
Le réalisateur et producteur de la série « Une femme à Kosyam », Serge Armel Sawadogo, a accordé une interview à Lefaso.net. Au cours des échanges, il est revenu, entre autres, sur les thématiques abordées dans cette fiction, ses convictions, ainsi que son regard sur le 7e art burkinabè.
Lefaso.net : Votre série aborde plusieurs thématiques fortes, notamment le leadership féminin, les ressources naturelles comme le pétrole, la corruption, les luttes d’influence et d’intérêts, ainsi que la souveraineté. Pourquoi avoir choisi de traiter ces sujets dans « Une femme à Kosyam » ?
Serge Armel Sawadogo : Plusieurs raisons ont motivé cette idée. Je souhaitais réaliser un film qui, à mon sens, puisse défendre ou soutenir le Burkina Faso. Au regard du contexte dans lequel se trouve le pays, il m’a semblé pertinent et judicieux d’aborder ces thématiques. L’une des idées principales repose sur l’hypothèse selon laquelle le Burkina Faso pourrait disposer de ressources pétrolières. Je me suis alors dit que, dans un tel cas, il serait essentiel de préparer le pays à accueillir et à exploiter cette richesse de manière optimale. On constate souvent que certains pays producteurs de pétrole ne connaissent pas un développement important. D’autres par contre parviennent à en tirer profit.
Pourquoi ne parviendrions-nous pas, nous aussi, à en tirer profit pour nous développer ? À mon avis, cela s’explique souvent par un manque de vision ou à un engagement sans faille des politiques. C’est comparable à une personne qui gagne une importante somme d’argent à la loterie sans savoir comment la gérer. Sans réflexion préalable sur la gestion des ressources naturelles, ni mise en place de garde-fous, nous risquons de ne pas en bénéficier pleinement.
Personnellement, si l’on annonçait aujourd’hui que le Burkina Faso dispose de pétrole, je veux en profiter, et j’espère que mes enfants pourraient également en bénéficier. C’est pourquoi la réalisation de cette série vise à susciter la réflexion et à contribuer à une meilleure préparation. Voilà l’un des principaux objectifs qui m’ont conduit à aborder la question des matières premières dans cette œuvre. Par ailleurs, je suis quelque peu réservé quant à l’expression « leadership féminin ». Selon moi, il n’existe pas de leadership spécifiquement féminin ou masculin. Il existe plutôt des femmes leaders et des hommes leaders. Certes, une femme peut, dans sa manière de diriger, présenter certaines spécificités liées à sa condition, notamment en raison de réalités biologiques et sociales telles que la maternité. Cependant, le leadership repose avant tout sur des principes universels. Toute personne capable de les intégrer, de les respecter et de travailler sur son caractère peut devenir un bon leader.
Malheureusement, il arrive souvent que nous ne parvenions pas à adapter notre comportement à ces principes, ce qui constitue un obstacle. Être un bon leader implique, notamment, de savoir se maîtriser face aux difficultés, de ne pas réagir sous le coup de l’émotion, mais de prendre du recul pour analyser et réfléchir. Même face à un adversaire, il est essentiel d’éviter d’agir par jalousie ou animosité. Enfin, toute volonté de construire durablement passe nécessairement par la lutte contre la corruption et contre les nombreux maux qui entravent le développement.
Dans cette série, vous imaginez une femme à la tête du Burkina Faso. Est-ce, d’une certaine manière, l’expression d’un rêve ou d’une conviction personnelle ?
J’ai une mère qui a travaillé toute sa vie et qui est aujourd’hui à la retraite. Mon père, lui, est parti à la retraite dans l’ancien système burkinabè alors que j’avais 11 ou 12 ans. Si ma mère n’avait pas travaillé, j’aurais très probablement dû abandonner l’école pour apprendre un métier et m’en sortir. Mais grâce à Dieu, elle travaillait dans le système des Nations-Unies, ce qui a permis à mes frères, à mes sœurs et à moi de poursuivre nos études. C’est dire que je mesure pleinement l’importance d’une femme qui travaille. En tant qu’artiste, ou simplement en tant que citoyen qui souhaite contribuer à l’évolution de la société, il est important de repousser les limites, de poser des réflexions nouvelles, parfois là où d’autres n’osent pas aller. C’est dans cette logique que j’ai trouvé pertinent de mettre en scène une femme présidente. Car lorsqu’une femme accepte de relever certains défis, elle peut aller encore plus loin.
