
La 35ᵉ édition de la Coupe d’Afrique des nations a livré son verdict le dimanche 18 janvier, avec une finale remportée par le Sénégal face au Maroc. Cette rencontre, point d’orgue de la fête du football africain, restera dans les annales tant par son contenu que par le spectacle offert. Dans cet entretien accordé à Lefaso.net, Juste Éphrem Zio, arbitre international et consultant sportif, dresse le bilan de l’organisation de la CAN au Maroc et livre son analyse sur les questions arbitrales qui ont suscité de nombreuses polémiques tout au long du tournoi.
Lefaso.net : Quel bilan global dressez-vous de la 35ᵉ édition de la Coupe d’Afrique des nations ?
Juste Éphrem Zio : Le bilan peut s’apprécier à plusieurs niveaux : sportif, infrastructurel et économique. Sur le plan sportif, la compétition s’est achevée avec un certain sentiment d’amertume, notamment en raison de la finale. L’équipe sénégalaise, bien que victorieuse, a eu le sentiment d’avoir été lésée par l’arbitrage, avec l’impression que tout était mis en œuvre pour favoriser le pays organisateur. Finalement, la meilleure équipe a remporté le trophée, à savoir le Sénégal.
Dès le début de la compétition, de nombreux observateurs estimaient que cette équipe était légèrement au-dessus des autres, grâce à un effectif complet, composé de joueurs expérimentés, et à un collectif plus mature. Le pays hôte a également réalisé un très bon parcours en atteignant la finale. On peut aussi souligner la présence des grandes équipes, avec le Nigeria et l’Égypte dans le dernier carré. Le Cameroun, que l’on n’attendait pas forcément à ce niveau, a atteint les quarts de finale, tandis que l’Afrique du Sud s’est arrêtée en huitièmes.
Dans l’ensemble, les grandes nations du football africain ont répondu présent. Le tenant du titre, la Côte d’Ivoire, a atteint les quarts de finale, ce qui est relativement rare, car les détenteurs sortaient souvent dès la phase de groupes ou en huitièmes. La Côte d’Ivoire a donc relevé le défi. Par ailleurs, cette CAN a montré qu’il n’existe plus de petites équipes en Afrique. Des sélections comme la Tanzanie, le Soudan ou encore le Bénin ont atteint les huitièmes de finale, alors qu’on ne les attendait pas forcément à ce stade. Sur le plan des infrastructures, le Maroc a considérablement rehaussé les standards d’organisation d’une CAN à 24 équipes. Ce que le pays a réalisé montre que, pour les prochaines éditions, seuls quelques pays africains seront en mesure d’organiser une compétition de ce niveau. Les infrastructures étaient de niveau mondial, capables d’accueillir une Coupe du monde. Enfin, sur le plan économique, on observe une plus-value de près de 80 %. La CAF a d’ailleurs revalorisé les indemnités allouées aux équipes. À tous les niveaux, on peut donc dire que cette CAN est une réussite.
Comment évaluez-vous la qualité de l’arbitrage tout au long de la CAN ?
En tant que spécialiste, j’ai constaté que de nombreux efforts ont été faits pour placer les arbitres dans de très bonnes conditions. La polémique autour de la finale donne l’impression que l’arbitrage a été mauvais, mais d’un point de vue technique, il n’y a pas eu de problème majeur. Il y a eu une mauvaise gestion de l’environnement par l’arbitre, mais pas de mauvaise décision arbitrale.
Lorsque l’arbitre siffle lors du premier duel entre le défenseur marocain et l’attaquant sénégalais, il s’agit d’une question d’appréciation. C’est à lui d’évaluer la situation. Lorsqu’il est ensuite interpellé par la VAR, cela relève du protocole. L’arbitre n’a pas vu la VAR l’interpeller. Dès l’instant où il est allé consulter la VAR, on savait qu’il y aurait une suite. Pour nous, techniciens, le véritable problème réside davantage dans l’environnement et le contexte, que l’arbitre n’a pas réussi à maîtriser.
Globalement, les arbitres étaient bien préparés physiquement et ont respecté les directives de la commission d’arbitrage de la CAF. On peut toutefois émettre un bémol concernant l’utilisation de la VAR. Les arbitres s’y sont parfois trop reposés, se déjugeant même lorsqu’ils étaient convaincus d’avoir pris la bonne décision. Or, être interpellé par la VAR n’oblige pas systématiquement à changer sa décision. Cette dépendance à la VAR a parfois faussé son utilisation, qui a été inégale d’un match à l’autre, entraînant diverses interprétations et donnant l’impression d’un arbitrage de moindre qualité. Pourtant, je peux affirmer que les arbitres ont globalement fait un très bon travail.
