‎Psychologue de formation, enseignante, bloggeuse et web activiste, Fatouma Harber est une voix malienne qui s’impose à Tombouctou au nord du Mali. À l’initiative de Sankorélab, un tech hub social implanté au cœur du désert, elle œuvre depuis plus d’une décennie à réconcilier patrimoine, numérique et résilience.

‎Le regard de Fatoumata Harber est celui de ceux et celles qui savent ce que signifie défendre une cause dans un contexte hostile. Fatouma Harber se définit elle-même comme une « sentinelle ». Le mot n’est pas anodin pour elle. « Je suis défenseure de la culture, une sorte de sentinelle qui veille à la protection et à la promotion du patrimoine culturel de ma ville natale, Tombouctou », dit-elle, posément. Une posture qui s’est construite dans l’urgence, au cœur de la crise sécuritaire de 2012.

‎2012, le déclic de Fatoumata

‎Lorsque les groupes armés occupent le nord du Mali, Tombouctou se retrouve en partie coupée du monde. Les médias désertent, les mausolées sont détruits, le patrimoine millénaire vacille. Pour Fatouma Harber, c’est un choc, mais aussi une révélation. « J’ai compris que si nous ne documentions pas ce qui se passait, notre histoire serait racontée par d’autres, ou pire, effacée », explique la Tombouctienne. À défaut de micros et de caméras au début, elle s’empare du blogging et des réseaux sociaux. Le numérique devient alors un outil de survie. « Le clavier est devenu pour moi une arme. Une manière de dire : ne nous abandonnez pas. Nous sommes là. Dans un contexte où l’information locale est quasi inexistante, ses publications deviennent un lien simple mais vital entre Tombouctou et le reste du monde . »

‎De cette expérience naît donc Sankorélab. Officiellement reconnu en 2016, le projet prend racine dès 2014, au lendemain du retour de la stabilité progressive dans la ville. À l’origine, un centre de formation numérique destiné aux femmes : le centre FLAG. « Le nord du Mali était numériquement désertique. Pourtant, les jeunes avaient du talent. Il fallait juste un espace, une connexion, une opportunité. » Avec l’appui de ses partenaires, plus de 200 femmes sont formées aux outils numériques. Très vite, l’initiative évolue. Sankorélab devient un « tiers-lieu », un « incubateur social », un espace d’innovation communautaire.

‎ « Le numérique n’est plus seulement un outil de communication, c’est un outil de survie », insiste-t-elle. ‎ Pour les femmes, l’enjeu est double, indique Fatoumata : autonomie économique et espace sécurisé. « Il fallait créer un cadre où elles peuvent innover sans subir le poids des barrières sociales et des traditions. » À Sankorélab, on apprend à coder, à cartographier, à raconter sa ville, mais aussi à croire en ses propres capacités.



« Avant, on nous faisait comprendre que la valorisation du patrimoine était l’affaire des experts »

‎Reprendre la main sur l’histoire. C’est dans cette logique qu’émerge le projet « Mon Patrimoine ». Une initiative à la fois simple et révolutionnaire : permettre aux habitants de Tombouctou de documenter eux-mêmes leur patrimoine à travers le numérique. « Avant, on nous faisait comprendre que la valorisation du patrimoine était l’affaire des experts et des institutions. Les populations elles-mêmes ne savaient pas qu’elles détenaient un trésor », déplore Fatouma Harber. Cuisine, tresses, chants, danses, architecture, manuscrits, lieux de mémoire… Tombouctou est une mosaïque culturelle souvent réduite à quelques clichés. Le constat est alarmant car sur les cartes numériques, de nombreux sites n’existent tout simplement pas. « Parfois, on trouvait même la photo de la mosquée de Djenné à la place d’une mosquée de Tombouctou. »‎‎ Avec monpatrimoine.ml, les jeunes deviennent producteurs de données. Les lieux sont géo localisés, décrits, racontés par ceux qui y vivent. « Ce ne sont plus des étrangers qui viennent raconter notre histoire. Ce sont nos propres enfants. » Le numérique transforme profondément la manière dont l’histoire de Tombouctou est racontée. « Il a démocratisé le récit », affirme-t-elle. Grâce à la géolocalisation, la ville cesse d’être une abstraction lointaine. Elle devient cliquable, accessible, réelle.

