C’est parti pour la plus longue campagne présidentielle du Sénégal, qui va durer deux ans peut-être. L’attelage des amis sortis de prison pour ravir le pouvoir n’a pas tenu avec la gestion de celui-ci. Le pouvoir, ce sublime objet des rêves de tout politicien, a imposé ses règles aux ex-co-détenus : il ne se partage pas, ne se délègue pas, même du bout des lèvres, et seul celui qui le détient peut en jouir totalement et pleinement.

Que se sont promis Ousmane Sonko et Diomaye Faye sur la gestion du pouvoir en concluant ce deal de la présidentielle de 2024 alors qu’ils étaient prisonniers ? Pourquoi Ousmane Sonko n’a pas pu faire de Diomaye Faye son Medvedev ? Avec un pays très endetté, que pourront-ils faire encore ensemble pour la population, vu que chacun a choisi de se battre pour le pouvoir avec le PASTEF pour Sonko et la Coalition Diomaye Président pour Diomaye en vue de gagner en solo les futures échéances électorales ? La fameuse cohabitation douce annoncée par Ousmane Sonko est une période où le duo va s’observer pour savoir qui va dégainer le premier. Car celui qui choisira de renvoyer les Sénégalais aux urnes pour la présidentielle avant l’heure risque de perdre le match.

Les élections municipales de 2027 vont donner une indication du rapport des forces dans le Sénégal profond. Les jeux sont faits : Le PASTEF a laminé l’opposition et fait émerger une opposition en son sein par la grâce de son chef. Retour sur une histoire d’amitié et de mentorat entre deux hommes que le pouvoir révèle si différents, et prêts à se battre pour le pouvoir au lieu de l’exercer en transformant le pays.

En relançant la Coalition Diomaye Président lors de son assemblée générale le 7 mars 2026, le président sénégalais a relevé le gant face à son Premier ministre qui n’a cessé de le harceler depuis juillet 2025. Sans couper les ponts avec son ancien mentor, il acte sans le dire encore qu’il est prêt à solliciter le vote des Sénégalais, cette fois avec pour slogan Diomaye n’est pas Sonko et veut être président contre Sonko, s’il le faut.

La stratégie de survie et d’affirmation de soi de Diomaye

Son discours à cette assemblée générale s’adressait aux membres de la coalition et aux militants du PASTEF qui ont déserté cette place dès lors que Diomaye l’a prise. Souvenez-vous qu’ils lui contestaient le droit de remplacer la coordinatrice de la coalition Aïda Mbodj, ancienne ministre de la Famille et des Solidarités du Sénégal, par Aminata Touré, ancienne Première ministre du pays, membre de la coalition. Diomaye Faye l’a fait et transforme aujourd’hui cette coalition en arme politique contre son Premier ministre qui peut, en tant que président du PASTEF, convoquer un « Tera meeting » le 8 novembre 2025 et s’attaquer à lui. Sonko a le Pastef dont il est le président et dont Diomaye est militant, et il le revendique : « Personne ne peut effacer mon travail dans le Pastef et aujourd’hui plus que jamais je revendique mon appartenance. »

Au Pastef de le chasser parce qu’il nomme une personne épinglée dans un rapport public pour mauvaise gestion des fonds publics à la tête de sa coalition. Le duo est dans un duel maintenant à fleurets mouchetés jusqu’à l’approche de la présidentielle parce que chacun sait qu’il a besoin de l’autre et que leur détestation réciproque n’est pas encore devenue une haine mortifère qui conduit au suicide politique.

Ramener cette rivalité politique à une question d’affects et de trahison de la part d’un des deux est une lecture erronée qui ne correspond pas à notre monde actuel fait de guerres et de rivalités où les intérêts priment. Car l’amitié est une question privée, une relation désintéressée. Diomaye Faye n’a consulté personne pour nommer son fils Ousmane en l’honneur de celui qui seul, en prison, l’a désigné sans consulter son parti, pour être président à sa place, et a fait campagne pour son élection victorieuse.

Il ne s’agit ni d’amitié, ni de trahison, mais de pouvoir

Sonko, si c’est par amitié qu’il a choisi Diomaye, celui-ci n’a pas à lui renvoyer l’ascenseur si son cœur résiste et son ami ne lui en voudrait pas puisqu’il connait son cœur et son âme. Mais reconnaissons que si amitié il y a, elle est récente, comme le dit Diomaye Faye même. « Avant notre sortie de prison, je lui ai suggéré qu’on devienne amis pour éviter d’être divisés par les gens. » Depuis leur libération et la victoire à la présidentielle, comment s’est traduite cette amitié de part et d’autre ? Diomaye peut-il dire d’Ousmane Sonko : « Avec toi, tout est plus simple » ? Victor Hugo dit que « l’amitié, tout comme l’amour, demande de la sincérité et de la confiance, sans cela, au fil du temps, le lien se rompt. »

Quand est-ce que la confiance et la sincérité ont été absentes de leurs rapports ? Lequel a senti le manque de bienveillance à son endroit de la part de son ami ? Lequel a voulu être le cerveau unique du duo ? En ayant échoué à maintenir leur amitié qui n’a pas survécu à l’exercice du pouvoir, Sonko et Diomaye ont manqué de vertu, de sagesse et de maîtrise de soi, car l’amitié est un ciment de la cohésion sociale. Toutes ces questions sur l’amitié et la trahison, on peut les coller à d’autres dirigeants qui ont eu des différends, des rivalités, à commencer par le premier duo du Sénégal Senghor-Dia, Wade-Seck, Wade-Sall, ou encore Sankara-Compaoré du Burkina Faso.

Mais cet aspect du problème est infime face aux vraies questions politiques. Comment se fait-il que le Pastef ait la majorité parlementaire, le gouvernement avec le Premier ministre qui est également le président du parti, et soit incapable de dérouler son programme, quand bien même le président ne serait pas favorable à son programme ? Une explication serait que le sommet de l’État n’est pas concentré sur les problèmes et que la rupture promise n’est pas au rendez-vous des questions qui se posent dans l’éducation, l’enseignement supérieur et la santé où les grèves ont repris. Le Premier ministre et son gouvernement sont assez dissipés sur les vrais problèmes du pays.

Le rapport des forces actuel condamne Sonko et Faye à travailler ensemble et à présenter chacun de son côté le bilan comme le sien. Avec 131 députés sur 165, Sonko a le parlement, en annonçant la participation de 300 maires sur les 557 communes. Faye a les municipalités en attendant l’élection de 2027. Chacun ayant son organe de propagande, on peut parier que la guéguerre va se calmer un peu au niveau des chefs. C’est dommage que des cadres du parti et des ministres ne soient que des fans réduits à choisir entre un président et son Premier ministre.

Incapables de faire le débat, sauf d’afficher sa photo avec sa casquette Pastef, ou de dire que Sonko est le gardien de la révolution. C’est aussi cette irresponsabilité des militants dans les partis, des membres du gouvernement qui fait le lit de nos problèmes. Pourquoi il n’y a personne au Pastef pour dire à Sonko de ne pas heurter la susceptibilité du président et de régler certains problèmes en famille ? Idem, personne pour dire à Diomaye de voler au secours de son Premier ministre. Le problème des politiciens actuels est leur incapacité à se consacrer à des fins nobles.

Sana Guy

Lefaso.net

Source: LeFaso.net