
Actuellement membre du Conseil consultatif pour la communauté d’Afrique francophone des données ouvertes (CAFDO), Nnenna Nwakanma milite pour une meilleure intégration des données ouvertes dans les politiques de gouvernance. Pour elle, l’ouverture des données n’est ni un slogan, ni une menace, mais un levier de confiance, d’investissement et de développement. Nnenna Nwakanma a cofondé le Réseau africain des acteurs de la société de l’information et la société civile africaine pour la société de l’information dont elle est membre. Elle est également vice-présidente du Fonds de solidarité numérique. De passage à Ouagadougou, elle a accordé un entretien à Lefaso.net, dans lequel elle plaide pour une Afrique unie, compétente et capable de se construire par l’éducation, l’infrastructure et la bonne gouvernance.
Lefaso.net : Pourquoi les données ouvertes sont-elles aujourd’hui un levier stratégique pour améliorer la gouvernance et la transparence en Afrique ?
Nnenna Nwakanma : Les données ouvertes nous aident dans la traçabilité des faits et des actions. Les données ouvertes nous aident dans la responsabilité. Les données ouvertes nous aident dans la redevabilité. Les données ouvertes nous aident à répondre aux questions : qui, quoi, où, comment, avec combien et surtout pour qui. Donc voici un peu les choses qui rendent la transparence très attractive.
Et selon vous, quels sont les secteurs qui devraient être prioritaires quand on parle d’ouverture de données ?
La vie humaine ! En d’autres termes, la santé d’abord. Je peux dire aussi l’éducation, l’agriculture, l’économie et les finances et, pourquoi pas, la dette publique. Donc ces cinq-là, je pense qu’ils sont prioritaires pour moi. C’est vrai, chacun peut intervenir selon ses perspectives, mais je pense que la santé, l’éducation, l’agriculture, l’économie et la dette publique sont les socles de la souveraineté d’une nation, d’un continent, d’un peuple.
Selon vous, comment peut-on convaincre les États que l’ouverture des données ne constitue pas une menace, mais plutôt une opportunité de développement ?
L’enjeu de l’ouverture des données, c’est avant tout un enjeu de construction nationale. Le gouvernant, au sens large, est un décideur. Et nous le sommes tous à un certain niveau : sur le plan gouvernemental mais aussi communautaire, voire familial. Or, lorsqu’on est ouvert et transparent dans la gestion des affaires publiques, le premier capital que l’on gagne, c’est la confiance. La confiance de celles et ceux que l’on gouverne. Les citoyens se disent alors : « Ce qu’il dit correspond aux données, donc il est honnête. » Et cette confiance, une fois installée, s’inscrit dans la durée. Mais la confiance citoyenne ne s’arrête pas là.
Elle se traduit très concrètement en investissements, en dollars ou en euros. Pourquoi investissons-nous, y compris en Afrique, dans des pays où tout est clair et bien organisé ? Aujourd’hui, des pays comme l’Estonie attirent des entrepreneurs africains qui vont y créer leurs entreprises. Pourquoi ? Parce que l’information nécessaire pour entreprendre, obtenir un agrément ou lancer une activité y est accessible, fiable et transparente. En tant qu’investisseur, on va naturellement là où les règles sont claires. La transparence attire. Un pays transparent dans sa gouvernance attire l’investissement, tout simplement parce que l’investissement aime la transparence. À cela s’ajoute l’efficacité administrative.
Combien de citoyens perdent un temps précieux à courir derrière des services administratifs, à qui l’on répond : « Revenez plus tard, ce n’est pas clair, ce n’est pas disponible » ? Or, ce sont précisément des informations qui pourraient être ouvertes, libérées, pour permettre aux citoyens d’être servis rapidement et de se consacrer à des activités productives. L’ouverture des données permet ainsi de réduire les pertes de temps, d’améliorer la productivité et de rendre l’administration plus efficace. En définitive, pourquoi un gouvernant ou un administrateur devrait-il s’inscrire dans la dynamique des données ouvertes ? Pour trois raisons essentielles : bâtir la confiance, attirer l’investissement et améliorer l’efficacité de l’action publique. À mon sens, il n’y a plus d’hésitation à avoir : il faut y aller.
Les données africaines sont souvent hébergées et exploitées hors du continent. Pensez-vous que l’Afrique dispose aujourd’hui des capacités techniques, juridiques et humaines pour reprendre le contrôle de ses données ?
Lorsque l’on parle de l’Afrique en matière d’autonomie, il faut d’abord reconnaître une réalité : il n’existe pas une seule Afrique. Malheureusement ou heureusement, l’Afrique est plurielle. Je suis africaine, je me considère africaine, et je connais plusieurs pays du continent : le Burkina Faso, le Nigeria, le Ghana, le Togo, la Tunisie, l’Éthiopie. J’ai aussi vécu au Cameroun. Chaque pays a ses réalités, ses dynamiques et ses défis propres. L’autonomie d’un pays repose avant tout sur son peuple, sur la matière grise, le niveau d’éducation, la capacité des citoyens à se prendre en charge.
