
Discrète dans ses apparitions médiatiques, la chanteuse Nabalüm a créé l’événement en animant une conférence de presse le vendredi 29 mai 2026 à Ouagadougou. Face aux professionnels des médias, l’artiste, qui accorde rarement des entretiens, a annoncé sa volonté de renforcer ses relations avec la presse. Une occasion que Lefaso.net n’a pas manqué de saisir pour recueillir ses confidences sur ses dix années de carrière, les défis qu’elle a relevés, ses projets, …
Lefaso.net : Qu’est-ce qui vous a amené à choisir la musique comme carrière il y a dix ans ?
Nabalüm : Au départ, tout s’est fait avec patience. Je pense que le chant est ce que je fais le mieux. Je ne peux pas passer une journée sans chanter. La musique fait partie de moi ; c’est une passion avec laquelle je suis née. Pouvoir l’exercer de manière professionnelle était un rêve que je nourrissais depuis 2016. Dix ans plus tard, je suis toujours présente sur la scène musicale burkinabè. Au fil de mon parcours, j’ai compris que ce métier n’était pas aussi facile que je l’imaginais à mes débuts. Aujourd’hui, grâce à Dieu, je poursuis mon chemin avec détermination. Je crois avoir acquis une place dans le paysage musical burkinabè, une place qui mérite d’être davantage reconnue et valorisée.
Lorsque vous faites le bilan de ces dix années de carrière, quels moments de bonheur retenez-vous particulièrement et quels épisodes plus douloureux ont marqué votre parcours ?
Parmi mes plus beaux souvenirs de ces dix années de carrière, il y a d’abord ma première grande scène à Paris. Ensuite, lorsque je suis arrivée au Burkina Faso en juin 2016, deux mois après la sortie de la chanson “M’yamê”, j’ai découvert avec émotion à quel point le public l’avait adoptée. Le titre était diffusé partout : à la radio, à la télévision et dans les différents espaces publics. Cet engouement m’a profondément touchée.
Je garde également de merveilleux souvenirs des nombreuses scènes que j’ai eu l’occasion de partager, au Burkina Faso comme à l’étranger. Celle qui m’a le plus marquée reste sans doute mon concert au Soudan. Plus d’un millier de personnes étaient présentes et un écran avait même été installé à l’extérieur afin que ceux qui ne pouvaient pas accéder à la salle puissent suivre le spectacle. C’était un moment exceptionnel, d’autant plus qu’il s’agit d’un pays où les populations ont rarement l’occasion d’assister à des spectacles en raison de la crise sécuritaire et humanitaire.
Ce qui m’a particulièrement marquée ce jour-là, c’est la connexion qui s’est créée entre le public et moi. Pourtant, je chantais majoritairement en mooré et la plupart des spectateurs ne comprenaient pas la langue. Malgré cela, ils étaient pleinement réceptifs à la musique et à l’émotion que je transmettais. Ce sont des instants comme celui-là qui marquent un artiste à vie.
J’ai eu la chance de vivre des expériences similaires au Burkina Faso, à Abidjan, notamment lors du Marché des arts du spectacle africain (MASA), à Djibouti et dans plusieurs autres pays. Ce sont ces moments de partage avec le public qui nous donnent la force de continuer malgré les difficultés.
Concernant les souvenirs plus difficiles, je dirais qu’ils sont liés à la perte de certaines illusions. Au début, on imagine souvent que tout sera simple et harmonieux. Avec le temps, on découvre que le milieu artistique n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Comme dans beaucoup d’autres domaines, il est marqué par des coups bas et parfois par la méchanceté.
Toutefois, je préfère ne pas concentrer mon énergie sur ces aspects. Je choisis plutôt de me focaliser sur ce qui me permet d’avancer, de résister et de poursuivre mon chemin. La plus grande épreuve a sans doute été cette désillusion : le moment où l’on doit abandonner une part de sa naïveté, ouvrir les yeux sur les réalités du métier et trouver en soi le courage nécessaire pour continuer à progresser.
Après avoir collaboré avec deux maisons de production, La Cour du Naaba et Destiny Prod, vous avez choisi, en 2026, de créer votre propre structure, Karism Prod. Quelles sont les raisons qui ont motivé cette décision ?
J’ai créé ma propre structure de production parce que j’avais envie de m’exprimer pleinement et de porter ma vision artistique en toute liberté. Mes expériences au sein des deux maisons de production par lesquelles je suis passée m’ont énormément appris.
Je tiens d’ailleurs à leur exprimer ma reconnaissance, car certaines choses ne s’achètent pas avec de l’argent. Elles ont investi de l’énergie, du temps et des moyens pour accompagner nos projets, et cela mérite d’être salué.
