La finale de la 35ᵉ édition de la Coupe d’Afrique des nations s’est jouée le 18 janvier avec une finale remportée par le Sénégal après les prolongations. Un des faits marquants de cette finale a été l’interruption du match pendant une dizaine de minutes après une décision de l’arbitre d’accorder un pénalty au Maroc en fin de match. Deux mois plus tard, la CAF continue de sanctionner. En effet, le jury d’appel de la Confédération africaine de football a rendu un verdict déclarant le Sénégal perdant sur tapis vert le mardi 17 mars sur le score de trois buts à 0. Au lendemain de cette décision intervenue deux mois après la finale, des consultants et des journalistes contactés par Lefaso.net donnent des avis partagés sur la décision de l’instance africaine de football.

Juste Éphrem Zio, ancien arbitre international : « Cette décision, deux mois après, n’a vraiment pas sa raison d’être. »

« Depuis hier, le jury d’appel de la CAF a donné raison au Maroc, vainqueur sur tapis vert après les incidents lors de la finale de la CAN 2025. Le Sénégal a gagné sur le terrain 1-0 après prolongation. Mais après les incidents, le Maroc a posé une réclamation. Ma première réaction, c’est une réaction de surprise, une réaction d’incompréhension et une réaction de découragement. De découragement, pourquoi ? Parce que pour moi, le football africain ne mérite pas ça. Le football africain a tellement à offrir au monde footballistique.

Le football africain a produit tellement de talents et de stars au niveau mondial. Le football africain est en développement, en essor avec un vivier inestimable, et les dirigeants africains n’ont pas le droit de mettre la honte au football africain, de mettre la honte à l’Afrique. Une fois de plus, par cette décision, je pense que l’Afrique, à travers la CAF, s’illustre négativement. Parce que c’est du jamais vu, c’est de l’inédit. Voir une équipe gagner sur le terrain et déclarer perdante sur tapis vert, je pense que le sport sur le terrain ne veut pas ça. Le sport sur le terrain a besoin de reconnaître que le meilleur du jour a gagné. Malheureusement, le jury d’appel de la CAF n’a pas pu comprendre cela, n’a pas pu interpréter cela. C’est vrai qu’on nous fera comprendre que c’est une décision qui se base sur les textes, qui se base sur les règlements.

Juste Éphrem Zio, ancien arbitre international : « Cette décision, deux mois après, n’a vraiment pas sa raison d’être, n’a vraiment pas son sens. »

Mais c’est une décision qui demande aussi une bonne interprétation et un bon sens au niveau des acteurs. Cela met vraiment à mal le football africain. Cela illustre négativement le football africain. Cette décision, deux mois après, n’a vraiment pas sa raison d’être, n’a vraiment pas son sens. Vous avez vu l’onde de choc qui a émaillé le monde footballistique. Tous les acteurs, hormis peut-être le Maroc, dans leur unanimité, ont reconnu que cette décision n’a pas du tout sa raison d’être et n’a pas du tout de sens. Cela n’a pas du tout de sens parce que lorsque vous avez été un acteur sur le terrain, vous ne pouvez pas prendre cette décision-là. Et d’autant plus que l’on se repose sur des décisions où les interprétations portent à équivoque. Lorsqu’on dit que le Sénégal a abandonné le terrain, le Sénégal a quitté le terrain après 12 minutes, mais le Sénégal a repris le match. Alors que les différentes dispositions disent que c’est un arrêt définitif.

