
« On ne recrute pas un entrepreneur, on soutient une vision », martèle Ali Bako. Pour cet acteur agro-pastoral, l’échec de nombreuses politiques d’emploi agricole au Burkina Faso s’explique par une erreur de diagnostic. Salaires mensuels, financements accordés à des jeunes sans vocation réelle, formations déconnectées des besoins du terrain. Il révèle notamment l’existence de « plus de 500 fermes aujourd’hui au chômage », faute de main-d’œuvre qualifiée et de modèles de partenariat efficaces. Face à ce paradoxe, Ali Bako défend une approche fondée sur un partenariat exigeant entre l’État, les propriétaires de fermes et des ouvriers professionnels, directement associés aux risques et aux bénéfices. « Sans ressources humaines de qualité, on ne sauvera jamais les investissements », insiste-t-il, convaincu qu’en trois ans, l’agro-pastoral peut absorber le chômage si les règles sont respectées.
Lefaso.net : Quel est votre parcours personnel dans l’agropastoral et depuis combien de temps exercez-vous ?
Ali Bako : Je suis entrepreneur agricole, et j’exerce dans le domaine agropastoral depuis près de douze ans. Un parcours que j’ai entamé dès l’université. À mon actif, j’ai plusieurs fermes, aussi bien à Koudougou que dans le Sanguié. Je suis également acteur du monde de la formation et de l’appui aux producteurs, notamment en matière d’investissement agricole et de conseils sur les aménagements agricoles.
De formation, je suis ingénieur en génie civil, et j’ai complété ce parcours par plusieurs formations suivies à l’étranger, portant sur l’agriculture, les aménagements et le développement du monde rural. J’exerce aujourd’hui dans l’élevage de poulets locaux, de pintades et de bovins, et je développe également des exploitations agricoles autour de cultures telles que la pomme de terre, l’oignon, le poivron et d’autres spéculations.
Vous affirmez que plus de 500 fermes sont à l’arrêt entre Koubri et Saaba, sur quoi repose cette estimation ?
D’abord, je tiens à préciser qu’il n’y a pratiquement aucune région du Burkina Faso que je ne connais pas, car je suis constamment sur le terrain. Lorsque j’affirme qu’il y a plus de 500 fermes à l’arrêt entre Saaba et Koubri, cette estimation repose sur mes propres enquêtes et mon vécu de terrain. J’ai sillonné l’ensemble de ces zones et je compte également des clients personnels qui se trouvent aujourd’hui dans cette situation.
Étant dans le domaine de la construction et de l’implantation de fermes, à travers mon entreprise en BTP, je suis régulièrement sollicité. Par ailleurs, en tant qu’acteur et influenceur sur les réseaux sociaux, de nombreuses personnes me contactent pour trouver des ouvriers, relancer leurs fermes ou réhabiliter des exploitations à l’arrêt. C’est à travers l’ensemble de ces canaux que j’ai pu constater qu’il y a même plus de fermes concernées que ce chiffre avancé. D’ailleurs, il suffit de passer devant la mairie de Saaba, de sillonner les zones de Tanlarghin et de Saaba en direction de Koubri, pour constater de visu le nombre impressionnant de fermes à l’arrêt. On y découvre malheureusement d’importants investissements et de grandes fermes aujourd’hui abandonnés.
Que voulez-vous exactement dire en employant le terme “chômer » ?
Quand je parle de fermes qui chôment, cela signifie très concrètement qu’il existe des bâtiments déjà construits, des clôtures en place, des fourrages disponibles, mais sans aucune activité à l’intérieur. Pendant plusieurs années, des personnes ont investi et démarré leurs activités, sans malheureusement pouvoir les mener à terme.
Il s’agit le plus souvent de porteurs de projets qui ont échoué et qui n’ont pas pu reprendre leurs activités par la suite. C’est précisément cette réalité qui nous amène à parler de fermes qui chôment.
Quelles sont, selon vous, les principales causes de l’échec des fermes au Burkina Faso ?
