
Stocker l’énergie, stabiliser le réseau, améliorer l’efficacité : autant de défis au cœur de la transition énergétique du Burkina Faso. Dans cet entretien, Anthelme Zémané, spécialiste des questions énergétiques et du stockage, propose une lecture pragmatique et progressive, ancrée dans les réalités africaines.
Lefaso.net : Pouvez-vous revenir sur votre parcours académique et professionnel, formation et domaine d’expertise ?
Anthelme Zémané : Mon parcours académique est ancré dans les sciences appliquées : une maîtrise en énergies renouvelables et efficacité énergétique à l’École de technologie supérieure de Montréal, un DEA en physique appliquée et une maîtrise en physique pure à l’université de Ouagadougou (aujourd’hui université Joseph-Ki-Zerbo). Cette formation multidisciplinaire me permet de naviguer avec aisance entre recherche, ingénierie et planification stratégique. Je me suis spécialisé dans le stockage de l’énergie, notamment à travers l’amélioration des cathodes LiFePO4 pour batteries lithium. Cette expertise scientifique est complétée par une certification Project Management Professional (PMP), qui me confère une maîtrise reconnue de la gestion de projets énergétiques complexes. Sur le terrain, j’ai occupé des fonctions variées et complémentaires : directeur technique à l’Agence nationale des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique (ANEREE), consultant international, enseignant universitaire et chef d’entreprise dans le secteur des énergies renouvelables.
En français facile, c’est quoi le stockage de l’énergie ?
Le stockage de l’énergie, c’est le fait de garder l’énergie dans un système pour l’utiliser plus tard. On peut paraphraser un peu comme on garde de l’eau dans une bouteille pour boire quand on en a besoin. En termes simples, le stockage d’énergie fonctionne comme une réserve qui permet de conserver l’électricité produite en excès lorsque le soleil brille ou que le vent souffle fort, pour la réutiliser plus tard, notamment le soir lorsque la demande augmente. En restituant cette énergie au bon moment, elle contribue à maintenir l’équilibre du réseau et garantit une alimentation fiable, même lorsque les sources renouvelables cessent temporairement de produire.
Vous venez d’achever une maîtrise en énergies renouvelables et efficacité énergétique à l’École de technologie supérieure de Montréal. Qu’est-ce qui vous a amené à vous spécialiser précisément dans le stockage ?
Après plus de dix années d’expérience dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et la gestion de projets, nous avons progressivement réalisé que le véritable défi de la transition énergétique ne réside pas seulement dans la production, mais dans la capacité à stocker l’énergie de manière fiable, durable et accessible.
Sur le terrain, nous avons souvent été confrontés à des limites très concrètes comme des réseaux fragiles incapables d’absorber l’intermittence du solaire et de l’éolien, des projets renouvelables prometteurs mais difficiles à stabiliser, des besoins croissants en énergie dans des zones où la production est irrégulière, et des pertes importantes faute de solutions de stockage adaptées.
Ces constats nous ont amené à comprendre que sans stockage, les énergies renouvelables ne peuvent pas jouer pleinement leur rôle. Le stockage est le maillon qui transforme une production variable en une énergie disponible à la demande. C’est lui qui permet de sécuriser les réseaux, d’améliorer la qualité de service, de réduire les coûts et d’accélérer l’électrification.
C’est cette conviction, née de l’expérience de terrain et renforcée par les enjeux mondiaux, qui m’a conduit à me spécialiser dans le stockage de l’énergie. Le doctorat à Polytechnique Montréal m’a offert l’occasion d’aller au cœur des technologies avancées, notamment les batteries lithium, afin de contribuer à des solutions concrètes pour les systèmes énergétiques de demain.
Aujourd’hui, je suis convaincu que le stockage n’est pas seulement une technologie : c’est la clé de voûte de la transition énergétique, en Afrique comme ailleurs. Et c’est précisément ce qui a guidé mon choix de carrière.
En quoi le stockage d’énergie est-il aujourd’hui devenu un enjeu stratégique, au même titre que la production elle-même ?
Le stockage d’énergie est aujourd’hui devenu un enjeu stratégique majeur, au même titre que la production, car il répond à des défis que la simple augmentation des capacités électriques ne suffit plus à résoudre. Avec la montée en puissance du solaire et de l’éolien, l’intermittence devient un problème central : le soleil disparaît le soir, le vent peut s’arrêter brusquement, et cette variabilité crée des instabilités, des coupures et des pertes d’énergie lorsque la production excède momentanément la demande. Le stockage permet d’absorber ces surplus, de lisser la production et de garantir une disponibilité de l’électricité au moment où les besoins augmentent, assurant ainsi un approvisionnement plus fiable.
