Les chrétiens sont entrés en carême depuis le 18 février 2026. Pour le recteur du sanctuaire Notre-Dame de Yagma, le Père Jules Pascal Zabré, cette période est une halte pour les chrétiens pour voir comment emprunter un nouveau chemin et revenir sur ce qui n’a pas marché. Dans cette interview, le recteur invite les fidèles chrétiens à rester dans l’esprit du carême, notamment la prière, le partage et la pénitence.

Lefaso.net : Les chrétiens sont entrés en carême le 18 février. Qu’est-ce que représente le carême pour eux ?

Père Jules Pascal Zabré : Les chrétiens sont sensibles à ce qu’on appelle en liturgie la memoria, c’est-à-dire la mémoire, le souvenir. Ce qui se vit depuis hier, mercredi, dans l’histoire de la vie chrétienne, nous pouvons situer cela à deux niveaux. D’abord, au niveau de la mémoire, le temps de carême représente pour nous un souvenir des 40 années passées au désert par le peuple hébreu.

Ce fut une traversée du désert, un moment difficile pour aboutir à une terre promise. C’est aussi le souvenir des 40 jours que le Christ a dû passer, lors de sa vie terrestre, au désert pour y rester en constante conversation, en intimité profonde avec Dieu. Durant 40 jours, 40 nuits, le Christ s’est adonné à la prière.

Il n’a pas mangé, il n’a pas bu, selon les récits bibliques. Cela a constitué un moment fort où il s’est adonné à Dieu pour se remplir de force afin d’inaugurer sa mission, qui était une mission claire, unique : sauver le genre humain. Il a pris ce temps et les chrétiens, en entrant dans le temps de carême, ont ces deux souvenirs, les 40 années passées au désert et les 40 jours passés par le Christ au désert.

C’est un moment de temps de recherche continue de Dieu à travers leur vie quotidienne, simplement. L’expression est très belle, entrer en carême. Cela ne veut pas dire que quelque chose de nouveau va commencer, mais quelque chose d’ordinaire va s’en trouver extraordinaire parce qu’il y a une prise de conscience qui se fait au moment d’entamer cette marche de 40 jours.

Nous allons aller en qualité dans la recherche de la proximité avec Dieu. Alors, il n’y a rien de tel que dans la vie d’un homme, entre-temps, il fasse une halte pour voir comment emprunter un nouveau chemin, comment revenir sur ce qui n’a pas marché.

C’est pour cela que le temps de carême commence pour les chrétiens avec ce jour-là, mercredi des cendres, qui est un jour de prise de conscience que nous sommes fragiles. Prise de conscience que nous devons nous engager à être autre. Les cendres viennent nous rappeler effectivement que nous ne sommes rien.

Face à Dieu, il n’y a que cette attitude d’humilité, de reconnaissance de notre fragilité. Mais fragilité prise en compte par Dieu, aimée par Dieu, parce que c’est Dieu qui a créé l’homme. Et si l’homme prend conscience que sa vie peut à tout moment prendre une autre couleur, une autre dimension pour plaire à son créateur, il n’y a rien de tel.

À partir du moment des cendres où nous sommes appelés à nous souvenir que nous sommes poussière et que nous retournerons à la poussière, mais que nous devons effectivement nous convertir pour croire à la bonne nouvelle du salut. Alors, ces deux orientations fortes du temps de carême qui débute le mercredi des cendres viennent nous mettre à disposition pour entamer une marche qui est une marche particulière. Une marche où nous mettons l’accent, non pas effectivement sur des efforts humains, des exploits humains, une course pour aboutir effectivement à arracher un trophée.

Je retiens le carême comme ce temps favorable, ce temps de salut, et l’Église exhorte, au nom du Seigneur, à se laisser convertir.

Comment le chrétien doit se comporter en entreprise, en milieu de travail, sinon dans la société, pendant cette période du carême ?

J’allais dire que si le chrétien, dans la cité, était quelqu’un d’apprécié, déjà parce qu’il s’acquitte de son devoir d’état, et bien pendant le temps du carême, vous l’apprécierez encore mieux, parce qu’au-delà de ce temps d’austérité, de ce temps particulier, le chrétien restera le même. Sinon, il sera même mieux que ce qu’il était, parce qu’il prend conscience que c’est un temps favorable, où il doit être disponible à Dieu, être disponible aux frères.