Elle repose également sur des éléments très concrets : l’électricité, les infrastructures, l’autonomie alimentaire, les compétences disponibles et la qualité de la gouvernance. Les données, à elles seules, ne sont pas les seules ressources hébergées ailleurs. Beaucoup d’autres choses le sont aussi. Nous envoyons nos enfants étudier à l’étranger. Nous prenons des billets d’avion sur des compagnies qui ne sont pas africaines. Une grande partie de la valeur produite quitte le continent. Tout ne se résume donc pas aux données.
Ce que je dis est simple : il ne suffit pas de vouloir être autonome pour l’être réellement. Il ne suffit pas de vouloir être souverain pour devenir souverain. Il faut en avoir les moyens. Et ces moyens passent d’abord par des infrastructures solides, un peuple éduqué et scolarisé, une autonomie alimentaire réelle, des compétences locales capables de gérer les systèmes, et une gouvernance efficace. Si nous rapatrions nos données alors qu’il n’y a pas d’électricité, que faisons-nous ? Si nous rapatrions nos données sans disposer du matériel nécessaire pour les stocker, où allons-nous ? La question n’est donc pas seulement celle de la volonté, mais celle de la capacité. Il ne s’agit pas seulement de vouloir ; il s’agit de pouvoir.

Quel est l’apport spécifique de la Communauté d’Afrique francophone des données ouvertes (CAFDO) dont vous êtes membre consultatif dans l’écosystème numérique africain ?
La CAFDO est avant tout une communauté et ses activités sont menées dans plus de 25 pays en Afrique. C’est d’abord un espace d’expertise. Certes, c’est une organisation à but non-lucratif, mais cela ne signifie pas que nous soyons une ONG de charité. Nous ne sommes pas là pour faire de l’assistance sociale ou pour « nous occuper des pauvres ». Notre rôle est d’apporter une expertise de haut niveau dans les domaines du digital, de la technologie et du numérique.
La première mission de la CAFDO, c’est donc l’apport d’expertise. Une expertise pointue, structurée, fondée sur l’expérience. Nous intervenons notamment dans la formation, en collaboration avec des universités, y compris à l’international. Nous travaillons par exemple avec une université au Canada. À travers ces actions, la CAFDO se positionne comme un véritable levier de formation pour des millions d’Africains. Il y a également le plaidoyer. Nous menons un plaidoyer stratégique, constructif. Nous allons là où il faut aller, nous rencontrons les bonnes personnes pour poser les bonnes questions et proposer des solutions concrètes.
Ce plaidoyer n’est pas un plaidoyer de confrontation. Vous ne verrez pas la CAFDO dans la rue avec des pancartes. Notre approche consiste à dire : « Ceci fonctionne mieux que cela », et à apporter l’expertise nécessaire pour passer d’un point A à un point B. La CAFDO œuvre aussi à la promotion des bonnes pratiques. Vous l’avez constaté lors de nos rencontres : nous travaillons en communauté pour identifier ce qui fonctionne bien afin que d’autres puissent s’en inspirer. Lorsqu’une initiative donne de bons résultats au Togo, nous voulons que la Côte d’Ivoire puisse en tirer des enseignements. Quand une expérience est réussie au Burkina Faso, nous souhaitons que la RDC en bénéficie. Et lorsqu’un modèle fonctionne au Bénin, il peut aussi inspirer le Maroc.
C’est cette circulation des savoirs et des pratiques qui fait la force de la CAFDO. Nous accordons également une place centrale à l’usage des données. Nous ne pouvons pas demander l’ouverture des données sans les utiliser nous-mêmes. Nous sommes à la fois producteurs et utilisateurs. Les données ouvertes servent à innover et à résoudre nos propres problèmes. La CAFDO développe et soutient des initiatives d’innovation fondées sur l’exploitation responsable des données. Enfin, il y a l’appui aux projets portés par la communauté. Cela peut être des financements modestes ou plus conséquents. Nous bénéficions de l’appui de partenaires, et nous jouons un rôle d’interface entre les grands bailleurs et les initiatives locales. C’est aussi cela la CAFDO : un pont entre les ressources, l’expertise et les communautés africaines.
À quoi ressemblerait, selon vous, une Afrique véritablement souveraine sur le plan numérique dans les prochaines années ?
Lorsque l’on regarde la carte du monde, l’on se rend compte que l’Afrique est le plus grand bloc terrestre de la planète. Nous sommes un peuple. Et comme le disait quelqu’un, depuis l’espace, on ne voit pas les frontières : ce sont des constructions humaines. À l’origine, nous n’avions pas de frontières entre nous. Je crois profondément en cette Afrique unie, une Afrique d’un seul marché numérique, une Afrique libre, où je peux circuler de Le Caire au Cap, de Djibouti à Dakar, en passant par Nairobi et Lagos. C’est cette Afrique que je vois : une Afrique des libertés, de la mobilité, du peuple et surtout de la connaissance. Je rêve d’une Afrique dotée d’infrastructures solides.