La stabilité du réseau constitue un autre enjeu essentiel. Dans un système électrique, la production doit constamment égaler la consommation. Or, plus la part des renouvelables augmente, plus cet équilibre devient difficile à maintenir. Le stockage joue alors un rôle de régulateur : il compense les excédents, soutient le réseau lors des baisses soudaines de production et contribue à prévenir les blackouts. Il devient ainsi un outil de sécurité au même titre que les centrales pilotables.
Sur le plan économique, le stockage permet également de réduire les coûts du système. Sans lui, les pays doivent surdimensionner leurs centrales, importer davantage de carburants et maintenir des centrales thermiques en veille pour pallier l’intermittence, ce qui alourdit les dépenses. En stockant l’énergie produite, on valorise mieux chaque kilowattheure, on réduit les pertes et on limite les investissements lourds. Le stockage améliore donc la performance économique et la rentabilité globale du système énergétique.
Il joue aussi un rôle déterminant dans l’intégration massive des énergies renouvelables. Pour réduire la dépendance aux combustibles fossiles, les pays doivent augmenter la part du solaire et de l’éolien, mais cette montée en puissance n’est possible que si un tampon existe pour absorber leur variabilité. Le stockage offre cette flexibilité, stabilise la production et permet d’atteindre les objectifs climatiques. Sans lui, la transition énergétique reste limitée.
Le stockage soutient également l’électrification croissante des usages (transport, cuisson, industrie, mobilité électrique) qui exigent une énergie fiable et disponible en continu. En compensant les fluctuations de production et en sécurisant l’approvisionnement, il améliore la qualité du service et réduit les délestages, contribuant ainsi à moderniser l’économie.
Enfin, pour des pays dépendants des importations de carburants comme le Burkina Faso, le stockage renforce la souveraineté énergétique. Il réduit la vulnérabilité face aux variations des prix internationaux, sécurise l’approvisionnement et offre une marge de manœuvre stratégique en période de crise. En limitant l’exposition aux chocs externes, le stockage devient un véritable outil de résilience nationale.
Le stockage est souvent perçu comme coûteux. À long terme, est-il plus coûteux de ne pas investir dans le stockage ?
Non, pas du tout ; c’est même le contraire. À long terme, ne pas investir dans le stockage revient beaucoup plus cher que d’y investir. Sans stockage, une partie importante de l’énergie solaire ou éolienne produite en excès est perdue, ce qui oblige les pays à installer davantage de centrales, à surdimensionner le réseau et à maintenir des centrales thermiques coûteuses pour équilibrer le système. Cette inefficacité structurelle génère des dépenses bien supérieures au coût du stockage.
L’absence de stockage rend également le réseau vulnérable aux délestages, variations de tension et coupures répétées entraînant des pertes économiques pour les entreprises, une détérioration des équipements, une baisse de productivité et des coûts sociaux et politiques élevés. Le stockage, en stabilisant le réseau, évite ainsi ces pertes massives.
De plus, sans stockage, les centrales thermiques doivent rester en veille pour compenser l’intermittence des renouvelables, ce qui implique des achats de carburant importé, une maintenance coûteuse et une forte dépendance aux prix internationaux. Le stockage réduit cette dépendance et diminue les dépenses récurrentes.
Enfin, un réseau sans stockage nécessite des infrastructures plus robustes et plus étendues, ce qui représente des investissements bien plus lourds que des solutions de stockage bien dimensionnées. Il limite aussi la progression des énergies renouvelables et ralentit l’électrification des usages, entraînant un retard technologique coûteux. En somme, le stockage n’est pas une dépense superflue, mais un investissement stratégique qui réduit les coûts globaux et accélère la transition énergétique.
Pourquoi dit-on aujourd’hui que sans stockage, il n’y a pas de transition énergétique fiable ?
Produire de l’énergie propre ne suffit plus : il faut aussi être capable de la conserver, de la décaler dans le temps et de la délivrer précisément lorsque la demande l’exige. Sans cette capacité, la transition énergétique reste vulnérable et coûteuse. Les énergies renouvelables, comme le solaire et l’éolien, sont naturellement variables, ce qui entraîne des fluctuations de production difficiles à gérer et une perte d’énergie lorsqu’elle n’est pas immédiatement consommée. Le stockage permet de transformer cette production irrégulière en une ressource fiable, mobilisable à tout moment.
