Un médecin chirurgien filmé en flagrant délit par le KORAG. L’indignation est légitime. Mais punir sans transformer le système, c’est traiter la fièvre sans soigner l’infection. Analyse d’un économiste de la santé, spécialiste de la santé publique.

Les images ont fait le tour des réseaux sociaux. Un chirurgien qui réclame 210 000 FCFA à un patient qui a déjà payé 20 000 FCFA à la caisse — sans reçu ni explication. Des policiers, des fonctionnaires, filmés la main dans le sac par des agents infiltrés du KORAG. Ces vidéos, diffusées sur la RTB fin janvier 2026, ont provoqué une onde de choc. L’autorité l’a annoncé : en 2026, finie la sensibilisation, place aux sanctions immédiates.

L’indignation est légitime. La sanction aussi. Mais posons la question que personne ne pose : pourquoi notre système de santé continue-t-il à créer ces situations ? Car un arbre dont on coupe les branches sans toucher aux racines repousse toujours. Punir les individus sans transformer le système qui les produit, c’est traiter la fièvre sans soigner l’infection.

I. De mauvais fruits, ou un mauvais sol ?

Les révélations du KORAG de septembre 2025 avaient déjà mis en lumière l’ampleur du phénomène : spoliations de kits pharmaceutiques, détournements de matériel d’hospitalisation, racket des patients. Au Centre hospitalier régional de Dori, des vivres destinés aux déplacés internes ont été détournés vers le service de restauration, révélant une complicité entre les agents de santé, les fournisseurs et le personnel du PAM.

Ces faits sont graves. Mais pour les combattre, il ne suffit pas de cueillir les mauvais fruits un par un. Il faut examiner le sol qui les produit. Partout dans le monde — pas seulement chez nous — la corruption en milieu hospitalier apparaît quand trois conditions sont réunies : l’opportunité (le cash circule à vue), la motivation (le soignant a besoin d’argent), et la justification (« tout le monde le fait »). Dans nos formations sanitaires, ces trois conditions se retrouvent chaque jour, dans chaque centre de santé. Ce n’est pas un accident. C’est un système.

II. Ce que les chiffres nous disent, et ce qu’ils cachent

Quand le billet de banque devient la clé des soins

Moins de 10 % des Burkinabè bénéficient d’une couverture maladie. Le pays consacre seulement 8,47 % de sa richesse à la santé. Résultat : sur les 1 044 milliards injectés dans la santé en 2023, 441 milliards sont sortis directement de nos poches — tandis que l’État n’a contribué qu’à hauteur de 314 milliards.

Le citoyen paie plus cher que son propre État pour se soigner. C’est comme si, dans une cour familiale, les enfants nourrissaient le père. L’ordre naturel des choses est inversé. Et les conséquences sont là : plus d’un Burkinabè sur trois s’appauvrit pour payer ses soins. Plus de la moitié doivent emprunter ou vendre des biens pour se faire soigner. Quand la maladie devient une cause de pauvreté, ce n’est plus un système de santé, c’est un piège.

À Ouagadougou, 96 % des ménages paient en espèces pour accéder aux soins. Pas par assurance. Pas par tiers payant. Cash. Billet contre ordonnance. Et quand le billet passe de main en main sans trace ni reçu, le principe est simple : ce qui ne se voit pas ne se contrôle pas.

Mais ces chiffres cachent autre chose. Chaque transaction en espèces entre un patient vulnérable et un soignant en position de pouvoir constitue une opportunité de dérive. Le principe est simple : c’est comme poser un sac de riz ouvert devant un affamé et lui demander de ne pas y toucher. Plus il y a d’interfaces cash, plus le risque est élevé. Les pays qui ont drastiquement réduit la corruption informelle — comme le Rwanda avec son système de Mutuelle de Santé — l’ont fait en éliminant cette interface.

Quand personne ne surveille la boutique

Au grand marché de Rood Woko, un commerçant qui ne tient pas ses comptes et ne surveille pas son stock sait ce qui va arriver : les pertes, les vols, les « arrangements ». Certaines de nos formations sanitaires fonctionnent dans cette même absence de contrôle. Les mécanismes de redevabilité sont faibles. Les comités de gestion, quand ils fonctionnent, manquent de moyens et de pouvoir réel. La supervision est sporadique. Les audits sont rares. L’agent indélicat sait qu’il a peu de chances d’être pris — jusqu’à l’arrivée des caméras du KORAG.

À cela s’ajoutent les files d’attente interminables, les pénuries récurrentes, l’absence de rendez-vous. Et pour cause : le Burkina ne compte que 6,7 professionnels de santé pour 10 000 habitants, alors que l’OMS en recommande au minimum 23. Un seul infirmier pour cent patients : la file d’attente devient un marché. Ainsi, la gratuité des examens complémentaires (radio, scanner, échographie) et les files d’attente s’allongent — c’est normal, c’est même le signe que la mesure répond à un besoin réel. Mais quand les appareils tombent en panne, que les réactifs manquent et que cinquante patients attendent pour dix kits disponibles, la file d’attente devient une épreuve de patience. Et quand la patience a ses limites, la tentation s’installe — des deux côtés du comptoir. L’agent de santé, débordé, est tenté de ‘faciliter’ ; le patient, épuisé d’attendre, est prêt à payer pour que ça aille plus vite. Personne n’est mauvais dans cette histoire — c’est le système qui met les gens dans des situations impossibles.