Selon moi, l’une des principales causes de l’échec des fermes au Burkina Faso est la méconnaissance de la manière de conduire une bonne étude de réalisation d’une ferme. Beaucoup de personnes se sont lancées dans l’agropastoral après avoir simplement entendu dire que c’était un secteur rentable, sans disposer d’une connaissance réelle de ce que représente un investissement agricole ou pastoral. Ensuite, il y a le problème de la main-d’œuvre.

Ils dépendent donc fortement des ouvriers pour entretenir leurs fermes. Or, tout le monde le sait, les jeunes qui constituent les bras valides sont aujourd’hui, pour une large part, mobilisés par l’orpaillage, ce qui accentue la pénurie de main-d’œuvre agricole.
À cela s’ajoute le coût très élevé de la production. Lorsqu’une personne contracte un crédit auprès d’une microfinance ou d’une banque, à des taux d’intérêt pouvant varier entre 12 et 20%, pour réaliser une ferme, la situation devient rapidement intenable. Dans ces conditions, les producteurs peinent à rentabiliser leurs investissements, ce qui conduit inévitablement à l’échec de nombreuses exploitations
En quoi l’illusion du “gain rapide” est-elle particulièrement destructrice dans l’agropastoral ?
L’agropastoral ne s’exerce pas dans la rapidité. Il faut d’abord de l’expérience, ensuite de la maîtrise. Or, ce que nous constatons aujourd’hui, c’est que beaucoup de personnes se lancent dans ce secteur en croyant pouvoir se faire des milliards rapidement ; simplement en érigeant des fermes ou des jardins pour y mener leurs productions. Cette illusion est extrêmement dangereuse.

À plusieurs reprises, j’ai dû injecter de l’argent dans mes activités d’agriculture et d’élevage grâce aux revenus de cette entreprise. Et pourtant, à ce jour, nous n’avons pas encore rentabilisé notre ferme. Il nous faudra encore quelques années pour y parvenir. Cela fait déjà douze ans que nous avons investi, et aujourd’hui, nous disposons surtout d’infrastructures et de terrains.
Je sais qu’un jour la ferme sera rentable, mais cela exige avant tout de la patience et une vision claire de ce métier. On ne vient pas dans l’agropastoral avec de gros moyens pour construire des bâtiments au hasard. Pour ma part, j’ai commencé par des solutions simples et adaptées. Les premiers bâtiments de ma ferme ont été construits en banco, et les poteaux de mon premier jardin étaient en bois. C’est cette approche progressive qui permet de tenir dans le temps.
Vous déconseillez formellement le recours aux crédits et aux levées de fonds, pourquoi ?
Je déconseille formellement le recours aux crédits et aux levées de fonds pour les fermes au Burkina Faso. Le problème, c’est que le taux d’intérêt des crédits est très élevé, et il n’existe pratiquement pas de crédit d’investissement adapté pour les entrepreneurs agricoles. La plupart des crédits disponibles sont en réalité des crédits de consommation.
De plus, l’État n’a pas vraiment subventionné les intrants agricoles pour les entrepreneurs. Ce que l’on voit et entend souvent à la télévision ou à la radio concerne essentiellement la subvention de l’agriculture familiale, et non de l’agriculture entrepreneuriale.
Pour que les crédits deviennent viables, il faudrait que l’État subventionne l’entrepreneuriat agricole à travers des réductions sur le carburant, les machines et autres équipements, et que les banques puissent aussi réduire le taux des crédits d’investissement. Ce n’est qu’à ce moment-là que les entrepreneurs agricoles pourraient véritablement rentabiliser leurs fermes.
À quelles conditions, s’il y en a, un financement externe peut-il être acceptable ?
On peut accepter un financement extérieur à certaines conditions. Le taux d’intérêt du crédit doit être relativement faible et le remboursement échelonné sur une longue période. Cela permet à l’investisseur de travailler et de développer sa ferme, afin qu’au bout de trois ou quatre ans, il puisse commencer à rembourser avec sérénité, sans compromettre la viabilité de son exploitation.
Quel rôle devrait jouer l’État dans ce domaine : financeur direct, garant, ou simple facilitateur ?