Comme nous l’avons dit plus haut, dans un système électrique, l’équilibre permanent entre production et consommation est indispensable. Plus la part des renouvelables augmente, plus cet équilibre devient délicat à maintenir. Le stockage apporte alors une réponse décisive : il absorbe les surplus, compense les chutes rapides de production et contribue à prévenir les délestages. Il devient ainsi un élément central de la stabilité du réseau.
En définitive, le stockage n’est plus un simple complément technologique, mais un fondement de la transition énergétique moderne. Il renforce la sécurité du système, facilite l’intégration des renouvelables, réduit les coûts à long terme, soutient l’électrification des usages et accroît la résilience du pays face aux aléas énergétiques.
Vous estimez que les États africains ne devraient pas fonder l’essentiel de leur production électrique uniquement sur les énergies renouvelables. Pouvez-vous expliquer cette position ?
Cette position est non seulement défendable, mais elle est aujourd’hui largement partagée par de nombreux experts du secteur énergétique. Elle repose sur des réalités techniques, économiques et stratégiques propres aux pays africains.
En effet, les énergies renouvelables comme le solaire et l’éolien sont essentielles pour l’avenir énergétique de l’Afrique, mais leur caractère intermittent pose un défi majeur. Les réseaux électriques africains sont souvent fragiles, peu interconnectés et déjà soumis aux délestages. Injecter massivement des renouvelables sans solutions de stockage adaptées risque donc d’accentuer l’instabilité du système électrique.
Le stockage de l’énergie apparaît comme la solution clé, mais il reste coûteux dans certains cas, technologiquement exigeant et fortement dépendant des importations, ce qui limite aujourd’hui sa généralisation à grande échelle. Par ailleurs, même si le coût du solaire a fortement baissé, une transition rapide vers un système dominé par les renouvelables nécessite des investissements importants dans les réseaux, les infrastructures et les systèmes de pilotage. Pour des États aux ressources financières limitées, cela peut accroître la dépendance aux financements extérieurs et fragiliser les finances publiques.
Contrairement à d’autres pays, qui bénéficient de réseaux fortement interconnectés, de capacités de stockage importantes, les pays africains doivent composer avec des infrastructures encore en construction. Dans le même temps, les besoins d’industrialisation, d’électrification des transports et de modernisation des services exigent une énergie fiable, disponible en permanence.
Ainsi, reconnaître que les pays africains ne peuvent pas fonder l’essentiel de leur production électrique uniquement sur les renouvelables intermittentes (solaire et éolien) n’est pas un rejet de ces technologies. C’est une approche réaliste et pragmatique, qui souligne la nécessité d’un mix énergétique équilibré, intégrant des sources pilotables comme l’hydroélectricité ou le thermique, tout en développant progressivement les renouvelables et le stockage. Les énergies renouvelables doivent être un pilier central, mais pas l’unique fondation du système électrique africain.
Dans le même sens, pensez vous que le solaire photovoltaïque en grande envergure est bien adapté au Burkina Faso ?
Le solaire photovoltaïque à grande échelle représente une opportunité majeure pour le Burkina Faso, mais son déploiement doit tenir compte des contraintes climatiques locales. La chaleur constitue un premier défi : les panneaux peuvent atteindre 70 à 80°C en plein soleil, ce qui réduit leur puissance en raison du coefficient de température. La plage de température (Operating temperature) –40°C à +85°C indiquée sur les modules n’est pas problématique en soi, mais l’enjeu réel est leur performance dans la zone critique de 50 à 75°C, typique du climat sahélien. Pour limiter les pertes, il est essentiel d’améliorer la ventilation naturelle, de choisir des modules moins sensibles à la chaleur et d’optimiser l’espacement entre les rangées.
La poussière représente un second défi majeur. Les vents secs, la poussière sahélienne et les épisodes d’harmattan peuvent réduire la production de 10 à 30% sans nettoyage régulier. Cette accumulation entraîne une baisse de l’irradiance, une hausse de la température des panneaux, une dégradation accélérée des matériaux et une augmentation des coûts d’exploitation. C’est un facteur critique pour les centrales solaires au sol, qui nécessite une gestion rigoureuse.
