
Face au cancer, la peur et l’incertitude prennent souvent le dessus dès l’annonce du diagnostic. Pourtant, au-delà des idées reçues, cette maladie n’est plus systématiquement synonyme de fatalité. Dans cet entretien, le cancérologue Professeur Nayi Zongo lève le voile sur les différentes étapes de la prise en charge, de l’annonce du diagnostic à la fin des traitements, en passant par l’accompagnement psychologique et la gestion des effets secondaires. Lisez plutôt !
Lefaso.net : Comment se passe généralement l’annonce d’un diagnostic de cancer à un patient ?
Pr Nayi Zongo : L’annonce du diagnostic de cancer à un patient ou à une patiente, c’est toute une épreuve. Et nous nous retrouvons malheureusement dans des situations où nous devrons dire à telle personne que sa maladie est finalement un cancer. Mais il faut savoir que l’annonce du diagnostic du cancer, c’est tout un processus. En aucun cas, cela ne doit se faire de façon brutale. Et lors de l’annonce, il faut d’abord sonder le patient. Il faut d’abord sonder la famille pour voir comment elle va réagir. Et c’est très important car au cours du processus diagnostic, le malade est en partie informé de sa maladie, parce que quand nous recevons un patient aujourd’hui, y a d’abord le premier contact qui se fait. Après, le malade va aller faire des examens complémentaires.
Ces examens complémentaires, ce sont essentiellement des examens de radiologie. Et nous allons informer le malade que ce que nous trouvons sur les examens de radiologie nécessite qu’on fasse encore une troisième étape, c’est-à-dire l’examen anatomopathologique, qui va se solder par un prélèvement de tissus qu’on envoie au laboratoire. Le malade sera en attente pendant près de deux semaines pour recevoir son résultat. Et tout ce processus prépare déjà le malade à se dire : ça peut être un cancer, ça peut ne pas être un cancer ; donc l’information ne vient pas aux patients de façon brutale. Et le jour où nous avons les résultats entre les mains, quand il s’agit d’un cancer, nous prenons soin de lui expliquer et de lui dire finalement que ce à quoi nous pensions est confirmé et que c’est un cancer.
À ce moment, quelles sont les réactions de ces patients ?
Les réactions sont différentes d’un patient à un autre. C’est comme dans la vie. Si vous partez sur la route et que vous vous mettez à insulter chaque personne que vous rencontrez, sur 100 personnes, vous pouvez avoir 100 réactions différentes. Mais les réactions que nous rencontrons lors des annonces, c’est parfois le silence. Je pense que c’est la réponse la plus fréquente. Vous voyez une personne qui arrête tout, qui est immobile, qui ne parle pas et vous sentez les signes d’effondrement. Il y a également une deuxième réaction que nous observons, ce sont des larmes, des cris, des pleurs et il faut prendre le temps de calmer la personne, de rassurer la personne, de l’écouter pour que la personne revienne à elle-même avant de poursuivre la discussion autour de sa maladie.
Après l’annonce de la maladie, les médecins accompagnent-ils psychologiquement les patients ?
L’aspect psychologique est très important. On ne peut pas s’occuper du corps sans s’occuper de l’état moral de la personne. Ce qui fait que même avant l’annonce diagnostique, on parle déjà, on prépare la personne psychologiquement, on prépare la famille à soutenir la personne psychologiquement pour d’abord pouvoir supporter l’annonce, car lorsque vous préparez bien moralement, mentalement une personne, elle va accepter sa maladie. Et en acceptant sa maladie, la personne va accepter également les soins. Et le plus souvent, quand le mental est bien préparé, le résultat est bon.
Et que recommandez-vous aux patients juste après avoir appris leur diagnostic ?
