
Que ce soient des plateformes numériques dans le domaine de l’éducation, de l’agriculture ou de l’art, de nombreux jeunes innovent. Très souvent des étudiants issus de filières diverses proposent des projets embryonnaires mais déjà viables, comme réponses aux défis du quotidien.
Étudiants en pharmacie, en biologie ou encore en sciences sociales. Rien ne les prédestinait forcément à s’intéresser au numérique. Pourtant, à partir d’observations de leur environnement et de vécus personnels, de jeunes Burkinabè ont décidé d’agir. Leurs projets ont en commun la volonté de mettre le numérique au service de solutions locales, dans des secteurs essentiels. Dans les domaines de l’éducation, l’artisanat et l’agriculture. Eduklink, KudumdéArt et Yilga sont des solutions digitales pensées par des étudiants. Récompensés lors d’un camp d’idéation dédié à l’innovation étudiante, ces porteurs de projets n’en sont qu’aux premières étapes. Mais déjà, leurs idées interrogent les modèles existants, ouvrent de nouvelles perspectives et posent la question de l’accompagnement durable de l’ingéniosité de la jeunesse afin qu’elle évolue du stade de l’idée à celui de la réalité.
Eduklink, repenser le suivi éducatif de l’élève du CP1 à l’université
Étudiant en deuxième année de licence en pharmacie à l’université Joseph Ki-Zerbo, Eugide Ouédraogo est également orateur universitaire et président fondateur de l’association Alliance verte pour l’environnement. C’est pourtant dans le champ de l’éducation qu’il a décidé d’innover, à travers Eduklink, un projet de plateforme éducative nationale qui lui a valu le premier prix du camp d’idéation. Eduklink ambitionne de centraliser l’ensemble des données scolaires d’un apprenant, depuis son entrée à l’école primaire jusqu’à l’université. Bulletins, attestations d’inscription, parcours académique, changements d’établissement : tout serait accessible via un lien unique, limitant ainsi les pertes de documents et les ruptures dans le suivi éducatif. Au-delà de la simple numérisation administrative, le projet se distingue par l’intégration de l’intelligence artificielle. À partir des notes, des absences et des données pédagogiques, la plateforme propose un suivi intelligent de l’élève. « L’objectif est d’anticiper les difficultés scolaires, d’alerter les parents en cas de risque d’échec et de proposer des solutions ciblées », explique le porteur du projet. Des contenus pédagogiques adaptés, comme des vidéos ou des supports numériques, pourraient ainsi être recommandés en fonction des lacunes identifiées.

Pour les parents, Eduklink se veut un outil de participation active à la vie scolaire de leurs enfants : accès aux emplois du temps, aux résultats, mais aussi à des analyses automatisées sur l’assiduité et les performances. Pour l’élève, la plateforme se positionne également comme un conseiller d’orientation capable d’aller au-delà de la seule note obtenue aux examens, afin de proposer des filières en adéquation avec ses compétences réelles. À long terme, Eduklink pourrait aussi servir les employeurs, via des CV académiques authentifiés, et l’administration éducative, en facilitant le suivi des établissements, des enseignants et des performances scolaires par région. Encore au stade de la conception, le projet fait cependant face à d’importants défis techniques et financiers. L’équipe, composée notamment de trois informaticiens, manque de ressources pour développer pleinement le volet intelligence artificielle. « Nous avons besoin de logiciels coûteux, de compétences supplémentaires et surtout d’un accompagnement institutionnel », reconnaît Eugide Ouédraogo. Le prix remporté leur apporte néanmoins une crédibilité nouvelle auprès de potentiels investisseurs.
KudumdéArt, une vitrine numérique aux artisans burkinabè
KudumdéArt est pensé par un groupe de cinq jeunes avec Eva Kazienga comme cheffe de projet. L’ambition est de créer une marketplace digitale dédiée aux artisans burkinabè, capable de connecter producteurs et acheteurs, au niveau national comme international. La solution prévoit un espace personnalisé pour chaque artisan, lui permettant de présenter et vendre ses produits. Pour attirer les clients, KudumdéArt entend aller au-delà d’une simple vitrine en ligne, en intégrant des mannequins en trois dimensions sur lesquels il serait possible de visualiser les créations avant achat. Si l’artisanat n’est pas leur domaine d’études, l’idée est née d’un constat partagé lors de rencontres de terrain. « Nous sommes allés échanger avec des artisans au village artisanal de Ouagadougou. Tous nous ont expliqué que depuis 2015, les ventes ont fortement chuté, notamment à cause de l’insécurité », explique la jeune Eva Kazienga. Faute de clients, beaucoup sont contraints de se déplacer à l’étranger pour participer à des foires internationales, avec des coûts souvent élevés. La plateforme se veut une réponse à cette difficulté d’accès au marché. Déjà doté d’un prototype fonctionnel, le projet est estimé à environ 60 % de son développement. Le reste dépendra essentiellement des moyens techniques et financiers que l’équipe pourra mobiliser. « Ce projet n’a pas été conçu uniquement pour gagner un prix. Nous sommes convaincus qu’il peut réellement aider les artisans », insiste la cheffe de projet, lançant un appel aux partenaires. Le camp d’idéation, au-delà de la récompense, leur a permis de structurer leur démarche et de renforcer leurs compétences entrepreneuriales.

Yilga, optimiser la rentabilité agricole grâce à l’intelligence artificielle
Selon Jovani Brayan Sorgho, l’application Yilga s’adresse principalement aux grands et moyens agriculteurs du Burkina Faso. Optimisée par l’intelligence artificielle et des capteurs agricoles, Yilga permet de déterminer quelles cultures sont les mieux adaptées à un sol, à une zone climatique et aux tendances du marché. L’objectif est d’aider les producteurs à faire des choix éclairés afin d’augmenter leurs rendements et leurs revenus. L’idée trouve sa source dans une histoire personnelle. « Mon grand-père cultivait le cacao, mais à cause des fluctuations des prix, ses revenus restaient très faibles. Il ne savait pas quelles alternatives adopter », confie le jeune promoteur. Cette interrogation est devenue le socle du projet.
En plus des recommandations agricoles, Yilga propose des conseils en langues locales et intègre une marketplace destinée à faciliter l’écoulement des productions. Le projet a déjà franchi l’étape du prototypage. Les tests terrain des capteurs sont en préparation, tandis que l’application et la marketplace sont en phase d’optimisation. À terme, l’équipe, selon son leader Jovani Brayan Sorgho, espère permettre aux agriculteurs d’augmenter leurs profits d’au moins 30 %, afin de contribuer à améliorer les revenus ruraux et renforcer l’économie nationale.

Bien que différents dans leurs cibles et leurs usages, Eduklink, KudumdéArt et Yilga partagent une même réalité. Celle de projets portés par des étudiants, encore fragiles, mais profondément tournés vers des besoins du pays. Ces jeunes sont conscients que l’innovation seule ne suffit pas. Accès au financement, renforcement des compétences techniques, partenariats institutionnels et adoption par les utilisateurs finaux constituent leurs principaux défis. C’est pourquoi le camp d’idéation organisé par Incub@UO leur a offert une première reconnaissance à travers un cadre d’apprentissage et de partage. Ce type d’initiatives montre que les jeunes n’attendent plus d’avoir fini leurs études pour proposer des solutions.
Farida Thiombiano
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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