Dans ce contexte, il devient indispensable d’orienter la recherche vers des technologies adaptées au climat burkinabè. Cela inclut le développement de modules anti poussière, l’adoption de technologies moins sensibles à la chaleur (comme l’hétérojonction ou les modules bifaciaux), l’utilisation de systèmes de nettoyage automatisés à faible consommation d’eau et l’optimisation du design des centrales pour limiter l’accumulation de poussière. Des études locales sur le vieillissement accéléré des panneaux en climat sahélien sont également nécessaires pour garantir des installations durables et performantes.
Quels risques techniques, économiques ou sociaux voyez-vous dans une stratégie « 100% renouvelable » non-accompagnée ?
Une stratégie « 100% renouvelable » non-accompagnée comporte des risques importants qui peuvent compromettre la transition énergétique elle même. Sur le plan technique, la variabilité naturelle du solaire et de l’éolien peut déstabiliser un réseau qui n’a pas été préparé pour absorber des fluctuations rapides de production. Sans stockage, sans flexibilité et sans moyens pilotables en soutien, le système devient vulnérable aux chutes soudaines de puissance, ce qui se traduit par une dégradation de la qualité du service et une exposition accrue aux incidents majeurs. Cette fragilité technique limite mécaniquement la part de renouvelables qu’un pays peut intégrer sans mettre en péril la stabilité du réseau.
Sur le plan économique, une transition précipitée peut générer des investissements inefficaces et des coûts cachés. Installer massivement des capacités renouvelables sans adapter les infrastructures peut conduire à des équipements sous exploités, à des pertes financières et à une dépendance accrue aux importations technologiques. Les dépenses liées à la compensation de l’intermittence, au maintien de centrales thermiques en appui ou à la gestion des perturbations du réseau peuvent rapidement dépasser les économies attendues. À terme, ces déséquilibres peuvent peser sur les finances publiques et entraîner une hausse des tarifs pour les consommateurs.
Les risques sociaux ne sont pas moins préoccupants. Une transition mal structurée peut accentuer les disparités territoriales, notamment si les zones rurales restent en marge des investissements ou si la qualité du service se dégrade malgré les efforts engagés. L’instabilité du réseau peut susciter frustration et perte de confiance, compromettant l’adhésion de la population aux politiques énergétiques. De plus, une mutation trop rapide peut fragiliser certains secteurs d’emploi sans offrir de solutions de reconversion, créant des tensions sociales et freinant le développement économique.
En somme, une stratégie « 100% renouvelable » ne peut réussir que si elle s’accompagne d’un renforcement du réseau, d’une montée en puissance du stockage, d’une planification économique rigoureuse et d’un accompagnement social adapté. Sans ces conditions, elle risque de produire l’effet inverse de celui recherché.
Quelle serait, selon vous, une architecture énergétique plus réaliste pour un pays comme le Burkina Faso ?
Une architecture énergétique réaliste pour le Burkina Faso pourrait reposer sur un mix équilibré, progressif et sécurisé, plutôt que sur une dépendance exclusive à une seule source. Le stockage de l’énergie joue un rôle clé, mais son déploiement doit rester ciblé et progressif, en priorité dans les zones critiques (hôpitaux, industries, centres urbains), afin d’en maîtriser les coûts.
Parallèlement, la réussite de cette architecture passe par un renforcement des réseaux électriques et une politique ambitieuse d’efficacité énergétique, qui permet de réduire la demande à moindre coût et de limiter les investissements lourds en nouvelles capacités de production. L’électrification des usages doit être planifiée de manière graduelle, en ciblant d’abord les services essentiels et les activités productives. Cette transition nécessite enfin une coordination forte des acteurs institutionnels et une vision de long terme, afin de concilier sécurité énergétique, soutenabilité financière et développement économique du pays.
Vous soutenez que la Sonabel (Société nationale d’électricité du Burkina Faso) aurait intérêt à subventionner l’efficacité énergétique dans les ménages et l’industrie. En quoi est-ce économiquement rationnel pour une société de distribution ?
Il est économiquement rationnel pour une société de distribution comme la Sonabel de subventionner l’efficacité énergétique, car réduire la demande coûte souvent moins cher que produire davantage d’électricité. Chaque kilowattheure économisé chez les consommateurs permet d’éviter des investissements lourds dans de nouvelles centrales, des groupes thermiques de secours ou des extensions urgentes du réseau. Pour la Sonabel, cela signifie moins de dépenses en carburant, une réduction des coûts d’exploitation et une meilleure maîtrise des pointes de consommation, qui sont les plus coûteuses à satisfaire.