En entreprise, je pense que ce n’est pas parce qu’on est en carême qu’on doit être désagréable, qu’on ne doit plus rendre le travail comme il se doit. Au contraire, cela doit être un tremplin pour pouvoir aider davantage, pour se faire connaître davantage, comprendre davantage, accueillir mieux. Le chrétien dans la cité pendant ce temps de carême, c’est vraiment un témoin de la charité de l’Église.

Le carême, c’est aussi le jeûne. Comment faut-il procéder ?

Ne mettons pas surtout l’accent sur le jeûne. Parce que le jeûne n’est qu’une partie de ce que nous devons vivre dans le carême.

Nous insistons sur les trois orientations, notamment, la prière, la pénitence et le partage. Il faut tenir ces trois. Quand nous réussissons dans l’esprit chrétien à entrer dans ce qui est tracé et sur lequel le Christ, dans l’Évangile selon saint Matthieu, nous donne des précisions, ce sont des tremplins, qui nous amènent à correspondre davantage au bout du parcours à ce que Dieu attend de l’homme.

Pour le recteur de Yagma, le père Jules Pascal Zabré, la coïncidence du carême chrétien et du jeûne musulman devrait permettre de comprendre que Dieu nous veut ensemble

Pourquoi dites-vous de ne pas mettre l’accent sur le jeûne ?

Parce que cela pourrait déséquilibrer les choses. Je prends un exemple : jeûner, c’est un effort sur le physique et il nous faut faire des efforts sur notre physique. Il ne faut pas laisser le corps aller à ses plaisirs, ne pas lui dicter ce que notre volonté veut, mais le laisser, il peut effectivement errer.

Donc, il faut prendre sur soi d’accomplir des efforts pour la maîtrise de nos sens. Cela peut participer à la compréhension du jeûne, qu’il y ait une privation de quelque chose ; de la nourriture, de la boisson, pour maintenir notre corps, afin de lui dicter quand même des orientations plus spirituelles. Mais ce n’est qu’une partie.

Le jeûne fait partie du temps de carême, mais il n’est pas le seul acte qui prouve qu’on a réussi son carême ou pas. Alors il ne faut pas l’isoler de la prière, l’isoler de la charité chrétienne. Pendant le temps de carême, je pense que c’est surtout dans la prière que nous devons voir ce qu’il faut faire pour que ce temps de carême soit une réussite.

Qu’est-ce qu’un carême réussi pour vous ?

L’appréciation ne viendra pas de nous, les hommes, parce que Dieu reconnaît le cœur de l’homme, Dieu reconnaît l’esprit de l’homme. Mais nous pouvons apprécier ce que nous faisons en tant qu’hommes. Nous ne jugeons pas, mais nous pouvons apprécier. Si nous avons réussi pendant ce carême à rester en intimité profonde avec le Seigneur, nous avons pu être réguliers dans nos exercices de piété, surtout dans la vie sacramentelle, la messe, la célébration eucharistique, nous pouvons parler de carême réussi.

Si nous avons aussi vécu le sacrement de la pénitence et de la réconciliation, nous sommes des pécheurs, nous en sommes conscients. Est-ce que nous prenons conscience effectivement que le péché nous éloigne de Dieu ? Voilà un temps qui doit nous ramener à Dieu. Que le sacrement de la pénitence et de la réconciliation vienne colmater toutes ces brèches afin que nous retrouvions notre jeunesse en Dieu. Si nous nous privons de boisson, de nourriture, ce n’est pas pour nous rattraper un soir ou bien à la fin d’un carême.

Quelqu’un qui refuse de jeûner mais observe la pénitence et le partage, peut-on dire qu’il a eu un carême réussi aussi ?

C’est un carême réussi, pourquoi il prend la résolution de le faire ? Déjà l’Église dispose que pour le jeûne, dans le carême, il y a quand même des caractéristiques, il y a effectivement des fourchettes d’âge qu’il faudrait respecter.

Elle tient compte quand même de certaines facultés humaines, donc il faut jouir de certaines facultés pour pouvoir s’adonner au jeûne, qui est un élément du carême. Tous ceux qui ne sont pas en âge de raison ne sont pas concernés par le jeûne.

Tous ceux qui ont un âge avancé, au-delà de 60 ans, des vieux, des vieilles, s’ils le décident eux-mêmes, et ils en sont capables, Dieu merci. Mais des malades, des mamans qui allaitent font aussi partie de la catégorie qui n’est pas concernée, parce que nous ne tenons pas à rendre malades qui que ce soit pendant le temps du carême. Cela n’aura aucun sens.

