Le gouvernement Jean Emmanuel Ouédraogo a connu un réaménagement, le lundi 12 janvier 2026, avec à l’actif, le changement d’appellation de certains ministères et la suppression physique d’autres. Sur cette retouche qui continue de nourrir des commentaires au sein de l’opinion publique, notamment en ce qui concerne l’appellation de certains ministères, l’expert en sciences administratives et en gestion de politiques publiques, Nicolas Zemané, a bien voulu se prononcer à travers une interview accordée à Lefaso.net le 17 janvier 2026. Dans cet élément, le juriste, consultant indépendant et enseignant également à l’École nationale d’administration et de magistrature (ENAM), pointe plusieurs maux qui sapent l’efficacité de l’administration publique burkinabè, dont la posture arrogante et l’abus de pouvoir de certains agents publics, l’éparpillement des services d’un même ministère qui crée des distances pour les usagers… et fait des propositions dans l’esprit de la nouvelle dynamique imprimée par le pouvoir.

Lefaso.net : Juriste de formation, vous êtes, entre autres, consultant indépendant, formateur, enseignant, gestionnaire de politiques publiques. Vous êtes également expert en sciences administratives, et à ce titre, actualité oblige, on a depuis quelques jours un remaniement ministériel, caractérisé non seulement par l’arrivée dans l’exécutif de nouvelles personnalités, mais surtout par la suppression de certains départements ministériels et le changement d’appellations de certains ministères. D’abord, peut-on dire que ce remaniement était attendu et comment l’avez-vous accueilli ?

Nicolas Zemané : Dire que je m’attendais à ce remaniement ou à ce réaménagement, non, parce que rien ne le laissait présager. On était plutôt plus axés sur l’insécurité et surtout l’actualité relative au complot contre l’État qui venait d’être déjoué. Donc, ça a un peu surpris ; en tout cas, pour ce qui me concerne, et je suppose aussi pour une bonne partie de l’opinion nationale. Mais le fait que ce remaniement ait lieu ne contredit pas le cours normal des choses ; lorsqu’on parle de gouvernement, à tout moment, il peut y avoir, pour des considérations stratégiques, un besoin de réaménagement. Et c’est le chef de l’État et le Premier ministre qui ont la clé de ce qu’ils recherchent. Je pense qu’en l’occurrence, si on fait rapidement une observation de ce qui s’est passé, on voit qu’il y a quand même des changements notables, surtout au niveau de deux ministères, à savoir celui en charge du sport, avec une nouvelle ministre, et l’enseignement secondaire et la formation professionnelle et technique, qui enregistrent également l’arrivée d’un nouveau ministre. Ce sont deux départements qui, quoi qu’on dise, connaissaient quelques difficultés ; parce qu’il y avait beaucoup de plaintes, notamment des acteurs qui y sont (pour le sport par exemple, l’actualité de la CAN vient nous rappeler qu’il y a des choses à revoir à ce niveau). Donc, ce sont peut-être ces deux aspects-là qui peuvent justifier qu’il y ait eu un remaniement.

Mais, comme vous l’avez dit dans votre introduction, y a eu aussi un besoin de donner une nouvelle couleur, notamment au niveau des appellations de nos ministères (je pense qu’il y a trois ou quatre nouvelles appellations). Le plus symbolique, c’est le « ministère des Serviteurs du peuple ». Nous avons également le « ministère de la Guerre et de la défense patriotique » et le « ministère de la Construction de la patrie ». Tous ceux-ci sont des éléments nouveaux, qui laissent entrevoir effectivement une continuité dans la vision du pouvoir en place, qui tient à ce qu’il y ait une inversion des paradigmes, avec notamment une certaine rupture avec ce qui se faisait de par le passé. C’est ce que je peux dire de prime abord, et espérer bien sûr que ces réformes, ou du moins ces changements, puissent apporter quelque chose, surtout au niveau du dynamisme et du positif à l’action gouvernementale.

Avant de scruter les nouvelles appellations des ministères, on peut constater qu’il y a des départements qui ont disparu ; cela s’accommode-t-il avec le contexte actuel du pays et les défis en présence ?

