
À l’occasion de la probabilité d’une coïncidence entre la fête musulmane de rupture du jeûne et un vendredi de carême chrétien, une interrogation revient avec insistance chez de nombreux fidèles catholiques : sont-ils tenus de maintenir l’abstinence prescrite ce jour-là, notamment celle de la viande et de l’alcool, malgré le contexte festif ? Dans cet entretien, l’abbé Jules Pascal Zabré apporte des éclairages sur la position de l’Église catholique, tout en invitant à une approche équilibrée qui conjugue fidélité aux exigences du carême, respect des convictions de chacun et promotion du vivre-ensemble.
Lefaso.net : Si la fête musulmane tombe un vendredi, les fidèles chrétiens sont-ils tenus de respecter les interdits alimentaires du vendredi, notamment l’abstinence de viande ?
Abbé Jules Pascal Zabré : En rappel, le carême chrétien intègre le jeûne dans sa spiritualité. Le jeûne est l’abstinence d’un aliment, mais c’est avant tout une disposition intérieure, une disposition du cœur. Et lorsque nous parlons du jeûne, nous parlons effectivement d’une certaine mortification, en vue de mater nos désirs humains, pour nous conformer à la volonté de Dieu.
C’est pour dire que les pesanteurs de la chair peuvent être un obstacle à notre progression spirituelle. Pour revenir à votre question, est-ce que la rupture du jeûne musulman qui pourrait tomber un vendredi, avec la réalité de la période que les chrétiens vivent, qui est la période du carême, qui intègre aussi le jeûne, et surtout, la disposition, la possibilité de jeûner le vendredi du carême, est-ce un obstacle majeur par rapport à la journée du vendredi, rupture du jeûne musulman ? Il va sans dire que la rupture du jeûne des musulmans va être célébrée en fête.
Et qui dit fête, dit réjouissances avec tout ce qui peut être alimentaire. Cela n’enlève rien au carême du chrétien, qui effectivement, en tant que chrétien catholique, observe le vendredi comme un jour d’abstinence. Cela voudrait dire que ce jour-là, le vendredi, le chrétien va s’abstenir de l’alcool, de la viande, et ça c’est une disposition de notre conférence épiscopale. Cette coïncidence est heureuse, parce que les chrétiens, dans leur privation, dans leur abstinence, vont transformer tout cela en prière pour leurs frères musulmans. Reste à savoir, est-ce qu’il y a une autre manière de partager la joie des musulmans en ce jour ? Je pense qu’il y a bien des manières de participer à la fête des musulmans tout en restant dans la discipline du jeûne.
En aucun moment, notre spiritualité, en ce qui concerne le jeûne, ne lève vraiment le jeûne que dans des circonstances très particulières. Si ça tombait sur la fête de saint Joseph, comme on l’a vu l’autre année, la mesure de l’abstinence a été levée afin de communiquer à cette solennité dans l’Église. Mais ce n’est pas le cas cette année, parce que la rupture du jeûne tombe le 20, c’est un vendredi, pendant que Saint-Joseph est célébré le 19. Si quelqu’un a opté pour discipliner son corps ce jour-là, de ne pas manger, de ne pas boire parce qu’il respecte son carême, il n’a pas à s’en faire, ce n’est pas un péché.
Si un chrétien a opté pour s’abstenir de viande et d’alcool ce jour-là, je pense qu’il est dans son droit légitime chrétien d’observer cela. Est-ce que ce sont les seuls moyens de manifester notre solidarité avec nos frères musulmans ? Non. Allez les soutenir dans leurs fêtes, priez pour eux ce jour, accompagnez-les dans leurs réjouissances. Et ce n’est pas seulement en allant dans l’alimentaire que nous participerons mieux à leurs fêtes, mais en priant pour eux et en observant aussi notre caractère du jeûne du vendredi, qui est un jour particulier pour nous.
Que conseillez-vous concrètement à un fidèle catholique qui se retrouve invité à un repas de fête pour le vendredi ?
Je pense qu’il est en droit de manifester à ceux ou celles qui l’inviteraient à un repas qu’il est dans le jeûne. Il est en droit de le dire et je pense que, par respect mutuel de la religion de chacun à coup sûr, le musulman ne s’en offusquera pas et comprendra aisément qu’il ne s’agit non pas de l’humain mais du spirituel.
Quel message l’Église adresse-t-elle aux fidèles pour éviter toute confusion dans ce type de situation où deux pratiques religieuses semblent se croiser ?
Avant le religieux, il y a l’humain. Je pense que notre spiritualité chrétienne accorde une grande place au corps, à l’humain parce que Dieu s’est fait homme. Et nous avons quelque chose de fort que nous révisons de Noël, avec l’asservissement du mystère de l’incarnation : Dieu s’est fait homme pour que nous devenions plus humains entre nous et qu’il nous élève au stade aussi de la divinité. C’est dire qu’en pareille circonstance, chacun ne se tourne pas sur quelque chose qui est terrestre mais élève son cœur vers Dieu.
Et le musulman, le chrétien catholique, dans ces situations, aucun n’est gêné parce que chacun est dans la droite ligne de ce que sa religion lui recommande. Et je pense que ce que vous sembliez trouver comme problème, comme obstacle, n’en est rien du tout parce que le chrétien, s’il est invité par une famille musulmane et qu’il veut vraiment rester dans son jeûne, il le signifierait et ça n’offusquera aucunement le musulman.
C’est comme aussi si d’aventure une fête chrétienne tombait pendant le jeûne musulman. S’il est invité, le musulman déclinerait peut-être l’offre simplement du fait qu’il est en jeûne. Si la rupture du jeûne cette année est un vendredi, la réjouissance qui est légitime du côté des musulmans sera partagée d’une autre manière par les chrétiens catholiques. Et je pense que c’est ce que nous devons plutôt privilégier, que nos cœurs soient harmonieux au lieu que ce soit le repas ou bien la boisson qui va nous rendre encore plus unis.
Hanifa Koussoubé / Anita Zongo
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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