Aujourd’hui, j’ai voulu créer Karism Prod afin de pouvoir être entièrement moi-même dans ma démarche artistique. Lorsqu’on évolue sous une maison de production, il peut naturellement exister des visions ou des orientations qui ne s’alignent pas toujours, puisque chaque personne a sa manière de voir les choses, son calendrier et ses priorités.
Avec Karism Prod, c’est véritablement l’univers de Nabalüm qui pourra s’exprimer de la manière la plus authentique possible. J’espère naturellement que cette vision trouvera un écho favorable auprès du public.
Nous continuerons également à apprendre de nos erreurs et des expériences qui fonctionneront moins bien, car l’apprentissage est permanent. Dans ce milieu, personne ne détient à lui seul le secret de la réussite. Chacun avance étape par étape, avec le désir de progresser et l’espoir que les choses évoluent positivement.
En choisissant l’auto-production, vous assumez désormais seule les risques et les coûts liés à votre carrière artistique. Cette nouvelle responsabilité ne vous inquiète-t-elle pas ?
Au départ, il y a naturellement une part d’appréhension. Mais avec le temps, on finit par se convaincre que lorsqu’on a choisi de se lancer, il faut aller jusqu’au bout. Comme on le dit souvent, lorsqu’on saute à l’eau, il faut apprendre à nager. Aujourd’hui, je poursuis ce chemin avec détermination, en gardant à l’esprit l’objectif d’atteindre l’autre rive.
Votre univers musical est parfois perçu comme élitiste et davantage destiné à un public plus âgé. Comment accueillez-vous ces critiques et quel regard portez-vous sur cette perception ?
Je pense que cette perception est aussi liée à ma personnalité. Je suis quelqu’un de posé et de réfléchi. Avant d’entreprendre quelque chose, je m’assure d’être capable de l’assumer pleinement.
Lorsque j’ai choisi de faire de la musique, je me suis fixé une ligne de conduite. J’aimerais qu’un jour mes enfants puissent faire écouter mes chansons à d’autres personnes avec fierté. C’est pourquoi j’évite la vulgarité et les messages susceptibles d’égarer, par conviction et par principe.
Je suis consciente que tout le monde ne se reconnaît pas forcément dans mon univers artistique. Certains apprécient ce que je fais, d’autres moins. Mais jusqu’à présent, j’ai réussi à toucher et à satisfaire une grande partie de mon public, et cela me convient.
J’espère qu’avec le temps, d’autres personnes rejoindront cette grande famille. Quant à ceux qui qualifient ma musique d’élitiste, je dirais que mes choix artistiques sont assumés. Un jour, nous vieillirons tous, et j’aimerais pouvoir regarder mes clips et réécouter mes chansons sans aucun malaise, avec la même fierté qu’aujourd’hui.
De nombreux acteurs du show-business estiment qu’au regard de votre talent, de la qualité de vos prestations scéniques et de votre maîtrise du live, la reconnaissance dont vous bénéficiez aujourd’hui n’est pas encore à la hauteur de votre mérite. Que vous inspirent ces appréciations qui reviennent régulièrement ?
C’est une remarque qui me revient effectivement très souvent. Mais comme le dit l’adage : « Nul n’est prophète en son pays ». Malheureusement, c’est un constat que l’on peut faire dans notre pays : de nombreux artistes talentueux, qui ont beaucoup à apporter, ne bénéficient pas toujours de la reconnaissance qu’ils méritent. Cette situation ne date pas d’aujourd’hui et ne me concerne pas uniquement. Avant moi, plusieurs artistes de grande valeur ont connu la même réalité. Je pense notamment à Bil Aka Kora et à bien d’autres qui ont énormément contribué au développement de la musique burkinabè et qui ont encore beaucoup à offrir. Je suis convaincue que les véritables talents ne sont pas suffisamment valorisés au Burkina Faso. J’espère que les choses évolueront avec le temps. En attendant, nous continuons notre parcours avec détermination, en donnant le meilleur de nous-mêmes et en partageant ce que nous avons à offrir. Par ailleurs, nous constatons souvent que notre travail est davantage reconnu à l’extérieur du pays que chez nous. C’est une réalité avec laquelle nous composons, tout en gardant l’espoir qu’un changement de regard et de mentalité s’opérera progressivement.
Dans un milieu où la visibilité et l’exposition médiatique occupent une place importante, votre tempérament plutôt introverti représente-t-il un défi pour votre carrière ?
En vérité, la plupart des artistes que vous voyez sont introvertis. Un artiste est quelqu’un qui joue un rôle lorsqu’il est sur scène, mais sa personnalité est souvent tout autre dans la vie de tous les jours.