Sur ce point, il ne faut pas s’inquiéter, la disparition se situe seulement au niveau organique. En sciences administratives, une institution a une double définition. Il y la définition organique, qui est celle que vous percevez à travers l’organisation, le ministère, les hommes qui y sont et il y a l’aspect matériel, qui sont les missions que ce ministère exécute. Donc, quand vous prenez l’Environnement, qui constituait avec l’eau et l’assainissement, un ministère à part entière, il a certes disparu physiquement, mais vous les trouverez ailleurs dans les lettres de missions d’autres départements. Il en est de même pour le ministère des Infrastructures ; si vous prenez le ministère de la Construction de la patrie, c’est clair qu’il y aura un aspect infrastructurel. D’ailleurs, l’eau, l’assainissement sont des éléments qui sont, de plus en plus, des secteurs transversaux. Beaucoup de pays n’ont plus besoin de ces appellations pour faire vraiment de l’assainissement ou de la promotion de l’environnement, etc. Dans certains pays, vous verrez qu’on parle plus d’écologie, d’économie durable. Ce sont des concepts en réalité, mais c’est le contenu ici qu’il faut voir, et je pense que ce contenu va se retrouver dans les lettres de mission des ministres concernés.

Le constat qu’on peut également faire, c’est que le remaniement n’a pas dérogé à une règle, à une tradition au Burkina, à savoir l’instabilité au niveau des ministères. On a, sous des mêmes pouvoirs, des départements qui apparaissent, disparaissent, réapparaissent, des rajouts, des biffures, etc. C’est le cas par exemple avec le ministère en charge des affaires étrangères, qui s’accompagne par moments de coopération régionale, la diaspora…, et tout ceci est bien motivé. En tant que spécialiste des institutions, comment expliquez-vous cela ? Ce mouvement permanent n’implique-t-il pas plus d’inconvénients que d’avantages ?

Ce n’est pas quelque chose d’avantageux. Il faut effectivement de la stabilité institutionnelle ; parce que cela va induire, comme vous l’avez si bien énoncé, un certain nombre de bouleversements. Ne serait-ce qu’en termes de mobilisation ou de remobilisation des ressources humaines, il y aura des besoins d’affectation ou de réaffectation de certains agents dans d’autres ministères, en raison du fait que le portefeuille a été détaché et amené ailleurs ou que le portefeuille a tout simplement disparu, comme ce fut le cas, à l’époque, du ministère du Plan qui avait disparu, pour faire place au ministère de l’Économie et des finances. Il se trouve que c’est un fait qui est récurrent dans nos administrations, ce n’est pas seulement au Burkina, mais en Afrique d’une manière générale ; parce que le besoin parfois de réajuster certaines institutions pour faire face à des difficultés oblige l’autorité à ‘’sacrifier » certains pans des institutions. Et malheureusement, ça touche aujourd’hui à beaucoup de ministères. Mais la chance que nous avons, c’est qu’au Burkina, on a une fonction publique de carrière, qui fait que l’agent public s’attend à être employé, réutilisé à n’importe quel ministère, quel que soit justement le besoin que le gouvernement ou l’administration aurait désigné pour lui. Ça, c’est un avantage. Si on était par exemple dans un système contractuel, là, on aurait eu beaucoup plus de difficultés. Donc, croyez-moi, la difficulté existe. Mais je crois que c’est dans une moindre mesure, en ce sens que les ministères concernés ici ne sont pas ceux qui ont les plus gros effectifs. Donc, je pense que ce devrait aller. Si c’était le ministère de l’Éducation nationale qu’on avait fusionné, là vous auriez complètement eu raison, ça allait être un gros choc, au regard de l’effectif. Rappelez-vous, dès le gouvernement Jean Emmanuel Ouédraogo I, ce ministère a été scindé. On a créé l’enseignement secondaire à part et cela a occasionné beaucoup de remous, au point où pour le moment, je ne suis pas sûr que toutes les directions provinciales, régionales, aient été mises en place et soient opérationnelles à 100 %. Donc, ce sont ces ministères-là qui souffrent souvent de ces scissions et de ces fusions. Mais quand ce sont des entités comme les Affaires étrangères qui, en temps normal, pouvaient même ne pas être tout un ministère au sens organique, car pouvant être rattachées directement à la présidence du Faso, ça ne doit pas poser beaucoup de soucis.