Comme l’a souligné Prosper Kompaoré (homme de théâtre), lors de la conférence de presse annonçant la diffusion de la série, tout le monde n’est pas forcément apte, de par son caractère, à supporter certaines pressions. Or, le leadership implique justement de faire face à la pression, à la tension, voire à des formes d’oppression. Lorsqu’on ne s’en sent pas capable, il vaut mieux ne pas s’y engager, même si des outils peuvent aider. Cela reste un défi majeur. Réaliser une série sur une femme à Kosyam, c’est donc inviter les femmes à repousser leurs propres limites, à se dire que c’est possible, qu’elles peuvent aller plus loin. D’ailleurs, dans la série, on voit bien qu’elle doit concilier plusieurs responsabilités : ses enfants, son rôle d’épouse et ses fonctions. Le soutien du mari, des enfants et de l’entourage devient alors essentiel. Sans cet accompagnement, ce n’est pas impossible, mais cela devient extrêmement difficile.
Quels retours avez-vous reçus du public depuis la diffusion de la série ?
J’avoue avoir reçu plusieurs types de retours. Certains félicitent, se disent enchantés, tandis que d’autres ont été surpris par la fin du premier épisode, notamment par ce retournement de situation auquel ils ne s’attendaient pas. J’ai également eu un retour assez surprenant lors du Fespaco 2025. Un monsieur m’a interpellé à propos d’une scène du deuxième épisode, dans laquelle des personnages sont en voiture sans porter leurs ceintures de sécurité.
Selon lui, pour une production de ce niveau, ce genre de détail ne devrait pas être négligé. Je reconnais que je ne m’attendais pas du tout à ce type de remarque. Cela dit, je pense que plus la série sera diffusée et regardée, plus je recevrai des retours, parfois surprenants, car chacun perçoit une œuvre selon sa sensibilité. J’ai aussi vu des réactions sur Internet. Certaines personnes affirment qu’une femme présidente relève du rêve, voire de l’impossible dans notre contexte. Ils disent en plaisantant que ce n’est pas possible dans la société moaga.
Ce sont donc des réactions diverses, parfois critiques, parfois sceptiques. Mais, à mon sens, ces retours ne sont pas forcément négatifs. Au contraire, ils montrent que la série suscite le débat. Il est cependant important que les journalistes et les professionnels des médias s’approprient ces discussions, afin de les structurer, les recadrer et les porter à un niveau plus formel. L’objectif est que cette série puisse réellement contribuer à la réflexion, notamment sur les questions liées aux ressources, mais aussi sur la place des femmes et leur accès au leadership.
Sur les réseaux sociaux, certains internautes se disent choqués par l’idée d’une femme présidente du Faso, allant même jusqu’à évoquer un complot.
Vous attendiez-vous à de telles réactions ?
Premièrement, le fait que la série ait été préachetée par TV5Monde peut susciter certaines interprétations. Certains pourraient percevoir cette collaboration avec un média international comme une forme d’éloignement, en allant jusqu’à nous qualifier “d’apatrides ». Cette lecture est possible. Toutefois, pour nous, il s’agit avant tout de donner une portée internationale à notre travail et de valoriser nos réalités. Deuxièmement, j’éprouvais une certaine appréhension quant à une éventuelle confusion entre la fiction et la situation politique actuelle. Certains pourraient en effet penser que nous avons calqué l’histoire sur celle du président Ibrahim Traoré. Or, l’ensemble du contenu de la série a été écrit avant mai 2022.
Cependant, à la lumière du visionnage, il est possible de relever certaines similitudes avec le contexte actuel. Par exemple, dans le premier épisode, des acteurs extérieurs conditionnent leur soutien à la composition du gouvernement. Cette situation fait écho à des propos rapportés par Bassolma Bazié, qui évoquait des pressions similaires exercées lors de la mise en place du gouvernement. On observe également des coïncidences troublantes : dans la série, la présidente porte le nom de Traoré, à l’instar de l’actuel chef de l’État. Par ailleurs, un personnage nommé Bourgi agit dans l’ombre, ce qui peut rappeler certaines figures réelles, telles que Robert Bourgi (avocat et lobbyiste franco-libanais).