Partout où les agriculteurs nourrissent les populations et exportent les céréales, c’est souvent l’État qui finance l’agriculture à travers les subventions. Prenons l’exemple de l’Italie : le carburant utilisé par les agriculteurs n’a même pas la même couleur que celui destiné aux véhicules ordinaires. Il est clair qu’un entrepreneur agricole ne peut pas générer un chiffre d’affaires conséquent en s’approvisionnant dans la même station que les usagers classiques.
L’État devrait donc jouer un rôle plus actif, non seulement en subventionnant certains intrants, mais aussi en facilitant l’accès au crédit via les banques, avec des taux d’intérêt faibles.
Que pensez-vous de la Banque agricole du Burkina Faso alors ?
À mon avis, la Banque agricole du Burkina Faso fonctionne malheureusement comme une banque de commerçants. Le taux d’intérêt de ses crédits, qui est de 12%, rend difficile la rentabilité pour un entrepreneur agricole. J’ai moi-même bénéficié de ce type de crédit en 2023, et je peux dire qu’il est pratiquement impossible de faire des bénéfices lorsque l’on doit payer le carburant pour la production au même tarif que les consommateurs ordinaires, tout en remboursant un tel taux.
Qu’est-ce qu’une ferme selon vous ?
Pour moi, une ferme ne se résume pas à une clôture, un bâtiment ou un château. Ce que l’on voit souvent, ce sont plutôt des micro-poulaillers. Une vraie ferme, c’est un espace de production et de semi-transformation sur place, et sa réalisation coûte des millions.

Il ne suffit pas de construire quelques bâtiments sur un hectare pour prétendre avoir réalisé une ferme. Mais il s’agit d’un véritable projet de production, pensé pour durer et générer des revenus sur le long terme.
Vous critiquez le concept de “recrutement d’entrepreneurs agricoles”, qu’est-ce qui pose problème selon vous ?
J’ai publié en 2022 un projet de recrutement de jeunes pour les former à l’École nationale de formation agricole de Matourkou. Dans ce projet, j’avais précisé qu’un jeune formé à Matourkou devrait sortir avec un fonds de roulement. J’avais donné tous les détails, en soulignant que l’établissement disposait de 1 400 hectares, sur lesquels les élèves pourraient mettre en pratique leurs connaissances, grâce aux tracteurs et autres matériels disponibles sur place.
J’avais suggéré qu’après deux ou trois ans de formation, les inscrits à titre privé puissent disposer d’un fonds de roulement de 500 000 à 1 million de francs CFA, ce qui leur permettrait de constituer un groupe et de commencer à travailler ensemble. Mon idée était clair : former de vrais passionnés, ayant suivi des écoles de formation professionnelle en agriculture et en élevage.
Le problème du concept actuel de “recrutement d’entrepreneurs agricoles”, selon moi, c’est de recruter des jeunes qui n’ont rien à voir avec l’agriculture, leur donner une formation et de l’argent, sans expérience ni passion pour le secteur. Moi, je parle de ceux qui ont la passion et qui se sont réellement formés pour exercer dans l’agriculture ou l’élevage.
Selon vous, les décideurs publics comprennent-ils réellement les réalités du terrain agro-pastoral ? Pourquoi ?
On ne recrute pas quelqu’un pour l’envoyer dans une école et lui donner de l’argent, en espérant qu’il devienne entrepreneur. Je vais vous donner un exemple concret. L’ancien président Blaise Compaoré avait recruté des étudiants pour les envoyer dans la vallée du Sourou. Ils ont reçu des motos 2T et un fonds de roulement. Mais aucun d’entre eux n’est resté sur place. Tous sont revenus à Ouagadougou pour passer des concours, et beaucoup ont intégré la Fonction publique, y compris l’ancien Premier ministre Isaac Zida. Donc, on devrait pouvoir tirer leçon de l’expérience passée avant de mettre en place de nouveaux programmes.

Si tu n’as même pas un poulailler construit en banco et qu’on vient te recruter pour te financer, la question se pose. Seras‑tu capable de résister aux difficultés ? Face aux tempêtes inévitables du métier, beaucoup échouent dans ce domaine, et même parfois ceux qui ont commencé petit à petit.