Il y a des appellations qui changent, avec le ministère de la Fonction publique, du travail et de la protection sociale qui devient désormais « ministère des Serviteurs du peuple », le ministère de l’Urbanisme et de l’habitat qui devient « ministère de la Construction de la patrie », celui de la Défense et des anciens combattants appelé dorénavant « ministère de la Guerre et de la défense patriotique », etc. Sur ce point, et face aux nombreux commentaires controversés suscités surtout sur le premier cité, le ministère des Serviteurs du peuple, vous avez, à travers votre page Facebook, fait une sortie de pédagogie. Peut-on revenir sur cette publication par laquelle vous avez apporté des clarifications sur l’esprit qui se cache derrière le nom « ministère des Serviteurs du peuple » ?

Effectivement, je suis très heureux que vous le formuliez ici. La question de la fonction publique est quelque chose qui me tient à cœur. C’est pour cela que, dès le 13 janvier, j’ai fait un post pour essayer de clarifier, d’un point de vue technique et surtout scientifique, la chose. La notion de serviteur du pays est une notion que moi j’utilise dans mes cours depuis pratiquement 2018, 2019, 2020. C’est la compréhension réelle de ce qu’est un fonctionnaire, tout simplement. Un fonctionnaire doit comprendre qu’il est là pour servir le peuple. Et le peuple, on l’écrit généralement avec un grand P dans ce genre de cas-là, pour symboliser la diversité, la singularité. Ici, il faut comprendre simplement que dans l’activité quotidienne de tout fonctionnaire, ce qui doit guider l’ensemble de ses actions, c’est la recherche de l’intérêt général, c’est-à-dire l’intérêt de son peuple. Et ça, ce n’est pas quelque chose d’original en soi, parce que c’est la compréhension qu’on devrait avoir de la notion de fonctionnaire. Sauf que, je l’ai dit également dans ma sortie, on a eu malheureusement pendant longtemps des leaders, notamment syndicaux, qui ont, dans l’amalgame, et peut-être même sans le vouloir, amené les gens à avoir une autre compréhension du fonctionnaire. Or, je le dis le plus souvent à qui veut l’entendre : être fonctionnaire, c’est un privilège. La nation, de façon symbolique à travers l’État, vous appelle parmi tant d’autres à venir la servir pour que, bien sûr, les autres qui n’ont pas eu cette chance puissent profiter des fruits que vous arrivez à produire à travers toute votre carrière. C’est d’ailleurs pour cette raison que le recrutement des fonctionnaires se fait principiellement par concours direct. Et le concours direct, le plus souvent, ce ne sont pas forcément les plus intelligents ni les plus chanceux qui passent ; souvent, c’est une question de choix : si vous faites le bon choix, vous pouvez facilement passer. Mais j’estime que si quelqu’un s’engage à passer un concours direct, il faut qu’il s’attende justement à être considéré comme serviteur du peuple, parce qu’une fois de plus, il est l’opposé de celui qu’on va appeler travailleur au sens juridique du terme, qui est dans le privé, rémunéré par rapport aux efforts qu’il fournit.

Chez nous les fonctionnaires, ce n’est pas forcément ainsi. Même s’il est vrai qu’il y a la notion de temps, la rémunération du fonctionnaire (ce qu’on appelle le traitement) n’est pas forcément en fonction du temps de travail qu’il effectue. Sinon, certains fonctionnaires seraient des millionnaires et d’autres n’auraient rien à la fin du mois, parce qu’il y a des fonctionnaires qui peuvent bien faire trois, quatre… mois sans activités, mais il recevra à la fin de chaque mois son traitement. Alors que le travailleur, s’il fait une semaine d’absence ou une semaine sans activité, le patron pourrait bien vouloir le payer, mais il n’aura pas de quoi le payer. Donc, je reviens pour dire que l’appellation « serviteur du peuple » ne fait que traduire la définition juridique réelle du mot fonctionnaire. Servir son peuple, c’est s’engager. Et le professeur Bado aime à le dire : à consacrer toute sa vie à une carrière, et en retour, le peuple vous octroie un grand nombre de droits qui, quand on va commencer à les énumérer, vous verrez que c’est vraiment un privilège.