Les rapports ont montré que le match est allé à son terme. Il a repris après une interruption et le match est allé à son terme. Donc je ne pense pas que les interprétations faites soient les bonnes et c’est malheureusement dommage pour le football africain. Naturellement, vous comprenez l’impact et l’onde de choc qui suivent cette décision. C’est une honte, une déception et une grande surprise. Une décision même impossible à pratiquer. Sur le terrain, on va donner le Maroc vainqueur. Mais vous savez que tant que vous n’avez pas gagné sur le terrain, en tant que pratiquant et en tant qu’acteur, il est difficile de reconnaître qu’on en a gagné. Le Sénégal n’est pas du tout prêt à remettre la coupe. Il est prêt à faire un appel au niveau du TAS, prêt à interjeter l’appel pour rester dans ses droits. Les médailles qui ont été remises aux joueurs ne peuvent pas être retirées parce que je ne vois pas un joueur sénégalais venir les remettre et les joueurs sénégalais vont toujours se prévaloir d’avoir gagné cette compétition. Le Maroc aussi ne sera pas bien vu en tant que vainqueur. Le Maroc, je pense, se fera marginaliser dans le milieu footballistique. Même si économiquement, le Maroc est fort, même si le Maroc a un très grand dirigeant en la personne de son président de la fédération, Fouzi Lekjaa, je pense que le Maroc n’aura pas de légitimité en brandissant son trophée de vainqueur de cette CAN. La CAF devrait s’en inspirer.

Maintenant, je pousse la réflexion un peu plus loin en disant que c’est un bien pour un mal. Pourquoi ? Parce que cela va montrer aussi les insuffisances des textes. Cela va donner une jurisprudence. Cela va permettre aussi aux juristes de la CAF et aux spécialistes du droit du football de pouvoir se poser des questions et de pouvoir voir qu’il y a des insuffisances qu’il faut corriger. Et toujours est-il qu’il faudra revenir sur le terrain pour toujours déterminer le vainqueur. Quand bien même il y a des textes pour encadrer et codifier l’évolution, il n’y a que la vérité du terrain qui pourra faire la différence. »

Ismaël Saidou Ganamé, journaliste à Faso 7 : « Les deux mois qui se sont écoulés entre cette finale et cette décision posent problème. »

« J’ai deux lectures. Sur la base des textes de la CAF, le Sénégal a eu tort de quitter la pelouse suite au penalty sifflé en faveur de Brahim Diaz. Il faut le rappeler parce que c’est très important. La preuve en est que l’entraîneur du Sénégal, Pape Thiaw, après le match, a présenté ses excuses par rapport à cette situation. Il a déclaré que c’est sous le coup de l’émotion qu’il a eu cette réaction. Donc le Sénégal a enfreint clairement le règlement de la CAF en son article 82, qui dit que toute équipe qui, pour n’importe quelle raison, se retire de la compétition, ne se présente pas à un match, refuse de jouer ou quitte le terrain avant la fin règlementaire du match sans autorisation de l’arbitre sera considérée comme perdante.

Donc à partir de cette phrase, on comprend pourquoi la Confédération africaine de football a décidé de faire perdre le match, en l’occurrence la finale de la CAN, au Sénégal. En termes de textes, on dira que la CAF a respecté son règlement.

Mais en même temps, ce qui pose problème de mon point de vue, que je n’accepte pas et que je ne comprends pas, c’est le timing. C’est le temps qu’a mis la Confédération africaine de football pour appliquer ce règlement. Parce que j’estime que l’arbitre, les commissaires de match, tous ceux qui étaient autour de l’organisation du match, toutes ces personnes savaient que ce règlement existait, étaient au courant que le Sénégal, en quittant la pelouse, perdait le match, mais ils n’ont rien dit.

Ismaël Saidou Ganamé, journaliste sportif à Faso 7 : « C’est les deux mois qui se sont écoulés entre cette finale et cette décision, c’est ça qui pose problème. »

Le match s’est joué jusqu’à son terme alors que le règlement stipule que l’équipe qui quitte le terrain est considérée comme perdante d’office, c’est-à-dire que le match ne se reprend pas. Mais dans ce cas précis, le match a été joué. Le penalty du Maroc a été tiré, Brahim Diaz l’a raté, la prolongation s’est jouée et c’est à l’issue de cette prolongation que le Sénégal a gagné. Ce qu’il faut noter de mon point de vue, c’est que la CAF même n’a pas respecté son propre règlement. Parce que si la CAF respectait son règlement, on gelait le score du match au moment où le Sénégal quitte le terrain et le Maroc est déclaré comme étant vainqueur conformément à cette règlementation.