J’ai rencontré des artistes qui paraissaient très extravertis, voire un peu excentriques sur scène, mais qui, dans la réalité, étaient extrêmement timides. Certains ont même du mal à regarder leurs interlocuteurs dans les yeux. Je ne pense donc pas que l’introversion soit un frein à une carrière artistique.
Cela dit, il est vrai que notre métier exige une certaine interaction avec le public et les médias, puisque nous sommes des personnalités publiques. J’ai beaucoup travaillé sur cet aspect au fil des années. Si aujourd’hui je peux décider d’organiser une conférence de presse et de rencontrer des journalistes, c’est parce que j’ai fourni de gros efforts pour sortir de ma zone de confort.
Malgré tout, je fonctionne beaucoup au ressenti. Je ne me sens obligée de rien. Je fais les choses lorsque je me sens prête, afin de pouvoir les assumer pleinement par la suite.
Au-delà de votre musique, de nombreux hommes disent être séduits par votre personnalité et votre physique. Comment vivez-vous cette attention particulière ? Avez-vous parfois été confrontée à des comportements envahissants ou déplacés ?
Tant que cela se fait dans le respect, je ne vois aucun problème. On ne peut pas empêcher les gens de nous admirer. Au contraire, j’en suis reconnaissante. Je sais que je ne suis pas la plus belle femme du Burkina Faso, donc le fait que certaines personnes apprécient ma personnalité, mon image ou ce que je dégage ne me semble pas négatif en soi.
Lorsqu’une personne me dit avec respect qu’elle m’apprécie, qu’elle me trouve belle ou qu’elle aime mon travail, cela me fait sourire. Je me dis que si je peux susciter un sentiment positif chez quelqu’un, c’est plutôt une bonne chose. En revanche, lorsque cette admiration prend une tournure déplacée ou perverse, cela devient dérangeant. J’essaie pourtant, à travers mon image et mon comportement, de ne laisser croire à personne qu’il existe des possibilités au-delà de ce que je suis prête à offrir. Mais chacun est libre de ses pensées et de ses interprétations.
Il arrive effectivement que certaines situations soient désagréables. On croise parfois des personnes très directes, voire vulgaires dans leur manière de s’exprimer. Heureusement, elles restent minoritaires. Je remercie tous ceux qui me témoignent leur affection, que ce soit à travers des messages privés, des courriels ou des commentaires. Que Dieu les bénisse et j’espère que leurs compagnes seront heureuses à leurs côtés. Mais je ne peux pas être la femme de tout le monde (rires).
Dix ans de carrière, quel programme avez-vous concocté pour cet anniversaire ?
Au programme de cette célébration, il y a d’abord un nouvel album sur lequel nous travaillons actuellement et que nous espérons sortir cette année. Nous prévoyons également un grand concert afin de communier avec toutes les personnes qui accompagnent Nabalüm depuis 2016 jusqu’à aujourd’hui.
Des prestations sont aussi prévues à l’extérieur du pays. Pour le reste, les détails seront dévoilés au moment opportun. Nous réservons encore quelques surprises au public.
Quels conseils donneriez-vous à une jeune fille ou à une femme qui aspire à faire carrière dans la musique ?
Je leur conseille de garder la tête sur les épaules, peu importe le succès qui viendra. Quand on est une femme, on est un trésor, une fleur. Il ne faut donc pas être prête à tout pour réussir.
Il y aura certainement beaucoup de propositions qui promettront une réussite rapide, mais il est important de connaître ses valeurs et de les préserver. Il faut se fixer des limites et faire du travail sa principale arme.
Je suis convaincue que celui qui travaille n’échoue jamais. Peu importe le temps que cela prend pour accomplir de grandes choses, chaque effort finit toujours par être récompensé. Il faut donc bien réfléchir avant de se lancer.
Il ne faut pas arriver dans ce milieu avec naïveté en pensant que tout est rose. Il y a beaucoup de difficultés, mais rien n’est impossible. Si les hommes peuvent le faire, nous aussi, nous pouvons y arriver.
Quel est votre mot de la fin ?
Notre dernier mot est un souhait de paix pour notre pays, le Burkina Faso, que nous aimons profondément. À travers nos chansons et les actions que nous menons, nous essayons, à notre manière, de contribuer à cet idéal.
Nous prions pour notre pays et espérons qu’un jour, les artistes pourront à nouveau parcourir toutes les régions du Burkina Faso, y donner des concerts et aller à la rencontre de leurs fans.
Mon plus grand souhait est également de voir la musique burkinabè s’exporter davantage et rayonner à l’international, à l’image de ce que réussissent aujourd’hui de nombreux autres pays.
Interview réalisée par Samirah Bationo
Lefaso.net
Source: LeFaso.net




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