Doit-on comprendre que, désormais, il faut dire « serviteur du peuple » en lieu et place de « fonctionnaire » ?

Pas du tout ! Je crois que l’appellation du ministère est symbolique. L’objectif ici, c’est de rappeler aux gens qui nous sommes en réalité. Elle ne remet pas en cause la notion de fonctionnaire, fondamentalement, parce que c’est cela qui est la bonne compréhension. C’est comme en 1984, quand Thomas Sankara décidait d’appeler la Haute-Volta Burkina Faso. Cela n’a pas changé les Voltaïques, les Burkinabè, c’est juste le nom du pays qui a changé. Mais pourquoi a-t-il décidé de changer le nom du pays en Burkina Faso (c’est-à-dire le pays des hommes intègres) ? Tout simplement parce qu’il a trouvé que c’est ce qui reflétait au mieux les citoyens qui constituaient la Haute-Volta. Donc, l’intégrité est quelque chose liée au Voltaïque. Pourquoi ne pas donc amener cette intégrité-là au stade d’une appellation nationale ? Et c’est ce qui a conduit à cette fierté que nous avions tous à nous reconnaître comme des hommes intègres.

Donc, cette appellation « serviteur du peuple », et c’est là où le concept doit être bien compris par les gens, doit amener les fonctionnaires à être beaucoup plus fiers de ce qu’ils ont comme mission, parce que ce n’est pas n’importe qui qui peut servir le peuple. Je prends souvent l’aspect spirituel ou même religieux de la chose : quand on dit que vous êtes un serviteur, cela veut dire que c’est un sacerdoce, un don de soi. Aujourd’hui, je pense que l’objectif du gouvernement, c’est d’amener les fonctionnaires à être beaucoup plus fiers d’être au service du peuple, et non pas d’être ce type de fonctionnaires qui, une fois admis au concours, la première chose qui les intéresse, c’est « qu’est-ce que je vais gagner à la fin du mois, quels sont les avantages liés à ma fonction, comment je fais pour m’enrichir au jour le jour ? ». Non ! Le fonctionnaire n’est pas là pour des raisons lucratives. Si c’est pour des raisons lucratives, mieux vaut aller dans le privé. Quelqu’un qui passe un concours pour venir dans la fonction publique sait d’office à combien il sera rémunéré à la fin du mois, puisque c’est indiciaire. Si vous me donnez un fonctionnaire aujourd’hui, son rang, sa classe, sa catégorie, je peux vous calculer tout de suite, à peu près, ce qu’il gagne à la fin du mois, sans même qu’il ait à me montrer son bulletin. Bien sûr, il y a des avantages qui varient d’une personne à une autre. Mais ici, l’idée d’être appelé « serviteur du peuple », c’est pour créer un choc, inverser le paradigme. Cela va permettre à de nombreux fonctionnaires de mieux comprendre leur raison d’être.

Les plus heureux d’ailleurs sont tous ceux que j’ai eus à tenir à l’ENAM (École nationale d’administration et de magistrature), qui me sont revenus rapidement pour dire : « Franchement, finalement, vous aviez raison, c’est ce que vous nous dites depuis des années en classe et c’est ce qui est là aujourd’hui. » C’est exactement comme cela dans certains pays, notamment en Occident ou même en Asie : vous voyez leurs fonctionnaires et vous comprenez aisément qu’ils ont un comportement de serviteurs. Si fait que, quand souvent nous parlons de notre fonction publique, ils sont un peu choqués. Vous imaginez, nous sommes pratiquement un des seuls pays où tu envoies un fonctionnaire se faire former et en retour, il demande à être payé, parce que vous voulez le former. Ailleurs, c’est la personne qui paie pour être formée. Mais ici, quand il vient à une séance de formation ou à un atelier de formation, il s’attend à émarger. Mais quand on veut parler, on dit que ce sont les textes du pays qui veulent cela. Chaque année, l’État vous recycle, on vous donne plus de connaissances, plus de compétences, alors, la logique voudrait que cela ne soit pas payé encore par l’État. Au contraire, vous devriez être fiers d’être parmi ceux qui vont bénéficier de cette formation, puisque cela renforce vos capacités et vous pouvez vous en servir, notamment pour servir le peuple. Mais, nous sommes dans un pays où le syndicalisme revendicatif est plus dominant dans le public que dans le privé.