Quel regard portez-vous sur le but du Sénégal annulé dans le temps additionnel ?
Si l’on analyse l’action, l’arbitre estime qu’il y a une lutte entre deux joueurs et il siffle. Dès cet instant, le jeu est arrêté. Le but inscrit ensuite devient anecdotique, puisqu’il intervient après le coup de sifflet. Celui-ci a retenti avant le coup de tête qui a envoyé le ballon au fond des filets. À partir du moment où l’arbitre siffle, la VAR ne peut plus intervenir.
Si l’arbitre avait laissé l’action se poursuivre et sifflé après le coup de tête, on aurait pu lui reprocher de ne pas avoir respecté le protocole VAR. En revanche, dans la surface sénégalaise, lorsqu’un joueur ceinture par le cou un adversaire marocain, il y a bel et bien faute, comme le montrent les images. L’arbitre ne l’a pas vue et le jeu a continué. Le problème vient alors de l’utilisation de la VAR, car c’est pratiquement le joueur marocain qui réclame son intervention, exerçant une pression sur l’arbitre. Avec la pression du public et le contexte local, le jeu s’est arrêté. Cependant, le protocole VAR a été respecté : l’arbitre n’a pas vu l’action, la VAR l’a interpellé, il est allé consulter les images et il est revenu pour accorder le penalty.
Pensez-vous qu’il y avait effectivement faute sur le joueur marocain ?
Oui, la faute sur le joueur marocain est incontestable et indiscutable. En revanche, c’est la gestion de la situation qui n’a été très bonne, créant un environnement très défavorable. Depuis l’arrivée de l’équipe sénégalaise à Rabat, il y a eu de nombreux incidents perçus comme anti-sénégalais, ce qui a nourri un climat de suspicion autour de l’arbitrage. En quart de finale, le président de la Fédération camerounaise a été sanctionné pour avoir estimé que le Maroc avait été aidé. En demi-finale, les Nigérians se sont plaints, évoquant notamment le vol des serviettes de leur gardien. Tous ces petits faits isolés ont donné l’impression d’un coup de pouce arbitral en faveur du pays hôte. C’est cet environnement que l’arbitre, pourtant expérimenté, aurait dû mieux gérer.
Jean-Jacques Ndala est un arbitre chevronné, appelé à officier lors de la prochaine Coupe du monde. Il aurait donc dû mieux maîtriser cet incident. C’est regrettable, mais cela fait désormais partie de l’histoire de cette CAN.
Quelle est votre appréciation du geste de l’entraîneur sénégalais, qui a demandé à ses joueurs de quitter le terrain ?
Je condamne totalement ce geste. Il n’est ni sportif ni fair-play. Certes, il s’est produit dans le feu de l’action, sous le coup de l’émotion, car les Sénégalais ont eu le sentiment d’avoir été volés. Mais cela reste regrettable. L’arbitre est un acteur essentiel du match. Il fait partie intégrante du jeu et des erreurs d’arbitrage, il y en aura toujours. Quel message envoie-t-on au monde si, à chaque désaccord avec une décision arbitrale, une équipe quitte le terrain ? Va-t-on assister à des matchs systématiquement interrompus pour cette raison ? Aujourd’hui, le Sénégal estime avoir été lésé. Mais demain, une erreur d’arbitrage pourrait lui être favorable. L’adversaire devrait-il alors quitter le terrain ? C’est cette réflexion qui m’amène à condamner ce geste. Heureusement, le Sénégal est revenu sur le terrain. Sinon, quelle image aurait-il donnée au monde ? Quelle image du football africain et de ses arbitres ? Les arbitres ne seraient plus respectés, et la moindre erreur serait assimilée à de la corruption. Pourtant, l’arbitre est un être humain et peut se tromper. Pourquoi ne condamne-t-on pas Brahim Diaz, qui aurait pu transformer son penalty et offrir le titre au Maroc ? Pourquoi tout le monde s’acharne-t-il uniquement sur l’arbitre ? C’est la véritable question.
Ce type de situation s’est-il déjà produit lors de grandes compétitions internationales ?
C’est la première fois que cela se produit à la CAN, et qui plus est lors d’une finale. La Coupe d’Afrique des nations a désormais une dimension mondiale. Elle n’est plus organisée uniquement pour les Africains. La majorité des joueurs évoluent en Europe, ce qui impose des standards organisationnels plus élevés. Dans certaines sélections, la quasi-totalité des joueurs vient de l’étranger. Une équipe comme le Burkina Faso comptait des joueurs évoluant tous hors du pays. C’est une réalité à laquelle il faut être très attentif.
