pas un seul mètre carré. Nous sommes convaincus que notre père n’a jamais vendu cette terre. Les autorités doivent jouer franc jeu avec nous », lance Bakary Sanou, visiblement exaspéré.

Des lieux de culte et des centaines de ménages menacés

Au-delà du différend familial, le conflit prend désormais une dimension sociale préoccupante. La zone concernée s’étend sur environ huit hectares et abrite une centaine de ménages, ainsi que plusieurs lieux de culte. Présent à la conférence de presse, Evariste Millogo, représentant d’un temple menacé de déguerpissement, affirme que sa structure est en règle. « Nous avons acquis ce terrain en 2014 auprès des enfants de feu Sou Sanou. Toutes les démarches ont été faites : cadastre, domaine, mairie. Nous attendons même notre arrêté. On ne peut pas obtenir tous ces documents sans l’aval des autorités coutumières et administratives », explique-t-il.

Lamoussa Traoré, membre de l’église concernée, plaide pour le dialogue et la cohésion sociale

Il remet également en cause la crédibilité des documents détenus par M. Ouédraogo, qu’il estime « douteux ». Même son de cloche du côté de Lamoussa Traoré, membre de l’église concernée. Celui-ci plaide pour le dialogue et la cohésion sociale. « Lorsque l’huissier est venu, nous avons cherché à discuter. Mais il nous a dit qu’il était là pour déguerpir, pas pour dialoguer. Pourtant, la communication est essentielle dans une société comme la nôtre », regrette-t-il.

Il ajoute qu’un appel a été interjeté contre la décision de justice, mais que cela n’a pas empêché la poursuite de la procédure de déguerpissement. « Un terrain sans plan cadastral clair, sans coordonnées géographiques précises, pose problème », estime-t-il.

L’opération de déguerpissement a déjà commencé sur le site

Les organisations de la société civile montent au créneau

La conférence de presse a également enregistré la présence de la coordination des associations pour le droit au logement. Son secrétaire général, Adama Ouédraogo, dit avoir été saisi par les habitants de la zone afin de les accompagner dans leurs démarches. « Cette opération de déguerpissement touche environ huit hectares, une centaine de ménages et près de six lieux de culte. Ce n’est pas rien », souligne-t-il. Pour lui, au-delà de l’aspect juridique, la question doit être examinée sous l’angle social. « Nous ne disons pas que le droit ne doit pas être respecté, mais socialement, ce n’est pas le moment. Le Burkina traverse une période sensible où l’intérêt collectif doit primer sur les intérêts individuels », plaide-t-il.

Il rappelle également que la ville de Bobo-Dioulasso fait déjà face à de nombreux passifs fonciers non résolus. « Continuer à créer de nouveaux foyers de tension, c’est alourdir la tâche des autorités, qui peinent déjà à gérer les anciens dossiers », prévient-il.

Pour le secrétaire général de la coordination des associations pour le droit au logement, Adama Ouédraogo, au-delà de l’aspect juridique, la question doit être examinée sous l’angle social

L’huissier se retranche derrière la décision judiciaire

Dans un souci d’équilibre de l’information, nous avons tenté de recueillir la version de l’huissier de justice chargé de l’exécution de la décision. Contacté, ce dernier a refusé de commenter le fond du dossier, se contentant de rappeler qu’il agit dans le strict cadre de la loi. « Il s’agit d’une décision de justice. Mon rôle se limite à son application », a-t-il déclaré.

Romuald Dofini

Lefaso.net

Source: LeFaso.net