Est-ce que ce que vous décrivez ne vise pas à combler un tant soit peu le niveau de traitement des agents (il y a cette opinion qui ironise qu’au Burkina, on sert plutôt des per diem en guise de salaire aux fonctionnaires !) ?

Ça, c’est une fausse idée. Vous êtes dans le privé, donc bien placé pour apprécier ce qui s’y passe. Mon épouse est dans le privé, je sais ce qu’elle gagne à la fin du mois comme salaire par rapport à quelqu’un d’autre de même catégorie dans la fonction publique. Donc, ce que vous avez relevé est une « vraie fausse idée » qui est véhiculée. Dans ce cas, pourquoi les gens se bousculent chaque année ? Pour 2 000, 3 000 postes, vous voyez des millions de personnes qui se bousculent. Regardez autour de vous, dans vos voisinages, vous voyez des fonctionnaires, regardez leur train de vie ! C’est donc une « vraie fausse idée » qu’on véhicule, et je l’ai dit une fois de plus, et même si ça l’était, parce qu’une chose est sûre, les traitements ne sont pas fixés juste pour faire plaisir à une partie ou à une autre. D’ailleurs, il n’y a pas deux parties dans la fonction publique, il n’y a qu’une seule partie. Même le ministre, le président du Faso seront serviteurs du peuple. C’est cela l’idée. Ce n’est pas comme dans le privé où vous avez d’une part le patron et d’autre part l’employé. Ici, il n’y a pas de patron ; le patron, c’est le peuple.

C’est l’argent du contribuable qui rémunère les fonctionnaires. Alors, quand j’écoute souvent certains syndicalistes, que je qualifie de victimes de leur éducation syndicale, il y a problème. Quand vous ne faites pas la part des choses entre le syndicalisme dans le privé et le syndicalisme dans le public, vous risquez de créer des confusions, au point où cela va remettre en cause les acquis même que vous gagnez. Regardez aujourd’hui, est-ce qu’un syndicat peut encore hausser le ton ? C’est parce qu’en réalité, notre syndicat public a toujours été un syndicat qui a profité de la faiblesse de l’État. Quand l’autorité est faible, le syndicat est fort. Ils (syndicats) vont me dire que c’est pour faire l’effort de guerre ou je ne sais quoi, mais sous Roch Kaboré, on était également en pleine guerre. C’est la preuve, une fois de plus, que la lutte n’était pas des plus légitimes. Quand une lutte est légitime, rien ne l’arrête. Le syndicalisme public doit toujours, à mon sens, viser la recherche de l’intérêt général. Mais c’est quoi l’intérêt général ? C’est avoir des services publics adéquats, adaptés pour mieux servir le peuple. Et c’est dans cette amélioration du service public que le fonctionnaire lui-même va tirer un certain confort à être un fonctionnaire. Ce n’est pas en arrachant à coups de luttes syndicales des primes par-là, des fonds communs par-ci, des indemnités, des statuts, et tout ce que vous voulez. Cela ne forme pas une fonction publique.

