L’intervention militaire américaine au Vénézuéla en ce début 2026 qui cristallise les analyses est passée à la loupe par l’Assistant en Science Politique à Université Joseph Ki-Zerbo, Dr Jean-Baptiste Guiatin. Dans cette tribune, le politiste et internationaliste, Dr Guiatin, connu pour ses publications sur les sujets de portée majeure, mène la réflexion en convoquant l’histoire des Etats-Unis, précisément la doctrine MONROE avant de relever les enjeux en présence et d’indiquer ce qui devrait être la posture des Etats africains dans une telle situation. Tribune !

En politique internationale, on peut dire sans un grand risque de se tromper que l’année 2026 commence avec force. En effet, le 3 janvier 2026, les médias du monde ont passé en boucle l’intervention militaire américaine au Vénézuéla, suivie de l’arrestation et l’exfiltration du président vénézuélien Nicolas MADURO et de sa femme. Quelques heures plus tard, le président américain Donald J. TRUMP a donné une conférence de presse durant laquelle, il a donné ses clarifications sur cette action militaire américaine au Vénézuéla.

A cette conférence presse, il confirme que l’intervention militaire américaine au Vénézuéla a été conduite sous son leadership et que le président vénézuélien et son épouse ont été capturés et exfiltrés, puis mis en route pour New-York où ils seront inculpés par la justice américaine pour narcoterrorisme. En outre, il précise qu’aucun soldat américain n’a perdu la vie lors de cette opération. Enfin, il précise que le Vénézuéla sera gouverné par les Etats-Unis. Pour justifier son action militaire au Vénézuéla, Donald J. TRUMP nous a cité, à plus d’une reprise, la doctrine MONROE.

I-L’ historicité de la Doctrine MONROE

La doctrine de MONROE est une doctrine de politique étrangère américaine vieille de plus de deux cent ans. En effet, c’est le 2 décembre 1823 que le cinquième président des Etats-Unis, James MONROE, a décliné devant le Congrès américain sa vision de la diplomatie américaine. Cette vision comporte deux grands points.

Premièrement, « elle proclame le non-engagement des Etats-Unis dans les guerres européennes, de nature inter-étatique ou civile (…) » (Battistella, et al., 2012). Deuxièmement, le continent américain est déclaré comme « une zone d’influence américaine en y interdisant toute intervention européenne (…) » (Battistella, et al., 2012).

Pour bien comprendre cette doctrine du président MONROE, il faut la replacer dans son contexte historique. En effet, dans les années 1820, la plupart des pays sud-américains étaient des colonies d’Espagne en lutte pour leur indépendance. Les Etats-Unis, méfiants des puissances européennes qu’ils considéraient comme rivales et donc dangereuses pour leur sécurité nationale, se sont réservés le droit d’intervenir en Amérique latine afin de se protéger de toute immixtion européenne.

Cependant, comme l’ont dit Battistella et ses collègues, cette doctrine MONROE ne signale en rien l’isolationnisme américain, mais plutôt une conversion des Etats-Unis aux pratiques européennes de la Realpolitik (2012 : 363). Cette doctrine MONROE va connaître plusieurs variantes à travers l’histoire diplomatique des Etats-Unis : le Corollaire ROOSEVELT de 1904, la politique du bon voisinage de Franklin D ROOSEVELT, l’Alliance pour le Progrès du président KENNEDY (Battistella, 2012 : 364).

En tout état de cause, à travers la doctrine MONROE, « la mainmise de Washington sur son backyard (son arrière-cour sud-américaine) ne s’est jamais démentie, alternant diplomatie du dollar et politique du big stick (Guatemala, Cuba, République Dominicaine, Grenade, Nicaragua, Salvador, Haiti) » (Battistella, 2012 : 364). A cette liste, on peut ajouter le Chili de Salvador ALLENDE.

Si tout au long du 19ème, la doctrine MONROE s’est limitée au continent américain en grande partie, elle « (contenait) en germes les développements de la future omniprésence américaine dans le monde » (Battistella, et al., 2012).

En effet, « voyant leur sécurité, voire leurs droits, en jeu un peu partout sur le globe, les Américains ont opté pour une politique d’interventionnisme planétaire, du pont aérien de Berlin jusqu’au Golfe en passant par la Corée et le Vietnam » (Battistella, et al., 2012).

Cette interprétation de la doctrine MONROE, sous l’angle de la Realpolitik, nous permet donc de mieux appréhender les contours de l’intervention américaine au Vénézuéla en ce début d’année de 2026 sous la direction du président Donald J. TRUMP.

En effet, celui-ci ne fait que s’inscrire dans la continuité de la politique étrangère américaine marquée par l’interventionnisme découlant de la doctrine MONROE. Sous Donald J. TRUMP, la doctrine MONROE semble avoir retrouvé ses lettres de noblesse au 21ème siècle, d’autant plus que lors de sa conférence de presse, le président TRUMP a clairement signifié que les pays comme la Colombie, le Nicaragua, l’île de Groenland – ce qui touche directement et inquiète les pays européens membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) – sont les prochaines cibles sur la liste.

Quelles interprétations peut-on faire de la mise en application de la doctrine MONROE version Donald J. TRUMP sur le plan international aujourd’hui ?

II-La capture de Nicolas MADURO et la danse des Léviathans

Dans l’immédiat et le moyen terme, l’on peut dire que les Etats-Unis ont atteint leur objectif : le pétrole vénézuélien avec ses immenses réserves qui, selon John BOLTON, ancien conseiller de Donald J. TRUMP pour la sécurité nationale, sont plus importantes que les réserves pétrolières de l’Arabie Saoudite ou celles des Etats-Unis.