Ce qu’on leur recommande, c’est de garder leurs forces, leur courage, surtout de ne pas perdre du temps parce que vous savez, quand une maladie grave est annoncée, quand la personne se retire, il y a beaucoup de savants qui viennent autour de la personne pour lui dire : « Moi, j’ai telle solution. » Cela peut être la fréquentation des lieux de culte, peut-être les tradithérapeutes ou n’importe quelle autre solution. Mais l’un dans l’autre, c’est de conseiller aux malades de ne jamais perdre de temps dès que le diagnostic est connu. Il doit s’engager et informer les membres de sa famille. Quand on dit membre de la famille, cela peut être le conjoint, la fratrie, la mère ou le père ou une personne de confiance. Ce sont ces personnes vraiment qui vont porter la maladie avec le malade, qui vont l’accompagner, le pousser progressivement à accepter complètement sa maladie, à vivre avec et à se soumettre aux différents traitements.
Est-ce qu’il y a des effets secondaires courants pendant la maladie ou le traitement ?
Bien sûr, il y a des effets courants. D’abord, à l’annonce, il y a des malades qui présentent des dépressions, qui nécessitent une consultation en psychologie ou en psychiatrie. Au cours du traitement, il y a des malades qui vont présenter des effets secondaires. Les effets secondaires, c’est surtout au cours des traitements médicamenteux. Vous avez des personnes qui vont perdre les cheveux ; vous avez des personnes qui vont présenter des vomissements, des personnes qui vont présenter des diarrhées et aussi des lésions au niveau de la peau. La fatigue est presque constante au cours de certains traitements et même parfois, avec des douleurs qui ne s’expliquent pas.
Donc il y a un malaise général qui peut s’installer pendant les traitements. Ça, c’est le traitement médicamenteux. Mais pour le traitement chirurgical, quand vous enlevez par exemple un organe, la personne peut se sentir un peu mutilée, dans une certaine dimension. Donc c’est de pouvoir rassurer cette personne qu’une fois guérie, on peut bien restaurer son image, on peut restaurer l’organe qu’on a enlevé dans le cadre du traitement de la maladie. Donc il y a beaucoup d’effets secondaires, mais ces effets secondaires doivent être expliqués aux malades avant le début même du traitement, ce qui leur permet de mieux vivre ces effets secondaires et de faire avec. Et surtout, il y a des moyens également pour indiquer les effets secondaires.
Comment les aidez-vous à mieux supporter ces effets secondaires ?
Pour les effets secondaires du traitement, si c’est par exemple une dépression, une anxiété, on peut adresser le patient en consultation de psychiatrie. Et nos collègues psychiatres savent bien s’en occuper. Quand il s’agit des effets comme par exemple le vomissement, les diarrhées, les insomnies, la fatigue, il y a des médicaments pour ça. On fait des traitements symptomatiques. Au début de ces traitements, il est important d’aider le patient à faire ce qu’on appelle une petite boîte à pharmacie. Cela veut dire une boîte qui contient tous les médicaments qui peuvent contrer les effets secondaires des traitements et aussi apprendre au malade que lorsque tel signe apparaît, il peut prendre tel médicament. Cela évite les grandes souffrances au cours des maladies.
Le soutien psychologique, quelle est son importance pour un malade ?
Le soutien psychologique est central et doit se faire d’abord par le médecin traitant, par tous les soignants qui tournent autour du malade, parce que le médecin traitant fait les prescriptions et les infirmiers restent longtemps avec les patients. Il y a également la famille qui assure une psychothérapie de soutien, qui reste en permanence avec le patient, qui l’entoure et cela l’aide beaucoup à supporter certains effets secondaires, certains traitements très durs et à voir au-delà de la maladie une autre vie.
Peut-on vivre avec un cancer aujourd’hui ?
Bien sûr et heureusement. Si la vie n’était pas compatible avec l’apparition d’un cancer, les cancérologues n’avaient pas leur raison d’être. Avec un cancer, on peut mener une bonne vie. Une vie qui ressemble à celle que vous aviez avant l’apparition du cancer. Beaucoup de personnes vivent bien avec leur cancer tout en conservant leurs capacités de travailler, de gérer leur famille, de soutenir la société, de mener toutes les activités qu’elles menaient avant l’apparition de la maladie.
La qualité de vie est-elle prise en compte autant que la guérison ?
La qualité de vie est aussi importante que la survie. Quand vous avez une personne qui vit longtemps, mais qui ne vit pas bien, la vie finit par perdre son sens. C’est pourquoi, dès le diagnostic du cancer, parfois même dès le premier contact, nous mettons en route ce que nous appelons les soins palliatifs. Ce sont des soins qui vont accompagner le patient tout au long du processus de traitement pour éviter toute souffrance. Quand nous parlons de souffrance, c’est autant la souffrance physique que la souffrance morale.