Prenons encore l’exemple de la grippe aviaire. L’un des plus grands éleveurs du Burkina Faso a vu sa volaille abattue et a été impuissant. Un coup dur dont il ne pouvait se relever sans aide extérieure. Cela montre qu’on ne peut pas recruter un entrepreneur. Car l’entrepreneur, c’est d’abord la vision, et c’est quelqu’un qui a commencé par ses propres moyens, que l’État peut ensuite soutenir.
J’ai exprimé ces critiques sur Facebook, en disant clairement qu’on ne recrute pas un entrepreneur agricole. Je défie quiconque de me montrer un exemple où un véritable entrepreneur agricole a été recruté et a réussi. À mon avis, l’État n’a pas cerné tous les contours avant de décider de recruter des entrepreneurs agricoles.
Si l’État souhaite continuer sur cette voie, il peut le faire, mais les résultats parleront d’eux-mêmes. On constatera dans l’avenir ceux qui ont désisté, ceux qui ont tenu ferme et ceux qui ont réussi. Parmi ceux envoyés à Bagré-Pôle, si l’on vérifie bien, plusieurs ont postulé aux concours de la Fonction publique. Ce qui prouve qu’ils n’avaient pas réellement la vocation d’exercer dans le domaine agropastoral.
Pouvez-vous expliquer concrètement votre modèle de partenariat État–propriétaire-ouvrier ?
Le modèle est simple. L’État forme les ouvriers et les agents compétents dans le domaine agropastoral, et assure que la formation est rigoureuse et bien évaluée.
De notre côté, nous allons essayer de mettre en place une plateforme informatique en ligne, où les entrepreneurs agricoles pourront s’inscrire, mais aussi où les ouvriers compétents pourront se référencer. Si j’ai ma ferme mais que je n’ai pas le temps, et qu’un ouvrier qualifié a le temps et les compétences ; pourquoi ne pas établir un partenariat pour que la ferme ne reste pas à l’arrêt ? Ainsi, je peux injecter de l’argent pour que l’ouvrier travaille sur l’exploitation.
Ce partenariat n’est pas basé sur un simple salaire. Il se fait sur la base des actions. Le travail de l’ouvrier est comptabilisé comme une contribution dans le coût de production. Par exemple, si le coût de production d’une ferme avicole est de 10 millions, et que le travail fourni par l’ouvrier est évalué à 2 millions, cela signifie que l’ouvrier devient actionnaire à hauteur de sa contribution. À la fin de la production, il percevra une part des bénéfices proportionnelle au travail qu’il a accompli, tout en conservant le capital correspondant à son investissement en travail.
L’ouvrier peut également participer au capital financier de la ferme et ainsi augmenter sa part d’actions, en injectant de l’argent dans les investissements. Ce modèle permet aux jeunes issus des écoles de formation agricole d’avoir des fermes où ils peuvent pratiquer, travailler et économiser, afin de pouvoir se lancer eux-mêmes dans le futur.
Je ne peux pas tout dévoiler ici, car je suis en train de finaliser mon livre intitulé “Partenariat gagnant-gagnant dans l’agropastoral”, qui sortira bientôt. Tous les détails s’y trouveront.
Concrètement, quand un ouvrier consacre son temps au propriétaire d’une ferme, c’est pour percevoir un revenu mensuel, n’est-ce pas ?
Je suis désolé, mais l’agropastoral ce n’est pas un supermarché, encore moins un kiosque où l’argent rentre tous les jours. Ceux qui pensent qu’en se lançant dans l’agropastoral, ils pourront recevoir un salaire régulier se trompent. Ce n’est ni la Fonction publique, ni une ONG, ni un projet financé. Les revenus dépendent de la production et des bénéfices générés, et non d’un paiement mensuel automatique.
Dans ce cas, comment l’ouvrier peut-il subvenir à ses besoins alors ?