À la limite, vous allez avoir des fonctionnaires qui ont un train de vie souvent exubérant, c’est-à-dire qui frise souvent le ridicule. Des fonctionnaires qui, lorsque vous comparez leur train de vie au bulletin de traitement, ce n’est pas la même chose. Il y a un problème. Et ce sont des réalités que nous vivons. Moi, je suis fonctionnaire, je suis fier de mon statut. Le jour où je ne le serai plus, je vais quitter la fonction publique pour aller dans le privé, si je pense que c’est là-bas que je peux trouver mieux. Sinon, quand vous entrez dans la fonction publique, il faut être dans la logique de l’adhésion ; c’est un contrat d’adhésion, vous avez fait une demande pour y accéder. Vous ne venez pas changer la règle de jeu pendant le jeu. Maintenant, il y a des moments où, quand tout va bien, l’autorité politique, le gouvernement, va induire ce qu’on appelle des augmentations, des changements au niveau des traitements. Les indices évoluent en fonction des niveaux de vie aujourd’hui. C’est tout. Donc, aujourd’hui, vous avez des indemnités ; tout fonctionnaire au Burkina a une indemnité de logement, de la catégorie la plus petite à la plus grande catégorie. Ils ont des indemnités de technicité, des indemnités d’astreinte, etc. Je ne dis pas que c’est rose, mais c’est quelque chose déjà. Et c’est quelque chose pour lequel beaucoup se battent. Mais quand on demande même au fonctionnaire de partir, il refuse. Imaginez un instant qu’on décide de faire maintenant des contrats à durée déterminée pour les fonctionnaires, c’est-à-dire qu’à un moment donné, si l’État n’a plus besoin de vous, vous partez ! Vous verrez que le comportement va changer.

C’était d’ailleurs cela l’idée première, quand on avait instauré en 1998 les agents contractuels. C’était justement pour qu’à long terme, quand l’État n’a plus besoin d’une certaine catégorie d’agents, qu’il puisse avoir la possibilité de s’excuser et de leur demander de partir.

Était-ce une bonne initiative ?

C’était une très bonne initiative. Tout de suite, vous avez parlé de fusion, de disparition… Il peut arriver à un moment donné, puisque le service public évolue, que l’État n’ait plus besoin de certains secteurs d’activité ; parce que ce sont des secteurs qui seront, progressivement, transférés au privé. Cela est très important et répond à un principe fondamental du service public, à savoir celui de la mutabilité. Au point où, à un moment donné, l’État n’aura plus besoin de tous les agents. C’est pourquoi d’ailleurs, il faut s’attendre à ce que le nombre de recrutements, le nombre d’agents publics, va en diminuant. Pas de façon numérique, mais proportionnellement aux besoins, on va être obligé, à un moment donné, de diminuer. Cela est une constance dans tous les pays du monde, ce n’est pas seulement au Burkina que cela va être un problème. Mais comme vous le savez, nous sommes encore dans une situation où la fonction publique est plus sociale, parce qu’on recrute parfois sans forcément en avoir besoin ; beaucoup sortent des écoles et peuvent passer six, sept mois sans affectation. Ce sont des réalités qui datent de longtemps et qui vont perdurer, tant qu’on va toujours recruter pour contenter la masse de jeunes qui cherchent de l’emploi. Moi, ça m’étonne que la fonction publique s’érige en créateur d’emplois, parce que pour moi, l’État va forcément, dans cette dynamique, perdre.

Il est justement de notoriété que la fonction publique a aussi, pour les pays en voie de développement, cette considération sociale !

Oui, elle a le volet social. Mais, en donnant de l’emploi à quelqu’un qui n’est pas utilisé, vous le tuez en réalité, sans vous en rendre compte. Ou bien vous tuez même l’administration publique. C’est pourquoi beaucoup de fonctionnaires ont le temps d’aller voir ailleurs. J’ai vu qu’il y a un décret qui a été adopté, il n’y a pas longtemps, qui évoque la « clause prioritaire de servir de l’État ». Cela a du sens, parce qu’effectivement, il y a beaucoup de fonctionnaires qui, à peine entrés dans l’administration publique, désertent pour aller travailler ailleurs. Tout simplement, parce qu’ils ne sont pas tellement exploités dans l’administration publique, et comme les textes leur permettent d’y aller, ils s’en vont. C’est vrai que la clause est importante, et pour moi, elle devait être d’abord interne à chaque fonctionnaire. Mais, il faut surtout revoir dans le recrutement, l’affiner ou, en tout cas, trouver d’autres moyens pour créer de l’emploi, plutôt que de penser que c’est en recrutant dans l’administration publique qu’on règle le problème du chômage.

