
Alors que le Burkina Faso affiche une ambition de relance et de renaissance culturelle, l’absence de postes ouverts dans les concours publics de 2026 pour les spécialistes de la culture et du tourisme suscite l’incompréhension. Dans cette tribune, Ousmane Djiguemdé directeur des études et du partenariat de Faso Tourisme et ancien secrétaire technique de l’Institut des peuples noirs (IPN) et s’interroge sur ce paradoxe et plaide pour une véritable prise en compte de ces secteurs qu’il considère comme essentiels à la reconstruction identitaire, à la cohésion sociale et même à la sécurité nationale.
J’ai appris après la publication des listes des concours ouverts au titre de l’année 2026 par le Burkina Faso, l’absence de postes ouverts pour le recrutement des spécialistes du secteur de la culture et du tourisme. En ma qualité d’ancien Secrétaire technique de l’Institut des Peuples Noirs (IPN) et d’actuel Directeur des Études et du Partenariat, j’ai eu froid quand je fais le rapprochement avec le contexte que nous vivons, un contexte de décolonisation des savoirs et de (re)construction identitaire.
I. Entre incompréhension et paradoxe
Je n’ai pas compris cette contradiction flagrante entre la vision politique et cet acte politique de prise (non prise) en charge effective de la vision politique, dans un champ vierge où le Burkina Faso est en pleine période de restauration culturelle, à travers la détermination des listes de son patrimoine culturel matériel et immatériel, de son répertoire patronymique, de leur prise en charge dans les curricula du système éducatif, ainsi que dans les normes sociales à travers la morale et le civisme.
II. Coup de grâce porté à un secteur déjà en mal ?
Le secteur du tourisme, à lui seul, sans la culture, fait 10 % des emplois dans le monde et génère presque la même proportion des revenus du produit intérieur brut pour un pays. Si on lui ajoute la culture, pour le capital de ressources informationnelles et financières qui changent les mentalités et les conditions de vie d’un citoyen, en un mot, qui changent le citoyen selon le profil type défini par la vision politique, on peut se dire : quel gâchis !
Je ne suis pas sûr que ceux qui conseillent les décideurs du moment sachent véritablement le coup de grâce qu’ils viennent de porter à ce secteur déjà en mal, et à tout le pays ! Ne serait-ce qu’à mesurer le degré d’incivisme et les ressources immenses que l’État injecte pour mettre les gens aux pas, ou pour corriger les dégâts, il est difficile de se convaincre que les conseillers ont été bien inspirés de commencer à sacrifier la culture et le tourisme à l’autel du bien-être, de la sécurité et de l’éducation, des processus qui s’abreuvent des référents culturels que les acteurs administratifs doivent aider à restaurer, capitaliser et structurer en ressources diverses consommables par les politiques publiques.
III. La culture : ce pilier méconnu de la sécurité nationale, dans le cadre de la promotion du paradigme de sécurité humaine
Je me souviens encore de cette phrase, lancée par un cadre de l’armée, lorsque je suis allé faire valoir l’expertise du Ministère en charge de la culture et du tourisme, à la commission nationale d’élaboration de la politique de sécurité nationale : « Qu’est-ce que la culture vient faire dans une histoire où on parle d’armes ? ».
Comme toute réponse, je lui ai gentiment souri et j’ai donné le meilleur de moi-même durant les travaux pour les convaincre de baser tout le processus de la Réforme du Secteur de la Sécurité (RSS) autour des référents culturels, conformément à nos engagements internationaux, et conformément à la dynamique de Renaissance Culturelle Africaine de 2006. Le résultat se trouve dans les fruits de la réforme et je salue au passage tous les membres de ma commission, ainsi que les responsables qui ont bien voulu croire en moi à l’époque.
IV. On ne peut pas décoloniser sans une solide architecture administrative culturelle et touristique
L’intellectuel kenyan Ngũgĩ wa Thiong’o parlait à juste titre de « décoloniser l’esprit », faisant référence à la démarche qui procède de la réappropriation de sa langue et de concepts convoqués en débat dans cette langue pour traduire nos opinions, notre vision de l’univers ; un processus qui oblige à se débarrasser des concepts de l’oppresseur pour être libre.
Dès lors, la rupture décoloniale ou décolonialité est un combat contre les traces invisibles de la colonisation qui persistent aujourd’hui dans le corps social. Il s’agit d’un combat éminemment culturel. Et nulle part ailleurs, aucun peuple ne part en guerre en détruisant ses armes. C’est un processus radical de déshabillage des structures de pouvoir, de pensée et de culture héritées de la colonisation.
Il se bâtit sur trois (3) piliers de rupture dont la brique principale est l’être (le citoyen). C’est lui qu’il faut libérer de tout complexe, principalement de celui d’infériorité et des hiérarchies raciales ou culturelles intériorisées. C’est une réappropriation de l’estime de soi et de sa propre culture qui doit se faire avec des hommes et femmes armés scientifiquement jusqu’aux dents (comme l’a recommandé Cheikh Anta Diop).
Le second, c’est le savoir ou l’épistémologie.
C’est le point le plus crucial, dans la mesure où c’est à ce niveau que la rupture décoloniale remet en cause l’idée que la science, la philosophie ou l’histoire universelle ne proviennent que de l’Occident, parce qu’elle est simplement issue d’un biais historique introduit par l’idéologie gréco-romaine, en toute méconnaissance, ignorance et/ou réappropriation des savoirs millénaires de l’Orient ancien, de l’Asie (Chine-Inde), d’Afrique et des Amériques, bien avant l’éveil de l’Empire romain. Il faut une masse critique de compétences et d’experts de l’administration culturelle et touristique pour accompagner cela. Les meilleurs sont en train de partir sous d’autres cieux et le terrain administratif se vide. C’est le moment que le ministère des Serviteurs du Peuple valide et soumette un tel projet au Conseil des ministres !
Enfin, le troisième pilier, c’est le pouvoir, principalement politique et économique, tel que nous sommes en train de le vivre actuellement. Mais, je le répète, sans une masse critique de compétences dans l’administration du secteur, c’est un chantier sans avenir. Le plus important, ce n’est pas simplement d’ouvrir des postes. Il faut aller au-delà, repenser toute la politique de l’emploi public afin de l’orienter véritablement vers l’ambition première de renaissance culturelle africaine. C’est le seul projet qui peut sauver l’Afrique et le Burkina Faso, à l’heure du chamboulement de l’ordre mondial.
Ousmane DJIGUEMDE
Ancien Secrétaire Technique de l’IPN
Directeur des Études et du Partenariat de Faso Tourisme
(oustehit@hotmail.fr)
Source: LeFaso.net
Commentaires récents