
Au-delà des dépenses immédiates liées aux consultations, aux médicaments ou à l’hospitalisation, la maladie entraîne des conséquences bien plus profondes et souvent ignorées. Dans cet entretien, le Dr Alassane Maïga, spécialiste en santé publique, met en lumière ces « coûts invisibles » qui affectent durablement les patients, leurs familles et même la société dans son ensemble. Impacts psychologiques, déséquilibres familiaux, perte de productivité ou encore appauvrissement progressif ; autant de réalités silencieuses qui accompagnent la maladie. Face à ce constat, le spécialiste insiste sur l’importance de la prévention, encore trop négligée, comme levier essentiel pour préserver à la fois la santé et les ressources des ménages.
Lefaso.net : Quand on parle du coût de la maladie, on pense souvent aux frais d’hospitalisation ou aux médicaments. Mais qu’en est-il du coût non visible de la maladie ?
Dr Alassane Maïga : Quand on parle de coûts invisibles, qu’est ce qu’on appelle souvent ce qui ne se fait pas ressentir tout de suite et maintenant. Quand vous êtes malade et que vous partez pour consulter, ce que vous ressentez, c’est les frais que vous payez pour consulter, pour faire les examens et les frais pour payer les médicaments ou parfois les frais d’hospitalisation et de soins. Mais il y a d’autres coûts qui sont indirects, qui ne se font pas ressentir tout de suite, mais qui après vont avoir un impact considérable sur votre vie et sur la vie de votre famille. C’est ce qu’on appelle le coût indirect ou invisible. Invisible parce qu’on ne paye pas ça tout de suite.
Et pourquoi est-il important d’aborder cette dimension souvent ignorée dans nos sociétés ?
C’est important d’aborder cette dimension parce que les gens ne ressentent pas tout de suite que lorsque qu’ils préviennent une maladie, ils économisent et gagnent en temps et productivité. Les gens prennent le temps ou ne partent pas du tout consulter jusqu’à ce que la situation arrive à un niveau critique avant de se rendre à l’hôpital. Les coûts exorbitants liés à la prise en charge ne se ressentent pas tout de suite parce qu’ils se disent je suis malade, je vais me soigner, alors, qu’il est plus important, qu’on puisse prévenir pour éviter que ce coût n’impacte pas la vie de la famille. On planifie nos mariages, nos projets de carrière, tout mais on ne planifie pas notre santé jusqu’au jour où on tombe malade, on se rend à l’hôpital et en ce moment, bonjour les dégâts financiers. Mais puisque ça sort de la poche, on ne ressent pas cela tout de suite. Et pourtant, ça a un impact sur beaucoup d’aspects de notre vie.
Mais justement, au-delà des dépenses médicales, quels sont les impacts psychologiques d’une maladie sur un patient ?
Quand vous êtes malade, vous avez le sentiment de perdre votre estime. Vous avez ce sentiment que vous êtes isolé. Vous êtes le seul à ressentir votre mal. Mais vous avez aussi le sentiment que vous pouvez perdre la vie parce que quand on est malade, souvent cela nous rappelle qu’on peut mourir. Et donc tout ce stress fait que la maladie nous rappelle à quel point il est important de prévenir. Mais puisque on le dit souvent en Afrique, on dit que le conseil ne conseille pas, ce sont les conséquences qui conseillent. Malheureusement ! Alors que dans d’autres contrées, les gens privilégient beaucoup plus la prévention parce que quand vous prévenez, vous limitez les dégâts à plusieurs niveaux. Déjà votre système reste intact, vous gagnez beaucoup plus en productivité, vous gagnez beaucoup plus en thème d’économie sur les aspects de votre vie.
La maladie peut-elle affecter la stabilité familiale ?
Évidemment ! La maladie peut même mettre fin à l’amour entre deux personnes. Imaginez un conjoint qui est diagnosticé d’un cancer. Vous savez que le cancer, quand il est malin, on n’arrive pas à guérir. On est amené à prendre des médicaments, faire de suivi jusqu’à la fin de sa vie, jusqu’à ce que Dieu décide. Donc lorsque vous prenez le cas de cette personne, rien que les médicaments, le suivi, les examens épuisent la poche. Et en ce moment, votre conjoint qui vous supportait et qui vous aimait bien va commencer à se dire mais elle commence à peser vraiment sur mes économies. Et à un certain moment, ça peut vraiment éclater totalement la famille puisque les proches qui contribuent aux soins, qui arrêtent leur travail pour venir vous rendent visite, cette situation va avoir un impact sur eux. Et à un certain moment, vous serez seul, tout le monde sera fatigué de vous accompagner surtout quand c’est une maladie chronique qu’on ne peut pas guérir. Vous êtes tout le temps amené à aller pour des soins, pour des examens, pour un suivi et ce sont vos proches qui vont aussi avoir un impact sur leur vie. Donc vraiment ça peut contribuer à dégrader totalement les liens familiaux et les relations souvent sentimentales.