Lorsqu’on parle de coût de production, l’alimentation et les besoins de l’ouvrier en font partie. L’ouvrier doit pouvoir trouver, dans la ferme où il travaille, le minimum vital. Un logement, un château pour l’eau, ainsi que des denrées alimentaires comme le riz, le haricot, etc. Tout cela est comptabilisé dans le coût de production.

Prenons un exemple concret. Pour récolter des tomates, des choux ou autres produits agricoles, il faut au minimum cinq mois avant de générer des revenus. Pendant ce temps, avec quoi le propriétaire de la ferme pourrait-il payer un salaire mensuel ? Au Burkina Faso, c’est un problème réel, payer un ouvrier par salaire fixe ne permet jamais de rentabiliser. Car l’ouvrier se contente de son salaire et ne se préoccupe pas du reste.
C’est pour cela que je fonctionne sur la base du rendement et des bénéfices. Si l’ouvrier sait que ses gains dépendent directement de ce qui est produit, il s’implique sérieusement. S’il ne produit rien, il ne gagne rien ; s’il produit, il reçoit sa part. La part de l’ouvrier est discutée à l’avance. Il peut demander 30%, 35% ou 40% des bénéfices. Il ne s’agit pas d’un salaire mensuel fixe, mais d’une part proportionnelle au rendement réel. Par exemple, si le coût de production était de 5 millions et que la ferme génère 10 millions, l’ouvrier pourrait recevoir 40% des bénéfices sur sa part d’investissement.
C’est ainsi que je fonctionne aujourd’hui. Je ne suis plus prêt à payer un ouvrier par mois, car le modèle basé sur la performance est plus juste et durable.
Comment seraient répartis les risques, les responsabilités et les bénéfices ?
Dans un investissement, tous ceux qui participent sont responsables. Le propriétaire de la ferme doit approvisionner l’ouvrier en fonction des besoins, tels que définis dans un document signé par les deux parties. Il est donc obligé de fournir tout ce qui est nécessaire pour que l’ouvrier puisse accomplir correctement son travail. Si le propriétaire ne peut pas fournir le nécessaire et que cela impacte la production, c’est de sa responsabilité, et l’ouvrier peut même le poursuivre en justice pour abus de confiance ou perte de temps, car le contrat n’a pas été respecté.
Quant à la responsabilité de l’ouvrier, elle consiste à être honnête et rigoureux, afin de ne pas faire perdre de l’argent au propriétaire. Si tout est mis à sa disposition et que l’ouvrier échoue malgré tout, il doit rembourser les investissements du propriétaire.
Cependant, il existe des aléas naturels et imprévus. Une attaque terroriste peut forcer tout le monde à fuir, une chaleur intense peut affecter la production, ou encore une inondation peut détruire la récolte. Dans ce genre de situations, propriétaire et ouvrier doivent trouver un terrain d’entente, chacun devant mettre de l’eau dans son vin pour gérer ensemble les conséquences.
Quels garde-fous faut-il prévoir pour éviter les conflits ou les détournements ?
Pour éviter les conflits, il faut d’abord comprendre que travailler à plusieurs, même au sein d’une famille, ne se passe pas toujours sans désaccord. Mais il est essentiel de dépasser les petites querelles, car elles peuvent inutilement impacter la production. Si des étrangers arrivent à investir ensemble, en milliers, alors pourquoi ne pourrions-nous pas nous entendre pour faire de même ici au Burkina Faso ?

Le propriétaire de la ferme doit communiquer, et l’ouvrier également. Il y aura toujours des problèmes, mais grâce à la communication, on peut trouver un terrain d’entente et s’en sortir. Il faut éviter de vouloir être malin ou manipuler l’autre, que ce soit l’ouvrier ou le propriétaire.
Si l’ouvrier constate que quelque chose ne va pas, il doit aller en parler au propriétaire. De même, le propriétaire ne doit pas chercher à exploiter l’ouvrier. On signe un document et il doit être respecté. Tant qu’en Afrique, on ne respecte pas les règles, on ne pourra jamais se développer. L’Africain a souvent horreur des règles, et sans règles, on ne peut pas construire durablement.