L’État n’a pas pour vocation de créer de l’emploi, le rôle premier d’un État dans cette logique, c’est de favoriser la création de l’emploi par le secteur privé. C’est cela qui est, à mon sens, durable et va créer quelque chose de pérenne, et c’est cela à quoi l’État doit travailler. L’État recruteur doit être progressivement réduit, à moins que ce ne soient les secteurs régaliens, tels que la défense, la justice, les affaires étrangères. Aujourd’hui, quand vous regardez dans le paysage national, les cliniques par exemple commencent à naître, les cabinets médicaux privés existent de plus en plus. Il faut mettre l’accent sur la promotion de ces éléments, parce que vous avez beaucoup de gens qui se forment dans les écoles professionnelles pour devenir sages-femmes, infirmiers, etc. On a même des universités privées de médecine et autres. Donc, il faut forcément élargir le champ de recrutements à travers le développement d’un secteur privé très fort, qui ne demande que de l’appui pour se développer. Quand on prend l’éducation, c’est la même chose ; les écoles publiques ne peuvent pas contenir le besoin de scolarisation. Donc, les écoles privées vont être sollicitées et se développer encore plus. Il faut maintenant pouvoir anticiper dans la promotion de ces écoles-là, qui auront automatiquement aussi un besoin de personnel. C’est ainsi que l’emploi va se créer de plus en plus dans le secteur privé et c’est dans l’intérêt de tout le monde.

Avec cette nouvelle appellation, « ministère des Serviteurs du peuple », on peut comprendre, à la lumière de votre argumentation, qu’il y a davantage d’interpellation du fonctionnaire. Cette interpellation ne vaut-elle pas également pour l’État, qui doit créer les conditions pour que l’agent public puisse répondre à l’idéal de « serviteur du peuple » ?

Ah oui, absolument ! Le premier rôle du gouvernement, c’est justement de jouer ce leadership. C’est pourquoi je dis que le ministre Mathias Traoré lui-même est le premier serviteur. On peut même dire que le président du Faso est le premier serviteur du peuple. Ça, c’est la compréhension de la chose. Toute l’administration publique, tout le pouvoir public (pouvoirs exécutif, législatif ou judiciaire) est là pour servir le peuple. D’ailleurs, la justice au Burkina est rendue au nom du peuple. Quand vous prenez l’Assemblée législative de transition, ceux qui y siègent sont des représentants du peuple. Donc, tous les pouvoirs publics réunis sont concentrés pour le service du peuple. Cela veut dire que l’autorité au-devant doit jouer ce rôle de leader, de modèle de serviteur du peuple, et que cela se fasse de façon permanente. Par exemple, je propose que lors des cérémonies de décoration, au lieu de dire « au nom du président du Faso », on dise qu’on décore « au nom du peuple du Burkina Faso ».

Le président le fait d’ailleurs si bien : quand il veut offrir du matériel aux militaires, il dit : « Au nom du peuple burkinabè, je vous donne ce matériel pour continuer la guerre. » C’est quelque chose de symbolique mais tellement vrai. Quand vous visitez l’Asie, au Japon par exemple, vous verrez toujours ces symboles… Même quand ils font des dons à des pays étrangers, ils vont dire : « don du peuple japonais ». Ils ne vont jamais dire don de l’empire du Japon, mais don du peuple japonais. C’est la singularité de la notion de peuple qui est ici importante. Qui n’est pas dans le peuple ? Tout le monde est dans le peuple. Celui qui dit qu’il ne veut pas être serviteur du peuple est lui-même du peuple. C’est cela l’intérêt général. C’est là où on trouve, justement, l’aspect psychologique, l’aspect moral que vous avez évoqué. Est-ce que quelqu’un peut décider de mal se servir ? Si tu sers mal un usager qui entre dans ton bureau, c’est comme si tu te servais mal. J’ai un cours intitulé « Usagers et service public », où je fais souvent de petits scénarii : vous êtes dans votre bureau, fonctionnaire, et une personne âgée y entre.