En outre, j’ai introduit un personnage de journaliste d’investigation nommé Auguste Henry, à la tête d’un journal intitulé Henry Sebgo. Il s’agit d’un hommage à Norbert Zongo. En définitive, même si certains éléments semblent faire écho à l’actualité, ils ne résultent nullement d’un calque volontaire. Les idées ont été conçues bien avant les événements récents. J’ai écrit le premier épisode en 2018, puis les suivants en collaboration avec Carine Bado, sous ma coordination, afin d’en assurer la cohérence globale en 2020. Avec du recul, certains parleront de simples coïncidences. Pour ma part, en tant que croyant, je considère que ces inspirations trouvent une origine plus profonde. Je suis convaincu que Dieu m’a guidé dans ce processus d’écriture et que des idées élaborées entre 2018 et 2020 trouvent aujourd’hui une résonance particulière.
Le fait que certaines scènes aient été tournées au palais présidentiel de Kosyam apporte beaucoup de réalisme à la série. Comment avez-vous réussi à obtenir cette autorisation exceptionnelle ?
Comme je le dis souvent, je n’ai pas de bras longs (de relations). Mon seul bras long, c’est Jésus-Christ. Je ne dis pas cela pour évangéliser, mais c’est une réalité personnelle. Quand je ne sais pas comment faire, je prie. C’est dans cet esprit que je me suis interrogé sur la manière d’obtenir une autorisation de tournage à Kosyam. En 2021, après des prières et des démarches, nous avons pu obtenir une première autorisation. Dieu a permis que nous rencontrions une personne capable de nous introduire et de faciliter le processus. Cependant, malgré cette autorisation, nous n’avons pas pu tourner cette année-là.
Lorsque nous avons voulu relancer le projet en 2023, il a fallu reprendre toute la procédure. On dit souvent que l’administration est une continuité, mais le contexte sécuritaire pouvait amener les autorités à refuser, même avec un document déjà obtenu. Avec l’appui du ministère en charge de la Culture, nous avons donc refait la demande. Et, par la grâce de Dieu, nous avons finalement obtenu l’autorisation de tourner en 2023. Je dirais donc que tout cela a été possible grâce à Dieu. Mais je tiens aussi à exprimer ma reconnaissance aux autorités burkinabè pour leur confiance envers les cinéastes. Autoriser un tournage dans un lieu aussi symbolique que Kosyam est un acte fort.
Cela montre que, depuis la création du Fespaco en 1969 jusqu’à aujourd’hui, l’État burkinabè a toujours soutenu le cinéma. Je profite donc de cette tribune pour dire merci : merci à la Présidence du Faso, merci aux autorités, et merci à toutes les personnes qui ont contribué à rendre ce projet possible.
À travers le personnage de la présidente Suzanne Traoré, cherchez-vous à mettre en lumière les obstacles auxquels les femmes peuvent être confrontées au sommet du pouvoir ?
Je pense que le but premier de la série, c’est de montrer l’envers du décor. Souvent, on n’imagine pas l’ampleur des défis auxquels nos autorités sont confrontées pour diriger un pays. Il ne s’agit donc pas uniquement de montrer ce qu’une femme peut subir au pouvoir, mais plutôt de mettre en lumière les réalités auxquelles tout chef d’État est confronté, quel que soit son sexe. D’ailleurs, dans le premier épisode, il y a une scène révélatrice : une assistante de la présidente affirme que « si c’était un homme, certaines situations ne se produiraient pas ».
Mais la présidente lui répond en évoquant les sept chefs d’État qui menacent de boycotter son investiture : « Sont-ils des femmes ou des hommes ? » Cela montre bien que la pression n’est pas une question de genre. En réalité, cette pression est liée à la nature même du pouvoir. Il y a tellement d’intérêts en jeu que certains cherchent toujours à avoir en face d’eux des dirigeants qu’ils peuvent influencer ou contrôler. Lorsqu’un leader refuse cette logique, tout est mis en œuvre pour l’affaiblir, voire l’écarter. Ce mécanisme ne se limite pas à la politique. On le retrouve aussi dans les entreprises : lorsqu’une autorité estime qu’une personne échappe à son contrôle, elle peut chercher à l’écarter, sauf si cela est impossible. On privilégie souvent des profils compétents, mais aussi “gérables”. À l’échelle internationale, cette logique est encore plus marquée, surtout lorsqu’il s’agit de pays riches en ressources naturelles. Un dirigeant difficile à influencer devient alors problématique pour certains intérêts extérieurs.