On peut croire qu’on a gagné aujourd’hui, par exemple en obtenant un financement de 10 millions de francs CFA, mais demain peut être différent, et le projet peut échouer si les règles ne sont pas respectées. Beaucoup de projets tombent à l’eau pour cette raison. Les acteurs ont voulu jouer à cache-cache, chacun voulant être malin. Mais en respectant les règles, chacun peut gagner. Voilà pourquoi les fermes échouent souvent par manque d’intégrité.
Vous affirmez que le partenariat État–propriétaire–ouvrier peut relancer les fermes en deux ans, sur quels indicateurs vous fondez-vous ?
J’ai dit qu’en trois ans, on peut éradiquer le chômage au Burkina Faso grâce à l’agropastoral, à condition de mettre en place un partenariat entre l’État, les propriétaires de fermes et les ouvriers, qui sont des professionnels du secteur. D’autres acteurs peuvent également intervenir, même s’ils ne sont pas directement liés à l’agriculture. Par exemple, les orpailleurs ou les mécaniciens peuvent investir dans des fermes à l’arrêt.

Avec ce modèle, en trois ans, on peut vraiment relancer les fermes et générer de l’emploi, à moins que certaines personnes refusent de travailler. Même un “garibou” (mendiant) peut être formé en six mois pour devenir un excellent ouvrier agricole. De la même façon, un étudiant en histoire ou en lettres modernes peut, en six mois de formation, acquérir les compétences nécessaires pour travailler efficacement dans le secteur.
Ne faut-il pas d’abord que celui qu’on voudrait former ait de la passion pour ce domaine, comme vous l’aviez vous-même souligné ?
Quand on parle de passion, il faut aussi avoir le courage de dire aux étudiants, aux élèves, aux artistes, qu’à un moment donné, il faut savoir mettre les diplômes de côté et penser d’abord à survivre. Rien ne t’empêche d’aller suivre une formation de six mois pour travailler dans une ferme comme ouvrier agricole, le temps d’avoir une opportunité qui te permettra plus tard d’exercer ton métier de comptable, de journaliste ou autre.
Je vais vous donner un exemple très concret. 65% de ceux qui partent aux États-Unis sont des chauffeurs de taxi. Ce ne sont pas des chiffres lancés au hasard, ce sont mes propres données. J’ai été à l’ambassade des États-Unis et je précise que la majorité de mes clients viennent de la diaspora. J’ai construit pour eux des maisons, des fermes, des forages. Vous pouvez poser la question aux Burkinabè qui vivent là-bas. Moi-même, je connais le président de l’association des Burkinabè aux États-Unis, avec qui j’échange régulièrement, et je suis aussi membre d’un groupe Whatsapp des Burkinabè vivant aux USA.
Je vous le dis clairement, 65% sont des taximen, sauf ceux qui ne veulent pas dire la vérité. Beaucoup sont partis avec des masters en comptabilité, des diplômes d’ingénieur agronome, mais là-bas, ils conduisent des taxis. Et je pose la question, pourquoi ils ne parlent pas de passion là-bas ?
Dans la vie, il faut d’abord chercher les moyens de subsistance. Après seulement, tu peux aller ouvrir ton cabinet d’audit, faire du journalisme, ou exercer pleinement ta passion.
Quels types de productions se prêtent le mieux à ce modèle dans le contexte burkinabè ?
Dans le contexte burkinabè, certaines productions se prêtent mieux que d’autres à ce modèle. En matière de céréales, je recommande d’abord le sorgho, qui est largement consommé par la population. Il demande peu de moyens, offre un bon rendement et est beaucoup plus résilient que le maïs. Le maïs est une culture capricieuse : il n’aime ni la sécheresse ni l’excès d’eau, et nécessite beaucoup d’intrants. À l’inverse, le sorgho résiste mieux à la sécheresse, tolère l’eau lorsqu’elle n’est pas excessive et nécessite moins d’engrais. Je recommande également le petit mil.
En ce qui concerne les féculents, je conseille la patate douce, notamment la patate douce à chair orange, qui peut être bien valorisée dans notre contexte, en alternative à la pomme de terre, plus exigeante.