Une Afrique où l’on mange bien chez soi, où l’on se soigne correctement, où les enfants sont bien scolarisés. C’est déjà cela, l’Afrique qui gagne. Une Afrique respectueuse des droits humains. Si nous parlons aujourd’hui de données ouvertes, c’est parce que l’accès aux données est une composante essentielle du droit à l’information. Vous qui êtes des professionnels de la communication et de l’information, vous savez à quel point l’information est vitale pour la vie d’une nation, d’une communauté et d’un continent tout entier. Je rêve donc d’une Afrique où les droits humains sont promus, protégés et respectés. Une Afrique dotée d’une véritable autonomie financière, afin que nos frères, nos sœurs et nos enfants n’aient plus à risquer leur vie en traversant la Méditerranée. Une Afrique capable de se gérer elle-même, grâce aux compétences de ses propres citoyens.
Certes, on parle souvent de nouvelles technologies. Il y aura toujours des innovations, toujours de nouveaux outils. Mais c’est à nous de nous former, de rattraper le temps qui avance. La formation reçue il y a 20 ans n’est plus suffisante aujourd’hui. Il faut donc continuellement renforcer les connaissances et les compétences. C’est pourquoi je crois en une Afrique des infrastructures, une Afrique du respect des droits, une Afrique de l’autonomie financière et alimentaire, une Afrique des compétences, une Afrique fière de son identité, et surtout une Afrique de la bonne gouvernance. Une Afrique où les dirigeants rendent compte : « Vous m’avez confié un mandat, voici ce que j’ai accompli. »
Nous, Africains, ne rêvons pas de coloniser les autres. Nous n’avons pas pour ambition de dominer ou de brimer d’autres continents comme cela a été fait dans l’histoire. J’adresse ici un message aux Américains et aux Européens : n’ayez pas peur de l’Afrique, n’ayez pas peur de son développement. Nous ne viendrons pas vous coloniser, nous ne voulons pas vous remplacer chez vous. Nous voulons simplement être bien chez nous. Car lorsque l’Africain est bien chez lui, il n’a aucune raison d’aller chercher ailleurs. Ce que nous voulons, c’est le bien-être de nos populations : la santé, la sécurité, la suffisance alimentaire. C’est pouvoir mettre nos enfants au monde, les envoyer à l’école et les soigner lorsqu’ils sont malades. Voilà ce que nous voulons. Le bien-être africain, pour moi, c’est cela l’Afrique qui gagne.

Que diriez-vous aux jeunes Africains qui veulent s’engager dans les domaines des données ouvertes et de l’innovation technologique ?
La première chose à retenir, c’est que le numérique nous facilite la vie. Pendant longtemps, on pensait que les Africains n’allaient pas réussir à tirer parti du développement numérique. Pourtant, nous nous sommes plutôt bien débrouillés. Avec nos téléphones, nous faisons aujourd’hui énormément de choses. Le message que je souhaite adresser à chacun, c’est donc d’être ami avec le numérique. Il faut le comprendre, se l’approprier, car il permet de résoudre beaucoup de nos problèmes.
Souvenez-vous : autrefois, on se déplaçait de loin pour voir quelqu’un en ville, et à l’arrivée, on nous disait que la personne était repartie. Aujourd’hui, nous communiquons instantanément. Le numérique a changé nos réalités. À vous qui m’écoutez ou me lisez, je dirais d’abord : faites alliance avec le numérique. Il apporte des solutions concrètes, notamment en matière d’emploi et de formation. Ensuite, il y a un principe fondamental : la formation tout au long de la vie. La formation à vie. J’ai plus de 50 ans et je suis toujours étudiante. J’apprends et j’enseigne en même temps. On ne peut plus dire aujourd’hui : « J’ai un doctorat, c’est bon. » Ce n’est plus possible.
Un doctorat correspond à un travail de recherche tel qu’on le faisait il y a 20 ans. Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, ce qui prenait cinq ans peut parfois se faire en quelques semaines, voire en quelques jours. Le monde avance vite, et il faut rester au diapason. Cela signifie qu’il faut continuellement se former, apprendre, s’adapter. Les données, par exemple, sont comme l’uranium. On peut savoir que vous en possédez, mais si vous n’en faites rien, elles ne servent à rien. Si vous les exploitez intelligemment, les retombées peuvent être extraordinaires. En revanche, si vous les utilisez mal, les conséquences peuvent être désastreuses. Il est donc essentiel de savoir manier les données de manière responsable, afin de créer de la valeur. Grâce aux données, nous pouvons construire un monde meilleur. Exploitons les données avec discernement.
La transparence attire la confiance, et la confiance attire les opportunités. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle repose sur les données. L’IA se nourrit des données. Il est donc crucial d’apprendre à lire les chiffres, à transformer les données en information, puis à convertir cette information en richesse. Et c’est de cette richesse-là dont nous avons besoin. Je rêve d’une jeunesse, d’un jeune homme et d’une jeune femme qui soient comme moi : bien dans leur tête, bien dans leur corps, bien dans leurs poches et confiants dans leur avenir. Parce que l’Afrique, c’est nous. L’Afrique, c’est moi. Et son avenir dépend aussi de moi.
Propos recueillis par Farida Thiombiano
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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