Selon le père Jules Pascal Zabré, le jeûne n’est pas obligatoire pour toutes les personnes âgées…

Est-ce qu’il y a des actes qui invalident le jeûne du carême ? Si oui, lesquels ?

Je dirais que cette question doit être plus élargie, parce qu’il y a des actes qui invalident l’identité chrétienne d’abord. Dans la vie chrétienne, il y a des choses qui ne se font pas. Je pense que dans toute religion, il n’y a pas d’abord la morale, mais ce qui est donné comme orientation.

Si on va à l’encontre de ces orientations, je pense que sur le plan identité, on ne peut plus se prévaloir d’eux. Mais en régime chrétien, est-ce qu’il y a des actes qui vont invalider le carême ? Oui, tout comme on dirait : est-ce qu’un citoyen peut poser des actes qui invalident sa citoyenneté ? Moi je dirais oui. Si par exemple, sur le plan de la législation, tu brûles le feu, tu ne tiens pas compte de ce que dit la loi, tu es un délinquant.

Au niveau de la vie chrétienne, il y a certains actes aussi. Lorsqu’on les pose, on se trouve être en dehors de ce qui convient à une vie chrétienne. Je pense que nous avons les commandements de Dieu, nous les connaissons tous.

On ne parle pas de commandement parce que Dieu ne contraint personne. Je pense que ce qu’il nous a donné comme grâce, c’est la liberté. Mais il y a quand même des orientations que nous lisons dans la Bible, là où tu ne feras pas cela, tu ne feras pas ça, et qui sont pour nous des paroles fortes de Dieu que nous devrons respecter.

Si nous allons à l’encontre de ces actes pendant un temps de carême, par exemple, nous ne pouvons pas aller jusqu’à dire que nous invalidons un temps de carême. C’est comme si nous étions notre propre juge. Mais nous savons qu’il y a des actes qui ne se font pas pendant ce temps de carême, comme pendant toute la vie chrétienne.

À vous entendre, le jeûne n’est pas obligatoire alors ?

Il n’est pas obligatoire parce qu’il y a des catégories qui ne sont pas concernées. Mais celui qui est apte, dans la fourchette de 14 à 60 ans, sur le plan physique, qui n’est pas malade, qui est un chrétien baptisé, au niveau de la vie de l’Église, il peut le faire. Nous parlons en termes d’obligation, mais ne voyez pas dans la vie chrétienne d’abord un cours moral.

Cette année, le jeûne musulman et le carême chrétien commencent presque au même moment. Pour vous, est-ce une pure coïncidence ou un signe de Dieu ?

Il y a presque coïncidence parce que les chrétiens ont commencé leur carême le mercredi 18 février et nos frères musulmans commencent leur jeûne du mois de ramadan ce jeudi 19. Nous allons cheminer ensemble mais je n’irai pas jusqu’à dire que c’est un message de Dieu. Mais cela n’est pas anodin pour des frères croyants qui vont de part et d’autre fournir des efforts dans le plan du retour à Dieu, de la conversion des cœurs, du retour à soi pour pouvoir être disponibles à l’écoute des uns et des autres. Je pense que c’est une coïncidence heureuse. Et chaque chrétien, chaque musulman réalisant cela, ne fait que comprendre que Dieu nous veut ensemble et que nous devons effectivement le chercher, le rechercher aussi ensemble.

À l’occasion du carême, quel message avez-vous pour les chrétiens ?

Je n’aurai pas d’autre message que de chercher à comprendre avec eux ce que l’Écrit nous dit de la prière, de l’aumône et de la pénitence. C’est-à-dire que ce soit un temps de prière intense pour que nous puissions aboutir à la conversion de nos cœurs.

Ce n’est pas prier pour que quelqu’un me voie. Ce n’est pas faire l’aumône, la charité, à un client. Il faut poser des actes de charité durant ce temps de carême. Si la main gauche a donné, que la main droite ignore. Concernant l’aide qu’on doit apporter à l’autre, que le jeûne ne nous rende pas désagréables dans notre milieu de vie, qu’il soit en milieu urbain, semi-urbain ou rural, mais surtout en milieu étudiant ou dans l’entreprise, que nous puissions rester vraiment le chrétien, lumière, le vin dans la pâte, le sel du monde. C’est-à-dire que le temps de carême ne doit pas nous éloigner de nos frères.

Tout en nous rendant très proches de Dieu, nous amène à inclure nos frères dans notre vie, à tenir compte de nos frères, du prochain dans notre vivre-ensemble durant ce temps de carême.

Interview réalisée par Serge Ika Ki

Lefaso.net

Source: LeFaso.net