On a vu, par exemple, des situations où un dirigeant est d’abord accusé de faits graves comme le narcotrafic, puis, une fois écarté ou affaibli, le discours change et se recentre sur d’autres enjeux comme les ressources pétrolières (parlant du cas du Vénézuéla). Cela montre à quel point les priorités peuvent évoluer en fonction des intérêts. Si l’on prend le cas de la République démocratique du Congo, même sans entrer dans tous les détails, on constate que l’instabilité peut parfois profiter à certains acteurs. Dans un contexte de chaos, les États sont davantage occupés à gérer les crises qu’à structurer durablement la gestion de leurs richesses. Cela peut créer des brèches favorables à l’exploitation des ressources. Au final, la question n’est donc pas liée au fait d’être une femme ou un homme. Elle est profondément liée à la nature du pouvoir, aux rapports de force et aux intérêts qui gravitent autour.
Comment avez-vous travaillé pour que l’intrigue reste politiquement crédible tout en conservant l’aspect divertissant propre à une série télévisée ?
Il est essentiel de se former et de s’inspirer de ce qui a déjà été fait avec succès. Dans ce sens, j’ai regardé plusieurs séries politiques pour comprendre les mécanismes d’écriture et d’efficacité narrative. J’ai notamment suivi des séries comme Borgen, Commander in Chief, Designated Survivor, Prison Break, 24 heures chrono et Madam Secretary. Ces productions m’ont permis de comprendre comment construire des intrigues efficaces, maintenir le suspense et traiter des thématiques politiques de manière accessible et captivante. En les analysant, j’ai pu voir comment ces séries abordent les enjeux du pouvoir et structurent leurs récits pour capter l’attention du public. Par ailleurs, en faisant des recherches, je suis tombé sur les travaux de Dr Lydia Rouamba.
Sa thèse, consacrée aux femmes en politique au Burkina Faso entre 1957 et 2009, (la participation des femmes à la vie politique au Burkina de 1957 -2009) m’a été d’une grande utilité. Elle avait rencontré de nombreuses femmes engagées en politique, recueillant leurs témoignages, leurs expériences et leurs analyses. Cela nous a permis d’avoir accès à une matière riche, sans forcément devoir repartir sur le terrain pour rencontrer toutes ces actrices. Nous avons pu puiser dans ces contenus des éléments pertinents, que nous avons ensuite intégrés dans l’écriture. En plus de cela, nous restons des observateurs de notre société. Nous voyons, nous entendons et nous analysons ce qui se passe autour de nous. Tout cela nourrit forcément la création.
C’est avec cet ensemble d’influences que j’ai écrit le premier épisode. Ensuite, il m’a fallu collaborer avec quelqu’un pour la suite du projet. J’ai choisi Carine Bado, une consœur. Avant de commencer l’écriture à deux, j’ai pris le temps de la former afin qu’elle soit au même niveau de compréhension que moi. J’avais bénéficié de formations complémentaires, ainsi que de ressources, notamment des documents envoyés par un ami scénariste français. Ce m’a permis d’approfondir mes connaissances. Il était donc important de partager tout cela avec elle, afin que nous ayons une base commune. Une fois ce travail fait, nous avons pu écrire ensemble les épisodes 2 à 7, avec une vision cohérente et structurée.
Quelles ont été les principales difficultés rencontrées avant, pendant et après le tournage ?
Nous disposions, au départ, d’un financement qui nous a permis de faire appel à Carine Bado afin d’entamer l’écriture des épisodes. Toutefois, ces ressources restaient insuffisantes pour passer à la phase de tournage. Il a donc fallu engager de nombreuses démarches pour mobiliser des financements complémentaires. Nous avons notamment sollicité l’Organisation internationale de la Francophonie, sans succès. Si notre projet avait été retenu, nous aurions pu bénéficier d’un financement de plus de 100 millions de francs CFA. Malheureusement, cette opportunité ne s’est pas concrétisée, et la principale difficulté a été la recherche de fonds.