Vous avez tantôt parlé des maladies chroniques. Est-ce que les maladies chroniques ont un coût social plus lourd que celle aiguë ?
Évidemment, parce que chronique veut dire que ça dure dans le temps. Et ce qui dure dans le temps, épuise financièrement. Donc forcément, ça va avoir un coût plus que les maladies aiguës. Les maladies aiguës sont spontanés. Quand vous avez un paludisme, vous avez trois jours de prise en charge et c’est fini. Mais quand vous avez une hypertension artérielle, vous êtes amené à faire des examens et à prendre des médicaments à vie. Donc forcément, ce n’est pas le même coût. Que ce soit financièrement, en termes de productivité ou en matière de lien de relation familiale, les maladies chroniques ont un coût, plus important que les maladies aigües.
De façon générale, peut-on dire que la maladie contribue à l’approvisionnement des ménages ?
Selon les données de base de l’Organisation mondiale de la santé, pour 2024, près de 25 % des revenus de famille des ménages en Afrique subsaharienne partent dans les dépenses de santé. Vous comprenez déjà l’ampleur. On est parfois dans un cercle vicieux où la maladie conduit à la pauvreté, la pauvreté conduit à la maladie parce que quand vous êtes malade, vous vous soignez et les soins vont vous épuiser financièrement, ce qui vous conduit à la pauvreté. Quand vous êtes pauvre, vous n’avez pas de l’argent pour vous soigner. Cela crée un cercle vicieux. Évidemment la maladie contribue à l’appauvrissement des familles parce que jusqu’à présent, l’État fait beaucoup d’efforts car actuellement on est dans une dynamique de couverture sanitaire universelle avec l’assurance maladie qui a déjà commencé.
Quels sont les autres impacts sur les aidants qui accompagnent un malade sur une longue durée ?
C’est ce qui nous permet de nous rendre compte que la maladie a beaucoup plus d’impact invisible que justement ce qu’on voit parce que déjà quand vous êtes malade, vous êtes allité ou hospitalisé, il faut que vous ayez des accompagnants, des gens qui vont vous aider à vous nourrir, faire certaines choses. Ces personnes doivent laisser leur travail, donc ils ne sont plus productifs. Vos parents sont amenés à vous rendre visite. Ils vont laisser leurs travails et leurs occupations pour venir vous rendre visite. Donc cela va avoir un impact sur toute la famille, sur toutes vos relations parce qu’ils sont appelés à vous soutenir. Que ce soit moralement, que ce soit financièrement, ils doivent vous soutenir, donc forcément, ce soutien qu’ils vous apportent a un poids sur leur vie et sur leur productivité. Donc en réalité quand on tombe malade, c’est toute la société qui est touchée raison pour laquelle il est important de tout faire pour prévenir.
Peut-on éviter réellement certaines maladies grâce à la prévention ?
Il y a beaucoup de maladies qu’on peut éviter grâce à la prévention ou même au moins influencer si on ne peut pas éviter. Quand vous prenez par exemple des maladies comme la variole, la polyomélite, la rougeole, ce sont les programmes de vaccination qui font partie de la prévention qui ont permis d’éviter des milliers de morts. Donc évidemment, la prévention aide parce que non seulement au niveau de l’Etat ça aide. Mais au niveau des individus, quand vous prenez des maladies que sont par exemple l’hypertension artérielle, le diabète, c’est notre mode de vie, notre façon de nous alimenter qui crée une surcharge qui contribue à ce que ces maladies se manifestent donc si vous arrivez à bien vous comporter, à avoir une bonne hygiène de vie toutes ces maladies peuvent être évité à moins que vous n’ayez une partie génétique parce qu’il y a des maladies qui ont des facteurs génétiques. Les maladies qui ont des facteurs génétiques, quel que soit ce que vous faites, vous serez touché. Mais vous pouvez retarder l’apparition de la maladie ou bien l’apparition des symptômes ou bien même son évolution vers les complications par votre façon de vivre, par votre mode de vie. Donc c’est pourquoi il est important de maximiser la prévention parce que c’est ce qui va nous permettre de vivre bien et de vivre longtemps.