L’entraîneur sénégalais s’expose-t-il à des sanctions disciplinaires ?
Oui, il s’expose à des sanctions qui dépendront de la commission de discipline. La CAF a déjà publié un communiqué condamnant les incidents. La commission devra statuer et des sanctions sont à prévoir, probablement financières, mais aussi éventuellement sportives. Une suspension n’est pas exclue, même si des sanctions financières semblent plus probables. Il est important de donner une bonne image du football africain. L’entraîneur sénégalais est un modèle pour de nombreuses personnes. Afin de préserver cette image, des sanctions seront inévitables. Sinon, on ouvrirait la porte à toutes les formes de protestation et de retrait du terrain.
Dans quelles circonstances un arbitre peut-il recourir à la VAR ?
Il existe quatre situations principales. La première concerne une faute passible d’un carton rouge direct, lorsque l’arbitre a sanctionné par un jaune. La VAR peut alors l’interpeller pour lui signaler que la faute commise mérite un carton rouge direct. La deuxième concerne une erreur sur l’identité du joueur sanctionné. Le numéro 4 commet une faute et l’arbitre sanctionne le numéro 10. La VAR peut l’appeler pour lui dire qu’il y a erreur sur l’identité du joueur qui a commis la faute. La troisième porte sur les situations de hors-jeu lors d’un but. Les assistants doivent laisser l’action se dérouler jusqu’à son terme avant toute intervention. Dans le jargon de l’arbitrage, on dit généralement lorsque l’action est morte. Donc lorsque l’action est morte, la VAR intervient pour lui dire : monsieur l’arbitre, voilà ce qui s’est passé ici. Il y a une situation de hors-jeu. Tel joueur est en position de hors-jeu ou tel joueur influence, par sa position de hors-jeu, la phase de jeu.
Enfin, pour un but marqué ou refusé, l’arbitre doit vérifier que l’équipe n’a pas enfreint les règles depuis le début de l’action. Tant que le jeu n’a pas été arrêté ou repris, l’arbitre peut revenir sur sa décision après consultation de la VAR. C’est ce qui s’est produit lors de la finale, lorsque l’arbitre n’avait pas vu une faute dans la surface sénégalaise et que la VAR l’a interpellé.
Pourquoi, malgré la VAR, les décisions arbitrales suscitent-elles toujours autant de controverses ?
Parce que la VAR, censée aider les arbitres, crée parfois plus de problèmes qu’elle n’en résout. La pression est mise sur les arbitres par rapport à la VAR et les arbitres ne veulent plus prendre de décisions parce qu’ils estiment qu’il y a la VAR. Des arbitres se disent donc que comme il y a la VAR, ils ne prennent plus de décisions. Ou alors qu’ils peuvent prendre une décision et attendre simplement que la VAR les interpelle pour dire qu’ils se sont trompés et qu’ils doivent revenir sur leur décision. Or, le dernier mot revient toujours à l’arbitre. Consulter la VAR n’implique pas nécessairement de changer de décision.
La VAR doit intervenir en cas d’erreur manifeste susceptible de changer le résultat du match. Dans le cas du penalty accordé au Maroc, l’arbitre n’avait pas vu la faute, d’où l’intervention de la VAR. En revanche, mettre la pression sur l’arbitre pour l’obliger à consulter la VAR est une mauvaise utilisation de cet outil. Ce que le joueur marocain a fait, mettre la pression sur l’arbitre, est une mauvaise utilisation de la VAR. Donc la VAR a créé un problème. La VAR n’a pas résolu le problème. L’arbitre aurait pu lui dire simplement : « monsieur, j’ai pris ma décision, je ne reviens pas là-dessus et je continue ». Il faut qu’il s’assume. Et si l’arbitre ne s’assume pas, naturellement, on aura toujours des polémiques parce qu’une équipe se sentira lésée en fonction des circonstances qui se présentent.
Votre mot de fin ?
Je remercie Lefaso.net pour cette opportunité et pour nous avoir permis de revenir sur cette polémique. Avec l’intelligence artificielle, beaucoup de contenus peuvent aujourd’hui donner l’illusion de la réalité. Le football est un sport de passion, mais il est essentiel de dépasser les émotions et de laisser les techniciens s’exprimer de manière objective. Aussi dure soit-elle, la loi doit s’appliquer : Dura lex, sed lex.
Entretien réalisé par Hanifa Koussoubé et Jean Élysée Nikiéma (stagiaire)
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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