‎ « Nous avons fait passer le patrimoine du statut de figé à celui de donnée vivante. » ‎ Ce choix de passer par Google Maps n’est pas anodin. « C’est là que les gens vont chercher l’information. Il fallait être là où le monde regarde. » Une stratégie pragmatique, à l’image de son engagement.

‎Au-delà du patrimoine, Fatouma Harber s’attaque au chantier de la reconstruction de l’image de Tombouctou. Trop souvent réduite à la guerre ou à une nostalgie médiévale, la ville est présentée comme figée dans le passé. « Mon travail consiste à montrer la résilience », dit-elle. Elle documente des festivals locaux, des rues animées, des projets de jeunes entrepreneurs. “ C’est montrer que la vie continue, que Tombouctou n’est pas une ville morte. « Malgré une insécurité persistante, les habitants s’adaptent, créent, innovent. Nous sommes des créateurs de solutions », explique-t-elle.

‎Être femme dans une société patriarcale mais défendre le patrimoine

‎Ce combat de Fatoumata n’est pas sans obstacles. Dans un milieu culturel largement dominé par les hommes, la voix d’une femme dérange. « Une femme qui parle de patrimoine, ce n’est pas très accepté dans nos traditions. » Fatouma Harber en fait néanmoins une force. Elle fédère, forme, ouvre la voie à d’autres. Elle se souvient notamment d’un long bras de fer autour d’un cimetière de la zone, occupé illégalement pendant des années. « On est allé jusqu’à dire que c’était mon cimetière. » Les pressions étaient fortes, y compris familiales, mais sa réponse était : « Une femme, quand elle meurt, on l’enterre au ciel ? » Pour cette militante de la préservation de l’histoire, l’avenir du patrimoine repose sur la jeunesse. « Les jeunes sont les nouveaux gardiens des manuscrits, mais leurs outils sont les smartphones et les réseaux sociaux », affirme-t-elle. Sans appropriation numérique, le patrimoine est condamné à disparaître. “Mon Patrimoine”, son site internet, permet justement de recréer ce lien rompu entre les jeunes et leur histoire. « Il y a une immense fierté locale. À l’extérieur, cela a humanisé la ville. » Lors de la dernière biennale artistique et culturelle, la consultation des sites a connu un pic significatif.

‎Une voix reconnue au-delà des frontières‎

‎Engagée au sein de la Communauté d’Afrique francophone des données ouvertes (CAFDO), Fatouma Harber milite pour considérer les données culturelles comme un bien commun. « Les défis de Tombouctou résonnent partout en Afrique. Il faut mutualiser nos outils. » ‎ Son activisme en ligne, souvent critique sur la gouvernance, la corruption ou les droits des femmes, lui vaut une reconnaissance internationale, mais aussi une exposition aux risques. En 2022, elle reçoit le Prix international de la liberté de la presse pour les femmes journalistes, saluant son courage. ‎ L’ambition de Fatouma Harber dépasse Tombouctou. « Je rêve que Sankorélab devienne un pôle d’excellence où l’on apprend à marier technologie et tradition. » Son combat est aussi féministe. « Les femmes ne doivent pas être seulement consommatrices de technologie. » Elle croit profondément à leur potentiel. « Chaque fille de Tombouctou, de Gao ou de Ménaka doit savoir qu’elle peut coder l’avenir de son pays depuis son ordinateur. »



‎Farida Thiombiano

‎Lefaso.net


‎Photo 1 : « Le numérique n’est plus seulement un outil de communication, c’est un outil de survie »

Source: LeFaso.net