Mais le match est joué et le Sénégal a gagné sur le terrain. Le Sénégal est champion d’Afrique. Donc quand je dis que le timing pose problème, c’est que le match a été joué, le Sénégal a fêté, le Maroc a encaissé douloureusement sa défaite. Les médailles ont été remises, le Sénégal a paradé avec le trophée à Dakar. Et c’est deux mois après que la CAF nous sort cette décision pour dire que le Sénégal perd le match sur tapis vert. C’est comme si la CAF, au moment où la situation se passait, ignorait sa propre réglementation. C’est ça qui pose problème. L’impression que ça donne dans cette situation, c’est que c’est plus une décision politique qu’une décision sportive. Si c’était une décision sportive, elle aurait été prise bien avant. Peut-être le lendemain, peut-être le jour même de la finale ou deux jours après la finale, mais pas deux mois après.

Donc ça fait que les gens crient au scandale par rapport à la situation parce que la CAF elle-même a permis que le match se joue jusqu’à la fin. Donc ça, ça pose un véritable problème dans l’organisation interne même de la CAF, dans sa façon d’appliquer son propre règlement. Ce sont les deux mois qui se sont écoulés entre cette finale et cette décision qui posent problème. Et ça, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il y a de la subjectivité dans la prise de décision du jury. C’est l’image même du football africain qui en pâtit. Comment est-ce qu’à partir de maintenant les gens vont regarder le football, vont voir le football africain ? Quelle image le football africain donne-t-il à l’extérieur ? Donc je pense que c’est une mauvaise image et que cette décision-là montre clairement à quel point la CAF peut faire du politique dans le sportif. »

Franck Aristide Gefa, journaliste à Ouaga FM : « C’est le droit qui doit prévaloir pour évidemment décourager d’éventuelles sélections pour ce genre de comportement. »

« Il faut dire que c’est une décision à la fois surprenante et ubuesque, d’autant plus que pour beaucoup de personnes, la CAF n’irait pas à cette décision ultime. Malheureusement la CAF en a décidé autrement. Et aujourd’hui, la question qui se pose, c’est que c’est une bataille juridique et pour l’instant, c’est le Maroc qui gagne cette bataille. Cette bataille peut se poursuivre évidemment au niveau du Tribunal arbitral du sport, le TAS, si le Sénégal estime qu’il a été lésé. Il ira donc présenter ses arguments, les défendre comme l’a fait le Maroc en ce qui concerne le jury d’appel, puisqu’on se souvient qu’après la décision juridisciplinaire, le Maroc avait décidé de faire appel et d’attaquer cette décision.

Aujourd’hui, le jury d’appel lui donne raison. Ce serait également l’occasion pour le Sénégal de faire appel et d’attaquer cette décision du jury d’appel de la CAF et de présenter ses arguments devant l’instance suprême qui est le TAS. Aujourd’hui, la question n’est pas de savoir pourquoi est-ce qu’on arrache un titre au Sénégal. Non, beaucoup de choses se sont passées lors de cette finale à Rabat et aujourd’hui, c’est le droit qui doit prévaloir pour évidemment décourager d’éventuelles sélections pour ce genre de comportement.

Franck Aristide Gefa, journaliste à Ouaga FM : « C’est le droit qui doit prévaloir pour évidemment décourager d’éventuelles sélections pour ce genre de comportement. »

En tout cas, quand on dit comportement, il y a également celui du Maroc. Si on estime que c’est le Maroc qui a tort, à l’avenir, il ne le répétera plus. Si c’est le Sénégal qui perd le titre, il ne répétera plus non plus ce comportement. Parce que l’épine dorsale dans cette question, c’est le fait d’être sorti du terrain. Aujourd’hui, c’est ce sur quoi le jury d’appel a tablé et c’est l’argument qu’a présenté également le Maroc. Aujourd’hui, je pense que le droit a été dit et le droit peut continuer à être dit au niveau du tribunal arbitral du TAS, dont la décision finale ne pourra pas être attaquée par l’une ou l’autre des sélections, que ce soit le Sénégal ou le Maroc. Pour ma part, je me réjouis que ce soit le droit qui soit dit, mettant en avant les trois articles qui ont été présentés. L’article 82, l’article 83 et l’article 84 de la Confédération africaine de football.