Subventionner l’efficacité énergétique permet également d’améliorer la stabilité et la qualité du réseau. En réduisant les pics de charge liés à la climatisation, à l’éclairage inefficace ou aux équipements industriels obsolètes, la Sonabel limite les surcharges, les délestages et l’usure prématurée des transformateurs et des lignes. Cette baisse des contraintes techniques se traduit par une diminution des pertes électriques et des coûts de maintenance, tout en prolongeant la durée de vie des infrastructures existantes.
Sur le plan financier, l’efficacité énergétique contribue à améliorer la situation économique globale de la Sonabel, même si les volumes d’électricité vendus diminuent légèrement. Des consommateurs mieux équipés et moins exposés aux coupures sont plus enclins à payer régulièrement leurs factures, ce qui améliore le taux de recouvrement. Par ailleurs, des programmes ciblés d’efficacité énergétique coûtent souvent moins cher que les subventions directes à la production thermique, tout en offrant des bénéfices durables et mesurables dans le temps.
Enfin, en soutenant l’efficacité énergétique dans les ménages et l’industrie, la Sonabel renforce son rôle stratégique dans la transition énergétique et sa relation avec les usagers. Elle devient un acteur de service public moderne, orienté vers la maîtrise de la demande, plutôt que vers la seule augmentation de l’offre. Cette approche favorise l’acceptabilité sociale des politiques tarifaires, réduit les tensions liées aux coupures et prépare le système électrique à intégrer davantage d’énergies renouvelables, dans des conditions techniques et économiques plus soutenables.
Concrètement, quelles mesures énergétiques seraient les plus efficaces à court terme au Burkina Faso (dans les ménages, l’industrie et les bâtiments publics) ?
À court terme, les mesures d’efficacité énergétique les plus efficaces au Burkina Faso sont celles qui coûtent peu, qui peuvent être déployées rapidement et produire des économies immédiates, sans nécessiter de lourdes transformations du système électrique.
Dans les ménages, la priorité absolue est l’éclairage efficace. Le remplacement des ampoules incandescentes et fluorescentes par des lampes LED permet de réduire la consommation liée à l’éclairage de 50 à 80%, avec un retour sur investissement inférieur à un an. Ce projet a déjà été mis en place depuis 2017. Viennent ensuite les climatiseurs et ventilateurs performants, car le refroidissement représente une part croissante de la demande électrique urbaine. Des subventions ciblées pour des climatiseurs à haut rendement, associées à des normes minimales de performance et à une sensibilisation sur les bonnes pratiques (comme le réglage de la température à 24–26°C, l’entretien régulier), peuvent réduire significativement les pics de consommation. Enfin, l’élimination des consommations inutiles (appareils en veille, chargeurs branchés en permanence) constitue un gisement d’économies simple et immédiat.
Dans le secteur industriel et artisanal, les gains rapides proviennent principalement de l’optimisation des moteurs électriques, qui représentent souvent plus de la moitié de la consommation. Le remplacement progressif des anciens moteurs par des moteurs à haut rendement, l’installation de variateurs de vitesse sur les pompes et ventilateurs, et l’amélioration du facteur de puissance permettent de réduire la facture énergétique de 10 à 30% sans affecter la production.
Les audits énergétiques ciblés, menés sur les sites les plus énergivores, représentent un outil stratégique pour identifier rapidement des actions prioritaires à faible coût et à fort rendement. Dans cette perspective, la Sonabel doit assumer un rôle moteur, notamment en soutenant (lorsque cela est pertinent) la subvention de certains équipements performants et en travaillant en synergie avec les institutions financières. Une telle collaboration permet de simplifier la réalisation des audits, de réduire les obstacles administratifs et d’accélérer l’application concrète des recommandations. Ce partenariat renforcé garantit des améliorations d’efficacité mesurables, durables et directement bénéfiques pour l’ensemble du système énergétique.