Pour la production animale, je privilégie les bovins, c’est-à-dire les bœufs, les moutons et les chèvres, en particulier les chèvres qui ont une forte capacité de reproduction. Je ne suis pas favorable aux poulets de chair, car ce modèle fragilise notre économie. Je plaide plutôt pour la promotion d’une économie endogène.
Aujourd’hui, une grande partie des œufs et des poulets de chair consommés sur le marché sont importés.

J’invite donc les populations à revenir aux produits locaux, et j’interpelle l’État afin qu’il fasse davantage d’efforts pour subventionner et rendre ces produits accessibles, dans l’intérêt de la santé des populations. Nous devons aussi faire attention à ce que nous importons, car tout ce qui vient de l’extérieur n’est pas forcément adapté à notre réalité.
Quel conseil essentiel donneriez-vous à un jeune qui veut se lancer aujourd’hui dans l’agro-pastoral ?
Le conseil essentiel que je peux donner à un jeune qui veut se lancer aujourd’hui dans l’agro-pastoral, c’est de se faire former d’abord, d’être patient et travailleur. On ne réussit pas dans ce domaine sans apprentissage ni sans endurance. J’invite aussi les jeunes à ne pas aimer la vie de luxe. Un entrepreneur agricole ne doit pas aimer le luxe. Il doit être prêt à dormir dans sa ferme, à vivre avec son activité et à la suivre au quotidien.
C’est la patience qui envoie loin. Celui qui accepte de commencer humblement, de travailler dur et d’attendre les résultats, finira par réussir.
Quel message adressez-vous directement aux autorités en charge de l’emploi et de l’agriculture ?
Le message que j’adresse directement aux autorités en charge de l’emploi et de l’agriculture, notamment au ministère de la Fonction publique, est d’injecter massivement des ressources dans la formation professionnelle des jeunes, en particulier dans les filières agro-pastorales.
Il faut orienter les jeunes, les propriétaires de fermes et les investisseurs vers des domaines qui produisent réellement de la richesse, et non vers des secteurs sans débouchés économiques concrets. Aujourd’hui, force est de constater que beaucoup de jeunes suivent des formations qui ne mènent nulle part. Il faut avoir le courage de le dire et surtout, le courage de corriger cela.
Quelle formation vous semble inutile ?
Au Burkina Faso, il est aujourd’hui très difficile de trouver un emploi après certaines formations, sauf à se reconvertir vers l’enseignement, notamment à travers la vacation. Prenons un exemple concret. Une licence en histoire. Que peut réellement faire un jeune titulaire de cette formation dans notre contexte, en dehors de devenir enseignant ? Très peu de choses.

Cette situation est selon moi, une perte de temps et d’énergie, aussi bien pour les jeunes que pour l’État.
C’est pourquoi j’exhorte le gouvernement à former davantage de jeunes en fonction des besoins réels du pays. On ne se forme pas pour accumuler des diplômes ou pour dire qu’on a une licence ou un master. On se forme pour répondre à un besoin précis et produire de la valeur ajoutée.
Si vous aviez une seule réforme prioritaire à imposer au secteur agro-pastoral, laquelle serait-elle ?
Je reconnais que le ministre en charge de l’agriculture fait déjà des efforts importants. Il y a des aménagements de barrages, des réalisations de bas-fonds, et cela mérite d’être salué. On sent clairement qu’il mise sur l’agriculture familiale, ce qui est une bonne chose. Mais en tant qu’entrepreneur agro-pastoral, je pense que les intrants doivent être subventionnés pour tous, sans distinction. Aujourd’hui, beaucoup d’investisseurs sérieux sont freinés par le coût élevé des semences, des engrais et des autres facteurs de production.
S’il y a une seule réforme prioritaire que j’imposerais, ce serait celle d’investir massivement dans des ressources humaines de qualité. Former des hommes et des femmes compétents, intègres et réellement passionnés par le secteur. Car sans ressources humaines solides, aucun investissement ne peut être durable. C’est à ce prix seulement que nous pourrons sécuriser les capitaux engagés et faire du secteur agro-pastoral un véritable levier de développement.
Interview réalisée par Hamed Nanéma
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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