C’est dans ce contexte que, alors que je participais au tournage de ma consœur Carine Bado, en lui apportant mon appui, j’ai découvert un appel à projets lancé par TV5Monde. Ce dernier annonçait la mise en place d’un nouveau fonds TV5MondePlus, assorti d’un mécanisme de préachat pour les projets sélectionnés. Parallèlement à mes engagements sur le tournage, j’ai donc constitué et soumis un dossier de candidature. Le projet a finalement été retenu, et l’obtention de ce fonds a constitué un tournant décisif. À partir de ce moment, j’ai eu l’assurance que le tournage pouvait être lancé. Par la suite, le financement a été consolidé grâce à l’appui du Fonds de développement culturel et touristique, du ministère en charge de la Culture, ainsi que d’autres contributions. L’ensemble de ces soutiens a permis de réunir les conditions nécessaires à la réalisation de la série.
Un autre enjeu concernait l’accès au cadre de tournage, notamment la présidence. Sans cet accès, nous aurions été contraints de revoir certains éléments fondamentaux du projet, y compris le titre, en optant par exemple pour « Une femme à la présidence », avec un décor alternatif moins ancré dans la réalité institutionnelle, faute de disposer d’un cadre crédible. Fort heureusement, nous avons pu bénéficier de l’accès à la présidence. Bien que celle-ci n’ait pas apporté de soutien financier direct, elle a joué un rôle déterminant à plusieurs niveaux. D’une part, elle a conféré au projet une crédibilité institutionnelle indéniable. D’autre part, elle nous a permis de réduire considérablement les coûts liés à la location de décors, qui auraient été à la fois élevés et difficiles à substituer avec un niveau de réalisme équivalent. Ainsi, de manière très concrète, l’appui logistique de la présidence a constitué un levier essentiel dans la finalisation du projet.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution du cinéma et des séries au Burkina Faso, surtout dans un pays qui accueille le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou ?
Je ne sais pas comment répondre à cette question avec sincérité sans paraître prétentieux. Néanmoins, je pense que nous avons, collectivement, abaissé notre niveau d’exigence dans la production cinématographique. Je me souviens qu’à l’époque où je réalisais cette série, il y avait une situation qui m’irritait particulièrement : à chaque édition du Fespaco, on constatait que des cinéastes, pourtant soutenus financièrement par l’État, revenaient sans distinction.
Cette situation m’interpellait profondément. Je me demandais : qu’est-ce qui nous empêche réellement de faire mieux ? Il ne s’agit pas de prétention, mais c’est un métier qui s’apprend et qui exige une formation continue. Cet apprentissage passe par la lecture, l’observation et l’analyse des œuvres existantes. Plus on y consacre du temps, plus on acquiert des connaissances solides. C’est une démarche que j’ai moi-même adoptée. Il m’arrive, par exemple, de m’isoler pour visionner et étudier les films de Idrissa Ouédraogo, que je considère comme de véritables masterclass.
À travers ses réalisations, j’analyse ses choix de mise en scène, sa narration et sa direction d’acteurs. De la même manière, il n’est pas indispensable de rencontrer physiquement des figures comme Gaston Kaboré pour apprendre : leurs œuvres constituent déjà une source précieuse d’enseignement. Avec le temps et l’investissement dans ce travail, on finit par intégrer une forme de sagesse héritée des anciens. Pourtant, j’ai le sentiment que, globalement, le niveau d’exigence a baissé. Dans le domaine des séries, par exemple, les productions locales se limitent souvent à des schémas techniques basiques : un plan large, suivi d’un champ-contrechamp, sans véritable travail de mise en scène. La direction d’acteurs est parfois négligée, réduite à des indications sommaires. Ce type d’approche ne permet pas d’atteindre un niveau de qualité élevé.
Cependant, cette situation s’explique en grande partie par le manque de moyens. Une mise en scène plus élaborée exige davantage de temps, et donc des coûts de production plus élevés. Face à des ressources limitées, certains créateurs privilégient la rapidité d’exécution afin d’éviter l’endettement, au détriment de l’exigence artistique. Ainsi, la baisse du niveau d’exigence est en partie liée à ces contraintes économiques, tant dans le cinéma que dans les séries. Par ailleurs, un autre facteur réside dans l’arrivée d’une nouvelle génération de jeunes acteurs du secteur, dont certains n’ont pas bénéficié d’une formation suffisante. Il ne s’agit pas uniquement de formation académique, notamment dans des établissements comme l’Institut supérieur de l’image et du son / Studio-école (ISIS/SE), mais aussi d’apprentissage auprès de professionnels expérimentés.