Parlant de la prévention, il y a trois types de prévention. Quelles différences peuvent faire ces préventions primaires, secondaires et tertiaires ?
La prévention primaire, comme son nom l’indique vient en premier. Elle vient en amont de la maladie. L’objectif, c’est de faire en sorte qu’on applique les mesures de prévention pour réduire l’incidence de la maladie. Les programmes de communication pour le changement de comportement, les sensibilisations, les programmes de vaccination font partie de la prévention primaire. Il y a maintenant la prévention secondaire. Lorsque la communication, l’éducation pour la santé et les vaccinations n’ont pas permis d’éviter que la personne tombe malade et qu’elle est quand même malade, Il y a la prévention secondaire dont l’objectif vise justement à limiter l’évolution de la maladie vers les complications ou bien à limiter les rechutes et les récidives. Maintenant, quand tout cela échoue, il y a la prévention tertiaire qui va permettre quand quelqu’un a le cancer par exemple qu’on lui apporte des palliatifs, ce qui va permettre de l’accompagner. Ce sont les trois niveaux mais ce sont des niveaux qui sont interconnectés. Les préventions primaire, secondaire et tertiaire sont interconnectées et dans le programme d’éducation pour la santé tout est mis ensemble.
Mais est-ce que la prévention coûte plus cher que le traitement ?
Alors, je vous prends juste un exemple ; la maladie rénale et puis l’hypertension artérielle. L’insuffisance rénale est une maladie qui lorsqu’elle arrive au stade terminal a beaucoup d’impact sur la vie parce que les soins coûtent hyper cher, notamment l’hémodialyse. Vous avez la possibilité d’appliquer certaines mesures simples en ne retardant pas vos urines, en buvant suffisamment d’eau pour faciliter la filtration et en évitant l’automédication. Certaines tisanes et médicaments traditionnels dont le dosage ne sont pas bien maîtrisé, joue sur le rein. Si vous arrivez à avoir une bonne hygiène, vous allez éviter l’insuffisance rénale. Mais si vous tombez malade et que l’insuffisance rénale arrive à un stade terminal où il n’y a que la dialyse qui peut vous sauver, allez-y vous demandez le prix d’une dialyse. Si n’est pas que maintenant le gouvernement dans sa dynamique d’amélioration a fait que les prix ont baissé, avant, une dialyse pouvait prendre tout un salaire d’un mois pourtant il peut arriver à faire deux dialyses par semaine ou une par semaine alors que vous êtes appelé à faire cela toute votre vie. Quand je prends la question de l’hypertension artérielle, c’est vrai qu’il y a d’autres facteurs qui interviennent mais si vous arrivez à contrôlez votre tension, à pratiquer du sport, limitez votre consommation du sel, vous pouvez éviter la maladie. Ce n’est pas comparable à lorsque vous êtes malade et qu’on vous prescrit un médicament. Donc quand on compare un peu même les coûts de ce que la prévention coûte par rapport à ce qu’on injecte dans les soins, il n’y a même pas de comparaison à faire. La prévention c’est notre arme. Si on rate cette étape, on doit pouvoir faire face aux conséquences. Sans oublier le fait que le système de santé lui-même coûte énormément au budget de l’État. Les médicaments, les vaccins, les appareils qu’on met à disposition de la population, c’est parce que l’État les subventionne. Le fait d’adopter une bonne attitude de prévention, en réalité contribue au développement du pays parce que cela permet à l’État de réduire considérablement les dépenses liées à la santé et de pouvoir les injecter dans d’autres domaines de développement comme l’agriculture, la sécurité alimentaire ou l’éducation et autres.
La prévention est-elle uniquement une responsabilité individuelle ?
Il faut dire que c’est plutôt un contrat parce que quand vous êtes malade, ce n’est pas le président du Faso qui est malade. Il ne ressent pas la maladie. Ce pas le ministre de la santé qui est malade. C’est vous qui êtes malade. Donc la responsabilité nous incombe individuellement d’abord parce que quand on est malade, c’est d’abord nous. Maintenant, comme nous sommes dans un État et on n’est pas supposé avoir toutes les informations pour prévenir, l’État est chargé maintenant d’accompagner pour qu’on ait accès à l’information sur les maladies, sur les signes, sur les moyens de prévention. Mais vous en tant qu’individu, la responsabilité vous incombe de mettre en pratique les mesures de prévention pour ne pas tomber malade parce qu’une fois que vous tombez malade, tout le monde le ressent.