Il y a des médicaments pour éviter que le malade ne souffre par exemple de difficultés à s’endormir, que le malade ne souffre de dépression, que le malade ne souffre de diarrhées ou de constipations, que le malade ne souffre de douleurs. Donc on travaille à ce qu’il y ait une meilleure qualité de vie, que le malade reste digne face à sa maladie. Ça permet au malade de se soumettre au traitement, d’accepter le traitement et d’évoluer vers une guérison certaine.
Vous avez parlé de guérison certaine. Que se passe-t-il à la fin des traitements ?
À la fin des traitements, nous faisons des examens pour voir si la maladie est contrôlée à 100 %. Dans la majeure partie des cas, pour les malades qui viennent assez tôt dans nos hôpitaux, les examens complémentaires à la fin des traitements ne montrent plus de traces de la maladie dans l’organisme. Nous déclarons la personne en rémission complète. Dès que la personne est en rémission complète, elle va se soumettre maintenant à un suivi régulier. Ce suivi régulier va consister à revoir la personne tous les trois ou quatre mois pendant deux ans, puis tous les six mois pendant les trois ans qui suivent.
Au-delà de la cinquième année, nous mettons en route une surveillance qui se fait chaque année. Cela permet de rechercher une récidive parce qu’il y a des cancers qui peuvent être dans la rémission complète mais qui peuvent réapparaître. C’est important cette surveillance à la recherche de tout signe de récidive car dès qu’il y a une récidive qui apparaît, on la combat avant qu’elle prenne suffisamment de place. Et cela permet de garder les malades longtemps en vie.
Est-ce à dire que le suivi médical est à vie ?
Le suivi médical est à vie pour toute personne de plus de 40 ans. Même quand vous n’êtes pas malade, il y a certainement un certain nombre de choses que vous devrez contrôler de façon régulière. Donc tout le monde fait un suivi médical à vie en réalité. Et dans le cancer, il n’y a pas d’exception.
Lorsqu’on guérit du cancer, comment reprendre une vie normale ?
Pour reprendre une vie normale, il faut que le malade récupère sa place au sein de sa famille. Si le malade a toujours le même respect au sein de sa famille, a toujours la même place dans son foyer, si le malade également reprend une vie normale parmi ses collègues, c’est-à-dire récupère son travail, récupère ses capacités de travail avec la même rémunération et la même considération, s’il reprend ses groupes d’amis, vous allez constater que le malade a réussi à reprendre toute une vie normale. Reprendre également le sport et ce qu’il aimait faire le plus. Cela lui permet d’oublier sa maladie et d’avoir une seconde vie, parce qu’une vie est possible après le cancer.
Et justement, quel message avez-vous pour ces personnes qui vivent avec un cancer ?
Pour les personnes qui vivent avec un cancer, c’est de se dire que le cancer est actuellement une maladie chronique. C’est comme toutes les autres maladies chroniques, on en guérit, on peut vivre avec un cancer et après un cancer, on garde ses capacités, ses potentialités de réinsertion sociale, de réinsertion professionnelle et on mène une vie tout à fait normale. Donc, je leur conseille de ne pas se laisser abattre par la maladie parce que le traitement est lourd, le traitement est difficile, mais après ce traitement, il faut réinventer la roue pour aller de l’avant.
Est-ce que vous avez des conseils pratiques à leur endroit ?
À l’endroit des patients ou des personnes qui ont souffert du cancer, c’est de mieux gérer leur alimentation, c’est-à-dire avoir une alimentation désormais pas trop salée, pas trop sucrée, pas trop grasse et pas trop abondante. C’est également de faire régulièrement le sport parce que le sport permet de réduire le risque de récidive. Le sport permet également de supporter les effets secondaires, de minimiser les effets secondaires de certains traitements. Et aussi, c’est de se rassurer mentalement que vous avez toujours la place que vous aviez toujours eue au sein de la société.
Hanifa Koussoubé
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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