Dans les bâtiments publics (administrations, écoles, hôpitaux), l’efficacité énergétique offre un double avantage : des économies budgétaires immédiates et un rôle exemplaire de l’État. Les mesures les plus efficaces à court terme incluent le passage systématique à l’éclairage LED, l’installation de systèmes simples de gestion de l’éclairage et de la climatisation (minuteries, thermostats), ainsi que l’amélioration de l’isolation passive (protections solaires, ventilation naturelle, toitures réfléchissantes). Dans les hôpitaux et services essentiels, ces actions améliorent aussi la qualité du service en réduisant les coupures et la dépendance aux groupes électrogènes.
Existe-t-il des exemples internationaux où ce type de politique a porté ses fruits ?
Plusieurs pays ont démontré que les opérateurs publics d’électricité peuvent jouer un rôle déterminant dans la promotion de l’efficacité énergétique. Au Maroc, l’Office national de l’électricité et de l’eau potable a mené des actions structurantes telles que la distribution massive de lampes basse consommation puis LED, la mise en place de programmes d’efficacité dans l’industrie et les bâtiments publics, ainsi que l’introduction de normes strictes pour les climatiseurs et réfrigérateurs.
Au Sénégal, la Senelec a suivi une approche similaire en distribuant des millions de lampes LED dans les zones urbaines, en régulant les équipements importés (notamment les climatiseurs) et en lançant des programmes d’efficacité dans les bâtiments publics. Ces mesures ont contribué à diminuer les pics de consommation et à réduire les délestages, améliorant ainsi la stabilité du réseau.
Au Kenya, Kenya Power a mis en œuvre des audits énergétiques industriels obligatoires pour les grands consommateurs, des programmes de gestion de la demande et des campagnes de promotion des équipements performants. Cette stratégie a renforcé la résilience du système électrique sans recourir massivement aux centrales thermiques, souvent coûteuses et polluantes.
Au Brésil, Eletrobras (équivalent de la Sonabel) est légalement tenu d’investir une part de son chiffre d’affaires dans l’efficacité énergétique. Cette obligation a permis de financer des programmes dans l’industrie, les ménages et les bâtiments publics, entraînant une réduction durable de la demande et le report d’investissements lourds dans de nouvelles infrastructures.
Enfin, un exemple particulièrement inspirant pour le Burkina Faso est celui de Hydro Québec (équivalent de la Sonabel au Québec). À travers des programmes comme « Solutions efficaces », la société (Hydro Québec) subventionne les projets d’efficacité énergétique des entreprises et institutions. Hydro Québec finance également l’optimisation des procédés industriels, permettant des économies d’énergie substantielles, une réduction des pointes et une optimisation du réseau.
Quelles leçons peut-on en tirer pour le Burkina Faso ?
L’expérience internationale montre clairement que le Burkina Faso doit placer l’efficacité énergétique au même niveau de priorité que la production. Les pays qui ont réussi leur transition ont d’abord ciblé les usages les plus énergivores (comme l’éclairage, la climatisation, les moteurs) en appliquant des mesures simples, rapides et peu coûteuses. Pour le Burkina Faso, plusieurs actions peuvent produire des résultats immédiats : interdire strictement l’importation d’équipements électroménagers non labellisés, instaurer des tarifs incitatifs pour les entreprises qui optimisent leur consommation, travailler à ce que la Sonabel puisse soutenir financièrement l’acquisition d’équipements performants, et renforcer le contrôle des audits énergétiques dans les structures et industries assujetties. Ces mesures permettraient de réduire rapidement la demande, de limiter les délestages et d’améliorer la qualité du service, sans attendre la mise en service de nouvelles centrales.
Une autre leçon clé est le rôle central de l’opérateur électrique. Là où les programmes d’efficacité énergétique ont fonctionné, les sociétés de distribution ont été directement impliquées. Pour la Sonabel, soutenir l’efficacité énergétique n’est pas une perte financière, mais un moyen de réduire ses coûts, d’éviter de gros investissements et de mieux gérer la demande.
Les expériences réussies montrent aussi l’importance d’un cadre institutionnel clair et coordonné. Le Burkina Faso doit renforcer la collaboration entre la DGE (Direction générale de l’énergie), la Sonabel, l’ANEREE (Agence nationale des énergies renouvelables et de l’efficacité), l’ABER (Agence burkinabè de l’électrification rurale) et l’ARSE (Autorité de régulation du secteur de l’énergie), avec des objectifs précis, des financements dédiés et un suivi rigoureux. Sans cette cohérence, même de bonnes mesures techniques perdent en impact.