Travailler aux côtés d’un encadreur aguerri, suivre ses orientations et s’imprégner de son expérience constituent déjà une véritable formation. Or, certains jeunes ont intégré le métier sans passer par ce processus. Ils produisent parfois des contenus proches du théâtre filmé, qui rencontrent un certain succès populaire, mais qui restent limités en termes de portée et de qualité cinématographique. Plusieurs facteurs expliquent donc cette baisse globale du niveau. Toutefois, il convient de souligner que certains professionnels continuent de faire preuve de rigueur et d’ambition. Nous rendons grâce à Dieu, Dani Kouyaté a décroché l’Étalon d’or de Yennenga à la 29e édition du Fespaco. Cela constitue une véritable satisfaction pour le monde du cinéma national.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui souhaitent embrasser une carrière dans le cinéma ?
Je pense qu’il est essentiel de se former : lire, apprendre et surtout accepter d’apprendre en permanence. L’apprentissage est un processus continu. À partir du moment où l’on cesse d’apprendre, les choses deviennent inévitablement plus complexes. On observe également que certains jeunes, à la sortie des écoles de formation, ont tendance à surestimer leur niveau. Parce qu’ils ont reçu quelques retours positifs, ils ont le sentiment d’être déjà ‘‘arrivés » (à la hauteur), alors qu’ils ne sont, en réalité, qu’au début de leur parcours. Ils sont en chemin, et non au terme de celui-ci. Pour illustrer cela, prenons l’exemple du film que nous venons de réaliser. Nous avons reçu des retours encourageants, certes, mais cela ne nous empêche pas de nous interroger constamment sur les moyens d’aller encore plus loin, de nous améliorer davantage.
Notre ambition est claire : produire des œuvres capables de s’imposer partout dans le monde, de Ouagadougou à New-York, de New-York à Paris, de Paris à Moscou, et jusqu’à Tokyo. Nous ne voulons pas nous limiter à un rayonnement local ; nous aspirons à une portée véritablement internationale. Une telle ambition exige un niveau d’exigence particulièrement élevé. Il arrive d’ailleurs que certains membres de l’équipe perçoivent cette exigence comme excessive, voire comme une forme de dureté. Pourtant, la recherche de qualité implique nécessairement de la rigueur, et sur ce point, aucun compromis n’est possible. Ainsi, tout jeune qui souhaite embrasser ce métier doit avant tout être exigeant envers lui-même. Cette exigence doit toutefois s’accompagner d’humilité. Lorsque ces deux qualités se conjuguent, et avec la grâce de Dieu, les résultats finissent par suivre.
Avez-vous un message à l’endroit des décideurs publics et des mécènes afin qu’ils investissent davantage dans le 7ᵉ art ?
Je dirais que l’un des éléments les plus déterminants demeure la diffusion. En effet, sans un dispositif de diffusion efficace, même les meilleures productions peinent à atteindre leur public et à être rentables. Prenons l’exemple d’un long métrage projeté uniquement au Ciné Burkina ou au Ciné Neerwaya : si sa distribution reste limitée à ces seules salles, sans possibilité d’extension à l’ensemble du territoire, sa rentabilité devient difficile à assurer.
En revanche, si l’on disposait d’un réseau de diffusion couvrant tout le pays, les perspectives économiques seraient nettement plus favorables. Par ailleurs, lorsqu’on évoque les salles de cinéma, il ne s’agit pas uniquement des recettes issues de la billetterie. Il existe également des sources de revenus annexes qui peuvent contribuer à la viabilité financière des œuvres.
Dès lors, un investissement accru dans les infrastructures de projection et les systèmes de diffusion apparaît comme une nécessité. Cela pourrait considérablement dynamiser le secteur. Il est tout aussi essentiel que des partenaires s’engagent aux côtés des chaînes de télévision, afin de leur permettre d’acquérir et de produire davantage de séries. Il s’agit de réfléchir collectivement à des modèles économiques adaptés, capables de renforcer la présence des productions locales sur nos écrans. À travers une telle dynamique concertée, il devient possible d’envisager des mécanismes durables pour structurer et développer l’industrie audiovisuelle et cinématographique.
Interview réalisée par Samirah Elvire Bationo
Lefaso.net
Voir la Filmographie du réalisateur ici
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https://bit.ly/4rPCXbL
Source: LeFaso.net






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