Quand l’inacceptable devient normal

Parlons de ce dont on parle rarement. Celui à qui on confie la santé d’un village entier gagne parfois à peine de quoi nourrir sa propre famille. Avec son salaire, il fait vivre huit, dix personnes. Sans justifier l’injustifiable, on comprend le terreau. Et un principe universel s’applique : quand le travail ne nourrit pas son homme, l’homme est souvent tenté de recourir à des mécanismes d’adaptation pour arrondir les fins du mois.

La justification suit, transmise de génération en génération de soignants : « Tout le monde le fait », « L’État ne me paie pas assez », « Le patient peut se le permettre, car il tient un téléphone qui vaut 6 fois mon salaire », « C’est juste un petit quelque chose pour le dérangement. », « Je dois finir mon R+1 », « Je dois prendre une 2ème femme ». Le serment d’Hippocrate se dilue dans les contraintes du quotidien. L’inacceptable devient la norme. Et une fois que la norme s’installe, il faut bien plus qu’une caméra cachée pour la déraciner.

III. Celui dont on ne parle jamais : le patient qui connaît quelqu’un ou qui paie pour passer devant

Il y a un acteur absent de ce débat : le patient — ou plutôt, certains patients. Car la corruption a aussi une demande, pas seulement une offre.

Soyons honnêtes. Dans un système où la file d’attente peut durer une journée entière, celui qui a 5 000 FCFA à glisser sait qu’il s’épargne cinq heures d’attente. Il ne se voit pas comme un corrupteur. Il se voit comme un parent qui protège son enfant malade.

Mais ce faisant, il piétine un principe fondamental : à besoin égal, soin égal. Dans certains de nos hôpitaux, deux choses déterminent souvent qui sera soigné en premier : l’épaisseur du portefeuille et le carnet d’adresses. Celui qui peut glisser un billet ou qui connaît « quelqu’un dedans » sera vu plus vite, mieux orienté, mieux traité. Et celui qui n’a ni argent ni réseau — le plus vulnérable, celui qui a le plus besoin du système — attend. Parfois en vain.

Il ne s’agit pas de blâmer ce parent désespéré. Le système l’y contraint. La solution est de bâtir un système où donner « en plus » n’apporte tout simplement aucun avantage. Là où le service est organisé et le personnel est suffisant, personne n’a besoin de payer pour passer devant.

IV. Le RAMU : la première brique, pas la maison

Le lancement du Régime d’Assurance Maladie Universelle le 1er février 2026 est une avancée historique. Pour la première fois, le Burkina Faso dit à ses citoyens : votre santé ne devrait pas être une marchandise. Les ministres Mathias Traoré et Robert Lucien Jean-Claude Kargougou ont raison de s’en féliciter.

Mais quand un maçon pose la première brique, personne ne dit que la maison est construite. Soyons lucides sur ce qu’il reste à bâtir :

Le ticket modérateur maintient le contact cash.

Le RAMU couvre 70 %, mais les 30 % restants maintiennent l’interface entre le billet du patient et la main du soignant. C’est mieux que 100 % de paiement direct. Mais au Rwanda, le tiers-payant intégral a coupé cette interface — et la corruption informelle a reculé.

La couverture reste embryonnaire.

La phase pilote concerne 31 441 agents publics des régions du Kadiogo et du Guiriko — sur plus de 24 millions de Burkinabè. L’extension à l’ensemble de la population, notamment les travailleurs de l’économie informelle (qui cotiseront 4 000 FCFA par mois), prendra du temps. Pendant cette transition, la majorité continuera de naviguer dans l’ancien système.

L’assurance sans contrôle, c’est le barrage sans déversoir.

Le succès du Régime d’Assurance Maladie Universelle dépendra de la capacité de la Caisse National d’Assurance Maladie Universelle à contrôler les prestataires conventionnés. Sans cette vigilance, on risque de déplacer le problème plutôt que de le résoudre : surfacturations, actes fictifs, paiements parallèles. L’eau trouvera toujours un passage. Les expériences internationales montrent que le passage à l’assurance maladie, sans renforcement des mécanismes de contrôle, peut même aggraver certaines formes de fraude.

V. Six chantiers pour changer la terre, pas seulement cueillir les fruits

Quand un cultivateur voit les mauvaises herbes revenir chaque saison, il ne passe pas sa vie à les arracher une par une. Il analyse la terre ; il corrige ce qui nourrit le problème.