Enfin, la transition énergétique doit être progressive, pragmatique et socialement inclusive. Les pays qui ont avancé durablement ont accompagné les ménages et les entreprises par des incitations, de la formation et de la communication. Pour le Burkina Faso, investir dans l’efficacité énergétique permet d’améliorer immédiatement la vie des populations, de renforcer la résilience du système électrique et de préparer, à moindre coût, l’intégration future des renouvelables et du stockage.
On parle beaucoup d’électrifier le transport, la cuisson, l’industrie. Est-ce réaliste aujourd’hui pour le Burkina Faso ?
L’électrification des usages est un objectif important pour le Burkina Faso, mais elle ne peut pas être mise en œuvre de manière globale et immédiate. Le système électrique actuel, limité en production, fragile et coûteux, ne pourrait pas supporter une hausse rapide de la demande sans aggraver les délestages ni alourdir les finances publiques.
Dans le transport, une électrification ciblée, notamment pour les flottes publiques comme les bus urbains ou les véhicules administratifs, est réaliste, car les besoins sont prévisibles et la recharge contrôlable. En revanche, une généralisation rapide des véhicules électriques privés exigerait des infrastructures et une stabilité du réseau qui ne sont pas encore disponibles.
Pour la cuisson, une électrification massive créerait des pics de demande difficiles à gérer. Des solutions intermédiaires comme le gaz, les foyers améliorés ou la biomasse moderne sont plus adaptées à court terme, tandis que l’électricité peut être réservée à certains usages collectifs.
Dans l’industrie, l’électrification est plus pertinente, mais elle doit être accompagnée d’investissements pour fiabiliser l’alimentation et améliorer l’efficacité énergétique. L’industrie a besoin d’une énergie stable et prévisible, ce qui impose de sécuriser le réseau avant d’électrifier davantage.
Quels sont les risques d’une électrification trop rapide et mal préparée ?
Une électrification trop rapide et mal préparée comporte plusieurs risques importants pour un pays dont le système électrique reste fragile. Sur le plan technique, une hausse brusque de la demande peut surcharger les lignes, les transformateurs et les postes, entraînant davantage de délestages, des variations de tension et même des risques de coupures généralisées. Un réseau sollicité au delà de ses capacités vieillit plus vite, ce qui augmente les coûts de maintenance et réduit la fiabilité globale du service.
Sur le plan économique, une électrification menée trop rapidement peut entraîner des investissements mal adaptés, par exemple dans des bornes de recharge ou des équipements électriques qui resteraient sous‑utilisés parce que le réseau n’est pas encore capable de les supporter. Une telle situation oblige également l’État à conserver des centrales thermiques en secours pour garantir la continuité du service, ce qui augmente les coûts de production. À long terme, ces dépenses additionnelles risquent d’entraîner une hausse des tarifs pour les ménages et les entreprises, tout en alourdissant la charge financière qui pèse sur le budget public.
Sur le plan social, une transition énergétique mal préparée peut aggraver les inégalités d’accès à l’électricité, notamment si les zones rurales et les ménages à faibles revenus ne profitent pas des nouvelles infrastructures. Si les coupures persistent ou s’intensifient malgré les investissements réalisés, la population peut perdre confiance dans les institutions et rejeter les politiques mises en place. Par ailleurs, plusieurs secteurs professionnels (comme la mécanique thermique, la cuisson traditionnelle ou encore le transport informel) risquent d’être perturbés en l’absence de solutions de remplacement viables. Cette situation peut entraîner une baisse des revenus, une fragilisation de l’emploi et une instabilité sociale plus large.
Selon vous, quels devraient être les rôles respectifs de la DGE, de la Sonabel, de l’ANEREE, de l’ABER et de l’ARSE dans l’atteinte des objectifs nationaux du secteur énergétique ?
La répartition des rôles entre les institutions du secteur énergétique doit être claire et complémentaire pour permettre au Burkina Faso d’atteindre ses objectifs nationaux. La DGE joue un rôle central de planification et d’orientation stratégique. Elle définit la vision du mix énergétique, élabore les politiques nationales, coordonne les programmes et assure la cohérence entre les différents acteurs. Elle est également responsable de la mobilisation des financements et du suivi global des performances du secteur.
La Sonabel, en tant qu’opérateur technique du système électrique, doit contribuer globalement à garantir la fiabilité de la production, du transport et de la distribution de l’électricité. Elle doit intégrer progressivement les énergies renouvelables, gérer la stabilité du réseau, optimiser le dispatching et réduire les pertes techniques. Son rôle est déterminant pour assurer une alimentation électrique continue et de qualité, condition indispensable à toute transition énergétique.