Sur le plan de la géostratégie, c’est une victoire qui compte car, elle permettra aux Etats-Unis d’écarter les rivaux russe, chinois et iranien, n’en déplaisent à ces derniers. Du même coup, l’approvisionnement de Cuba en produits pétroliers pourrait se trouver perturbé. Cependant, le véritable défi va sans doute être celui de l’organisation d’une transition réussie au Venezuela sous une tutelle américaine.

La deuxième interprétation de cette intervention américaine au Venezuela concerne le déclin du droit international, et par ricochet la louange de la force militaire dans le règlement des affaires inter-étatiques. Comme l’a dit John J MEARSHEIMER, si les Etats-Unis peuvent de façon unilatérale et sans passer par l’Organisation des Nations-Unies (ONU) intervenir militairement dans un pays souverain, violant ainsi sa souveraineté, c’est en fait un message lancé aux autres puissances moyennes ou faibles : le droit international ne tient qu’en fonction de l’intérêt national de la superpuissance américaine.

C’est donc une véritable remise en cause du multilatéralisme post-Seconde guerre mondiale dont les Etats-Unis ont été les principaux initiateurs.

Troisièmement, il est intéressant de préciser que l’intervention militaire américaine au Vénézuéla s’est passée dans un contexte international essentiellement multipolaire, c’est-à-dire un système international composé de plusieurs superpuissances rivales : les Etats-Unis, l’Europe, la Chine, la Russie, et l’Iran, etc.

Si l’Europe s’est montrée spectatrice et s’est contentée de condamnations de principe, la Chine, la Russie et l’Iran ont commencé à bander leurs muscles. En effet, selon John J. Mearsheimer, à la suite de l’intervention militaire américaine au Vénézuéla la Chine a entrepris des cyber-attaques contre les installations stratégiques aux Etats-Unis ; elle a aussi mis en service son système parallèle de paiements internationaux pour contourner le dollar américain. Les entreprises américaines opérant en Chine se voient sanctionnées par Pékin.

La Russie a, quant à elle, fait stationner des navires de guerre sous-marins dans les eaux internationales de l’Atlantique Nord. L’Iran, lui, a entrepris des manœuvres militaires dans le détroit d’HORMUZ par lequel transite 30% du commerce mondial du pétrole. Le ton monte : c’est la danse des Léviathans qui commence, et John J Mearsheimer craint une guerre nucléaire entre ces superpuissances militaires dans ce contexte de surenchère géopolitique.

La quatrième et la dernière interprétation pourrait concerner les pays africains, eux qui ont toujours été en marge des grandes décisions de la politique internationale. Par exemple, les Africains n’ont pas été présents à la conférence de Berlin de 1885 ; ils n’ont pas été présents à Yalta en 1945. A la conférence de San Francisco qui a vu la création de l’ONU, c’est l’Egypte qui était présente. La question qui se pose aux Etats africains aujourd’hui est ceci : Que faire ? Que faire quand les Etats-Unis se comportent en gendarme du monde en foulant aux pieds le droit international et le multilatéralisme tant chéris par les acteurs étatiques africains ?

Que faire quand les puissances grandes ou petites se sont déjà lancées dans une défense effrénée de leurs intérêts nationaux ? Que faire quand le multilatéralisme onusien ne semble plus fonctionner face à la politique interventionniste des grandes puissances comme les Etats-Unis ?

A cette question ou cette série de questions, il est très difficile de fournir une réponse univoque. Cependant, nous suggérons ceci : Silence Observation et Concentration (SOC). Le silence signifie ici le moins d’engagement possible dans les affaires impliquant les grandes puissances belliqueuses (Etats-Unis, Russie, Chine, et Iran, etc.). Ce point est très important en ce sens que la plupart des acteurs étatiques africains sont dans des alliances asymétriques soit avec leurs anciennes puissances colonisatrices, soit avec d’autres puissances.

En fait, il consiste à appliquer la doctrine MONROE à soi-même en se réservant le droit de ne pas se mêler de ce qui ne vous concerne pas. Ainsi, les pays africains peuvent espérer conserver quelque énergie pour les batailles futures. L’observation signifie un suivi minutieux et quotidien de ce qui se passe sur la scène internationale. Cela s’appelle, en français facile, surveiller du lait sur du feu. Une telle observation permettra de ne pas se tromper de timing quand il s’agira d’agir. Et enfin, il y a la concentration. L’heure ne devrait plus être à l’erreur où l’on apprend en se trompant. Il s’agit plutôt de se concentrer sur soi-même, balayer sa propre case, la tenir propre afin de pouvoir lancer des reproches aux scorpions qu’on y trouve.

L’intervention militaire américaine au Venezuela le 3 janvier 2026 est sans aucun doute une manifestation concrète de l’application de la doctrine MONROE, doctrine qui inspire la politique étrangère des Etats-Unis depuis plus de deux cent ans, et surtout vis-à-vis de l’Amérique latine, et que président Donald J. TRUMP est en train de vouloir étendre partout dans le monde. Ainsi avec le temps, la doctrine MONROE semble avoir connu une application planétaire, avec les Etats-Unis présents militairement un peu partout dans le monde. Donald J. TRUMP s’inscrit donc dans la continuité, et non la rupture.

En tout état de cause, l’intervention américaine au Venezuela a plusieurs conséquences et n’a pas encore vidé totalement sa corbeille.

Dr Jean-Baptiste GUIATIN

Assistant en Science Politique à Université Joseph Ki-ZERBO/IBAM

Fulbright 2016

Membre du Centre de Recherches Internationales et Stratégiques (CRIS).

Source: LeFaso.net