
Dans un pays où l’élevage rythme la vie de millions de ménages, la peau et le cuir ne sont pas de simples sous-produits de l’abattage. Ils constituent un maillon stratégique de l’économie nationale, un levier d’emplois et un patrimoine artisanal d’une richesse inestimable. Au Mali, la filière peau et cuir s’impose ainsi comme un pilier important de la dynamique agropastorale, même si elle fait face aujourd’hui à des défis structurels qui freinent son plein essor.
Dans un pays à vocation agropastorale comme le Mali, la valorisation de la peau et du cuir s’inscrit naturellement dans la chaîne de production animale. Loin d’être un simple résidu de l’abattage, la peau représente une ressource économique stratégique, contribuant à maximiser la valeur de chaque animal au-delà de la viande et du lait.
Principale source de subsistance pour plus de 30% de la population
Selon les statistiques de l’Institut national de la statistique (Instat), le cheptel demeure la principale source de subsistance pour plus de 30% de la population malienne. Bovins, ovins, caprins et camelins constituent un capital vital pour les ménages ruraux. Dans ce contexte, la filière peau et cuir joue un rôle déterminant dans la consolidation des revenus issus de l’élevage.
Une exportation estimée à environ 1,55 milliard de francs CFA
Le directeur national des productions et industries animales, Diakaridia Ouattara, souligne l’importance économique de cette filière tant au niveau national qu’international. Les quantités de cuirs et peaux exportées sont évaluées à environ 1,55 milliard de francs CFA. Ces chiffres illustrent la capacité du secteur à générer des devises et à soutenir l’économie nationale.
La filière viande de boucherie est en grande partie financée grâce aux fonds générés par les ventes et achats de cuirs et peaux, souvent via des préfinancements consentis par des partenaires étrangers. Autrement dit, la peau et le cuir participent indirectement à la structuration de toute la chaîne de commercialisation du bétail.
Une production de plus d’un million de pièces de cuirs en 2024
Les données de 2024 confirment le dynamisme du secteur. Les différents centres d’abattage du pays ont produit 484 268 pièces de cuirs de bovins verts, 500 559 peaux d’ovines vertes, 58 416 peaux de caprines vertes, et 3 092 cuirs de camelins ; soit une production de 1 046 335 pièces de cuirs. En parallèle, les exportations contrôlées ont porté sur environ 173 017 cuirs de bovins verts, 115 150 peaux d’ovines et 73 272 peaux de caprines. Les principaux pays de destination sont le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Nigeria et le Niger. Ces flux commerciaux témoignent de l’intégration régionale du Mali dans le commerce sous-régional des produits dérivés de l’élevage.
Un moteur de création d’emplois
Au-delà des chiffres macroéconomiques, la filière peau et cuir constitue une véritable source d’emplois directs et indirects. De la collecte à la transformation artisanale, en passant par le lavage, le séchage, le stockage et la commercialisation, toute une chaîne d’acteurs vit de cette activité. À l’abattoir de Sabalibougou Coura, l’administrateur provisoire Arouna Sangaré confirme que la peau et le cuir représentent des revenus significatifs pour les bouchers. Son établissement abat en moyenne plus de 132 bovins et 200 petits ruminants par jour. Une grande partie des peaux est destinée à l’exportation, contribuant ainsi à l’entrée de devises dans l’économie nationale.
Les négociants en peaux et cuirs emploient des travailleurs chargés de ramasser, laver, sécher et entreposer les produits. Cette dynamique participe à la lutte contre le chômage et la pauvreté, notamment dans les zones rurales et périurbaines. Dans un contexte où le taux de pauvreté national était estimé à 45,3% à la fin de l’année 2023, la valorisation des sous-produits d’élevage offre des revenus complémentaires aux éleveurs et aux artisans, contribuant à une réduction progressive de la précarité.
Le cuir occupe ainsi une place centrale dans l’artisanat malien. Chaussures, sacs, ceintures, portefeuilles, tapis, coussins, fauteuils, instruments de musique comme les tam-tams ; les objets issus du cuir sont nombreux et variés. Une peau achetée à 1 500 francs CFA peut être transformée revendue entre 10 000 et 30 000 francs CFA. Toutefois, ces ventes dépendent largement des foires et expositions à l’étranger. En dehors de ces événements, les artisans peuvent passer un mois sans écouler un seul produit.
Des défis structurels à relever
Malgré son importance stratégique, la filière peau et cuir est confrontée à plusieurs difficultés. D’abord, la faible valorisation des produits locaux sur le marché national. Selon Drissa Sanogo, membre de la commission assainissement de l’artisanat, les boutiques sont remplies de produits invendus. Les consommateurs maliens privilégient souvent les produits importés, perçus comme plus attractifs, alors même qu’ils sont parfois plus coûteux et moins résistants que le « made in Mali ».
Ensuite, le manque d’équipements modernes et de matériels adéquats freine la transformation locale. Certains artisans sont contraints d’importer du cuir du Burkina Faso pour répondre aux exigences de qualité. Cette dépendance souligne l’insuffisance des capacités industrielles nationales, notamment en matière de tanneries performantes et de transformation semi-industrielle.
Enfin, l’exportation de peaux à l’état brut limite la création de valeur ajoutée sur le territoire national. Le développement d’unités de transformation plus performantes permettrait de capter davantage de revenus et de renforcer la compétitivité du secteur.
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Dans un Mali en quête de diversification économique et de création d’emplois durables, la valorisation accrue de la peau et du cuir pourrait devenir un levier majeur de transformation structurelle. À condition d’investir dans la qualité, l’innovation et la promotion des savoir-faire locaux, cette filière a tous les atouts pour s’affirmer comme un véritable moteur de croissance inclusive.
Hamed Nanéma
Lefaso.net
Source : Maliweb
Source: LeFaso.net
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