L’ANEREE joue un rôle central dans la maîtrise de la demande d’énergie et dans la promotion de l’efficacité énergétique au Burkina Faso. Elle intervient dans l’élaboration et l’application des normes de performance énergétique, conduit des campagnes de sensibilisation auprès des ménages et des entreprises, et accompagne les acteurs dans l’adoption de pratiques et d’équipements plus économes. Elle supervise également les audits énergétiques, un outil clé pour identifier les gisements d’économie. Son rôle doit aussi s’étendre à la recherche appliquée, en développant et en testant des solutions énergétiques innovantes (comme des systèmes pilotes, des technologies émergentes, des modèles de gestion intelligente) qui pourront ensuite être déployées à grande échelle.
L’ABER, pour sa part, est responsable de l’électrification rurale et du développement des solutions décentralisées. Elle coordonne les mini réseaux, les systèmes hors réseau et les projets financés par l’État ou les partenaires techniques et financiers. Son action vise à réduire les inégalités territoriales et à garantir que la transition énergétique bénéficie également aux zones rurales.
Enfin, l’ARSE assure la régulation du secteur, la transparence et la protection des usagers. Elle encadre les tarifs, supervise les contrats, régule l’autoproduction et les producteurs indépendants, et veille à la qualité du service. En garantissant un cadre stable et équitable, elle favorise la confiance des investisseurs et protège les consommateurs.
A votre avis, que faudrait-il changer en priorité pour atteindre les objectifs nationaux du secteur énergétique ?
Atteindre les objectifs nationaux du secteur énergétique au Burkina Faso exige des transformations prioritaires à la fois techniques, institutionnelles et financières. La première urgence consiste à renforcer et moderniser le réseau électrique, encore fragile et insuffisamment préparé à accueillir une part croissante d’énergies renouvelables intermittentes. Le pays doit investir rapidement dans le renforcement des lignes de transport, la modernisation des postes, la digitalisation du réseau et la réduction des pertes techniques et commerciales.
La deuxième priorité est de placer l’efficacité énergétique au cœur de la stratégie nationale.
Des mesures simples et peu coûteuses (subvention à grande échelle de l’éclairage LED, promotion d’équipements performants, audits énergétiques dans l’industrie et le tertiaire) peuvent réduire rapidement la demande aux heures de pointe. Cette maîtrise de la demande allège la pression sur le réseau, améliore la qualité du service et limite les besoins d’investissements lourds en production. C’est l’un des leviers les plus rapides et les plus rentables pour stabiliser le système.
Troisièmement, le Burkina Faso doit construire un mix énergétique équilibré, pilotable et résilient. Le solaire et l’éolien doivent être développés de manière ambitieuse mais encadrée, en complément de centrales thermiques modernisées et de l’hydroélectricité. Le stockage d’énergie doit être introduit progressivement, en priorité sur les zones critiques du réseau, afin de lisser la production renouvelable, réduire les délestages et sécuriser l’approvisionnement.
Enfin, l’atteinte des objectifs nationaux ne peut être envisagée que si la collaboration entre ces institutions est fluide, transparente et fondée sur une compréhension claire des responsabilités de chacun. Le secteur énergétique burkinabè souffre souvent de chevauchements de missions, de rivalités institutionnelles et de difficultés de coordination qui ralentissent les réformes. Pour éviter ces écueils, chaque acteur doit travailler dans une logique de complémentarité, en partageant l’information, en harmonisant les plans d’action et en alignant leurs priorités sur une vision commune définie par l’État.
La DGE doit jouer pleinement son rôle de chef d’orchestre, la Sonabel et l’ABER doivent coopérer sur les questions de réseau et d’accès, l’ANEREE doit fournir des données fiables sur la demande, l’efficacité énergétique ainsi que les nouvelles technologies et l’ARSE doit garantir un cadre équitable qui encourage la performance de tous. Une gouvernance énergétique cohérente, fondée sur la confiance et la coordination, est indispensable pour accélérer la transition énergétique, optimiser les ressources publiques et offrir aux citoyens un service électrique fiable et durable.
Propos recueillis par Samirah Elvire Bationo
Lefaso.net
Source: LeFaso.net





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