Ils iront à Lausanne pour que chacun défende sa position, notamment le Sénégal qui attaque cette décision. Il y aura le Maroc qui va présenter ses arguments pour défendre sa position actuelle. Et évidemment la Confédération africaine de football qui aura forcément son mot à dire pour expliquer pourquoi cette décision a été prise. Je pense qu’il n’y a pas de débats sur l’image à présenter au monde, parce que nous sommes dans des questions juridiques. Soit on fait fi justement des lois et des règles qu’on s’est fixées pour faire plaisir au monde entier, soit on les respecte.

Je pense qu’aujourd’hui, cette décision de la CAF et du jury d’appel, surtout parce que les gens confondent, ce n’est pas la CAF en tant qu’entité entière, c’est une commission. Comme ça a été le cas pour la commission de discipline qui a statué en première instance et qui a donné raison au Sénégal. (…) C’est une bataille juridique et chaque entité a le droit de présenter en tout cas sa défense et ses arguments et de les défendre justement. Le TAS peut décider également de faire reprendre le match parce que beaucoup pensent que lorsqu’on va arriver à Lausanne, le TAS va dire tout de suite : « C’est le Maroc qui gagne ou c’est le Sénégal qui gagne. »

Mathias Kam, journaliste à Minute.bf : « Dès lors que le Sénégal est sorti du terrain, il a consommé l’infraction et la rigueur de la loi s’applique à lui »

« En premier lieu, la décision du jury d’appel de la CAF tire son sens dans les articles 82 et 84 du règlement de la CAN. Dès lors que le Sénégal est sorti du terrain, il a consommé l’infraction et la rigueur de la loi s’applique à lui.

Mathias Kam, journaliste à minute.bf : « Dès lors que le Sénégal est sorti du terrain, il a consommé l’infraction et la rigueur de la loi s’applique à lui. »

En second lieu, je dirai que la décision de la CAF est la conséquence, quand on pèse parfois de son poids, d’amener une institution à prendre des décisions qui créent des précédents dangereux. Le Sénégal a bien accepté de rejouer un match perdu 11 mois après pour des faits de jeu. C’était en 2017. Cette décision n’avait aucune base légale. Pourquoi il s’attendait à ne jamais être victime un jour ? Le Sénégal a bénéficié en 2019 d’un cas similaire pour sa gloire. C’était à la CAN U17 en Tanzanie. Le Sénégal dépose une réclamation qui accuse la Guinée d’avoir aligné des joueurs dont l’âge ne respectait pas les règles. L’affaire a été examinée par la CAF. Et trois semaines plus tard, la Guinée a été disqualifiée et ses résultats ont été annulés. Le Sénégal a alors été repêché et a pris sa place pour la Coupe du monde U17. Rien n’est nouveau dans le football. C’est comme la mort, c’est quand ça te frappe que tu réalises qu’elle existe. Sinon il y a plus de milliers de morts par jour dans le monde. Le Sénégal a annoncé la saisine du TAS pour rejeter cette décision de la CAF. Nous observons ! »

Samidjo Samuel Kola, journaliste à Netafrique.net : « On ne peut pas accepter ça du jury disciplinaire de la CAF »

« Cette décision est une dinguerie. On ne peut pas accepter ça du jury disciplinaire de la CAF. Les joueurs sont revenus sur le terrain. Les Marocains ont accepté de tirer le penalty. Ils n’ont pas marqué. Les Sénégalais ont marqué. Le résultat acquis est consommé. Cette décision qu’ils viennent de prendre est honteuse. Elle jette un discrédit sur le football africain et sur la CAN.

Samidjo Samuel Kola, journaliste à Netafrique.net : « On ne peut pas accepter ça du jury disciplinaire de la CAF »

Il faut que cela s’arrête. On ne peut pas, deux mois après que l’arbitre a sifflé la fin du match et le trophée remis, revenir mettre en cause ce qui a été gagné sur le terrain. Le Sénégal va sûrement faire appel au niveau du Tribunal arbitral du sport (TAS). On espère que la jurisprudence du TAS va lui donner raison. On ne peut pas et on ne doit pas accepter cette mascarade. C’est se foutre du football africain ».

Propos recueillis par Jean Elysée Nikiéma (stagiaire)

Lefaso.net

Source: LeFaso.net