Comment intégrer davantage la culture de la prévention dans nos habitudes quotidiennes ?
Nous mettons des incassables à nos téléphones, on les coquille bien, mais notre tête qui permet d’exploiter le téléphone, on ne le protège pas. Vous voyez déjà là qu’il y a une question de mentalité. Ce n’est même pas d’abord une question de connaissance, mais une question de mentalité. Nous révisons nos motos chaque mois. Mais notre corps, on ne le revise jamais. Le corps a besoin de révision et la révision du corps est chez le médecin. Le médecin peut vous recevoir même quand vous n’êtes pas malade. Il ne faut pas attendre d’être malade avant d’en savoir plus sur votre état de santé parce qu’il y a des maladies qui sont silencieuses et quand ça se déclenche, lorsque vous arrivez à ressentir les symptômes, c’est que c’est arrivé à un niveau grave. Et à partir de ce moment, vous comprenez que vous allez dépenser beaucoup pour pouvoir vous soigner. Parfois vous n’aurez même pas le pouvoir d’en guérir. Et pourtant ! Il suffit simplement de pouvoir aller chez le médecin faire un bilan de santé et dans le bilan de santé on va vous faire les examens qui vont vous permettre de savoir si vous avez déjà la maladie ou pas. Si vous ne l’avez pas vous êtes tranquille, vous vivez tranquillement. Mais si vous l’avez, on pourra prendre en charge efficacement et cela vous permet de vivre bien longtemps.
Mais vous qui êtes sur le terrain, est-ce que les populations sont suffisamment sensibilisées au bilan de santé régulier ?
Je n’ai pas vraiment de preuves d’études qui ont été réalisées qui prouvent que les populations sont suffisamment sensibilisées. Mais je sais qu’il y a beaucoup d’efforts qui sont consentis à ce niveau. Il y a l’État qui contribue beaucoup à travers les services du ministère de la Santé. Il a beaucoup d’efforts qui sont consentis pour que les moyens de prévention puissent être vulgarisés.
Que recommandez-vous concrètement aux familles pour limiter ces coûts invisibles ?
C’est très simple. De la même façon que nous révisons nos motos, véhicules, nos téléphones et nos ordinateurs, il faut également protéger le corps de cette manière. Et la révision du corps, c’est aller chez le médecin, faire un bilan de santé. Le médecin va vous prescrire un certains nombres d’examens pour voir s’il a des maladies qui sont déjà là ou pas. S’il n’y a pas d’anomalies, vous êtes tranquille. S’il se trouve qu’il y a des maladies, le médecin va vous soigner. Plus tôt vous vous soignez, le mieux s’est parce qu’il a des séquelles qui sont irréversibles. Il y a des maladies qui vous laissent avec une paralysie totale comme par exemple l’accident vasculaire cérébral. Il y a des maladies qui vont vous laisser aveugles. Donc il y a des maladies qui restent des cycles irréversibles. Le plus tôt vous prenez le mieux c’est. Ce qu’on conseille aux populations, c’est de prêter attention à notre corps. Il faut aussi suivre les mesures de prévention que le gouvernement arrive à vulgariser. Ce sont des gestes assez simples qui ne demandent pas beaucoup d’efforts mais juste de la discipline. Quand vous arrivez à discipliner votre vie, vous allez vivre mieux et longtemps. La maladie écourte nos rêves. Donc il ne faudrait pas qu’on permette cela parce que notre pays a besoin de nous, la société a besoin de nous pour qu’on puisse se construire. C’est pourquoi on doit de plus en plus prêter attention à notre état de santé. A partir de maintenant, chacun doit mettre dans ses habitudes de faire un bilan de santé au moins deux fois par an. Cela coûte 100 fois moins cher que l’investissement que vous allez mettre dans une maladie pour vous soigner sans être sûr que vous serez guéri et sans compter même l’impact qu’il y a sur votre famille parce que la famille va mettre la main dans la poche et ils vont vous assister. Donc pour éviter tout cela, il faut veiller sur notre corps comme on veille sur nos téléphones, nos ordinateurs, nos moteurs, nos voitures et nous allons voir que le résultat sera positif. Nous vivrons mieux et plus longtemps.
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Source: LeFaso.net
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