On peut filmer et sanctionner des centaines d’agents corrompus. Si la terre reste la même, d’autres pousseront à leur place. Un système qui crée les conditions de la corruption produira toujours de la corruption — quels que soient les individus qui le traversent. C’est un principe, pas une opinion. Et un principe ne se conteste pas avec des vidéos-chocs.

La Révolution Progressiste Populaire a l’ambition de transformer le Burkina en profondeur. Cette ambition doit s’appliquer aussi à notre système de santé. Six chantiers doivent avancer en même temps :

Couper le cash au point de service.

Accélérer l’universalisation du RAMU. Réduire progressivement le ticket modérateur, au moins pour les soins primaires et les urgences. L’objectif à terme : éliminer le paiement direct pour les actes essentiels. Moins de billets qui circulent entre patients et soignants, moins de tentations.

Rendre des comptes.

Audits réguliers et inopinés. Comités de gestion effectivement fonctionnels avec participation communautaire réelle. Systèmes de plaintes accessibles et protégés. Tarifs officiels affichés visiblement sur les murs de chaque CSPS. L’initiative Laabal pour les contrôles routiers montre que la transparence, ça marche — appliquons la même logique aux soins. La corruption prospère dans l’ombre ; la lumière est son pire ennemi.

Désengorger pour que la rareté cesse d’être un commerce.

Systèmes de rendez-vous, triage efficace, recrutement massif de personnel, répartition plus équitable des ressources humaines entre zones urbaines et rurales. Quand le boutiquier a assez de sucre sur ses étagères, personne ne se bat pour le dernier paquet. C’est la même logique : quand le service fonctionne, la file d’attente disparaît — et avec elle, le marché noir de l’accès.

Valoriser ceux qui soignent.

Revoir les grilles salariales. Introduire des primes liées à la performance et à l’intégrité. Un soignant qui vit dignement de son travail n’est pas immunisé contre la tentation — mais il a moins de raisons d’y céder. Ce n’est pas une excuse pour ceux qui volent. C’est un principe de prévention.

Digitaliser pour tracer.

Paiements électroniques, traçabilité des médicaments et consommables, dossiers médicaux numériques. La facture électronique certifiée arrive en 2026 pour les impôts — pourquoi pas pour les soins ? La digitalisation ne supprime pas la corruption, mais elle laisse des traces. Et celui qui sait qu’il laisse des traces réfléchit deux fois.

Armer le citoyen et accroître son pouvoir d’agir.

Faire de l’usager un contre-pouvoir. Chaque formation sanitaire devrait afficher visiblement le panier de soins, la tarification officielle des actes et le montant exact du ticket modérateur. Un patient qui sait ce qu’il doit ne peut pas être trompé sur ce qu’on lui demande. Les droits des patients — information, consentement, confidentialité, recours — figurent dans les textes, mais demeurent méconnus. Leur vulgarisation massive transformerait chaque usager en sentinelle. Le Burkina dispose pourtant du 199 — gratuit, disponible 24h/24 — pour signaler des mouvements suspects, dénoncer la criminalité organisée. On a pensé à un mécanisme pour signaler le terroriste — et c’est bien. Mais a-t-on pensé à un dispositif aussi simple et aussi connu pour que la mère qui se fait rançonner au CSPS puisse, elle aussi, donner l’alerte ? La lutte contre la petite corruption sanitaire ne manque pas de lois — elle manque de canaux que le citoyen ordinaire connaît, comprend et ose utiliser.

VI. Le vrai sens de l’intégrité

Les vidéos du KORAG ont secoué le pays. Tant mieux. Elles disent à tous ceux qui abusent : « On vous voit. On vous filmera. On vous sanctionnera ». C’est le message du Président Traoré, et il est nécessaire.

Mais punir n’a jamais suffi à transformer une société. Ce qui transforme durablement, c’est de changer les conditions dans lesquelles les gens vivent et travaillent. Ce qui transforme, c’est un système de santé où l’intégrité n’est pas un acte d’héroïsme, mais simplement le fonctionnement normal des choses.

La corruption en milieu de soins n’est pas qu’une affaire de morale individuelle. C’est le produit d’un système qui met face à face des patients sans protection et des soignants sans moyens, au sein de structures en déficit de gouvernance. S’attaquer aux individus sans transformer ce système, c’est faire de la communication, pas de la politique de santé.

Le RAMU est un premier pas. Un numéro serait un outil. Le KORAG est un signal. Mais il en faudra beaucoup d’autres. Car la question n’est pas de savoir si le chirurgien filmé méritait d’être sanctionné — il le méritait. La question est : pourquoi, des décennies après les indépendances, notre système continue-t-il à fabriquer ces situations ?

Aucune caméra cachée ne répondra à cette question. Seul un système transformé en profondeur le pourra. Et c’est cette transformation qui donnera tout son sens au nom que nous portons : le Pays des Hommes intègres.

Dr David Zombré, PhD

Économiste de la santé et du développement

Analyse et évaluateur des politiques publiques de santé

Source: LeFaso.net