Vous le traitez comment ? Vous le traitez comme vous auriez voulu qu’on traite votre papa, qui serait dans un bureau, ou bien vous allez le traiter comme n’importe qui ? Le vieux-ci, c’est le peuple ! La même chose : une femme entre dans votre bureau, si c’est une femme mariée, vous voulez courtiser la bonne dame, mais imaginez qu’au même instant, votre femme subit la même chose dans le bureau d’un tout autre fonctionnaire. Comment vous vous sentiriez, si on faisait cela à votre fille, à votre fils, etc. ? Il faut apprendre donc à se détacher du pouvoir que nous avons, qui n’est d’ailleurs qu’apparent. C’est-à-dire que ce pouvoir, en réalité, n’est rien sans le peuple. C’est le peuple qui vous l’octroie. Si l’administration a autant de pouvoir, c’est parce qu’il vient du peuple. Sinon, nous ne sommes rien.

En temps normal, vous rencontrez la même personne en circulation, ce n’est pas sûr que vous aurez le même comportement, c’est parce que vous êtes assis dans un bureau douillet, c’est parce que vous êtes dans un bureau climatisé, c’est parce que vous avez un véhicule fond rouge de l’État, et tout cela, c’est l’argent du peuple, du contribuable, que vous pouvez vous targuer d’avoir un pouvoir. Ce pouvoir n’a de sens que si vous l’utilisez dans le sens de l’intérêt général. Dès lors que vous l’utilisez dans votre propre intérêt, en sciences et droit administratifs, on dit que vous êtes dans le détournement de pouvoir à des fins égoïstes, à des fins privées. Donc, ici, l’autorité publique aura un leadership et chaque fonctionnaire doit se considérer comme un leader dans la société. Qu’on arrête donc, dans les bureaux, avec les comportements du genre : « Qu’est-ce que vous voulez ? », « Qui t’a dit que c’est ici ? », « Tu viens chercher quoi ici ? ». Quand vous observez, excusez-moi mais ce sont des fonctionnaires d’une certaine époque coloniale, qui n’ont pas compris qu’ils sont serviteurs du peuple. Ça n’enlève rien à un fonctionnaire de se lever pour accueillir quelqu’un ! Au contraire ! Vous partez dans le privé, on vous accueille de sorte que vous sachiez que vous êtes important à leurs yeux, alors qu’ils peuvent même se permettre de choisir qui ils veulent recevoir. Du reste, l’accès au service public même est fondé sur le principe de l’égalité ; on ne peut refuser l’accès au service public à quelqu’un. C’est un droit fondamental et le fonctionnaire doit intégrer cela. L’autorité administrative doit inculquer cela à ses collaborateurs.

C’est dire que désormais, l’accueil dans les bureaux de l’administration publique doit pouvoir changer de visage (du moins, dans certains bureaux, parce que tous ne sont pas les mêmes ; il y a des agents irréprochables en la matière) ?

Exactement ! Pas seulement dans cette nouvelle appellation, disons dans cette nouvelle réforme, parce qu’en réalité, c’est un ensemble d’études qui a abouti à cela. Depuis 2011, il y a eu une étude diagnostique de notre service public, qui a montré clairement qu’on avait un problème d’accueil, un problème de prise en charge de l’usager ; d’où la naissance du cours dont je vous parle. Des agents de l’État ont toujours considéré les usagers avec une forme de condescendance. Et j’ai souvent dit aux gens qui sont dans cette forme de comportement dans nos bureaux, que c’est purement un comportement colonial ! C’est un comportement colonial, parce que c’est exactement comme cela que le colon se comportait, lorsqu’il gérait nos administrations, vis-à-vis de nos parents, de nos grands-parents. C’est le colon qui traitait les usagers avec condescendance, parce qu’il n’était pas là pour nos intérêts.

Aller dans un service public n’appartenait pas à tout le monde. Le colon avait cette attitude, parce que lui, était là pour dominer. Maintenant, nous avons « chassé » le colon, mais on a des apprentis-colons qui s’asseyent dans nos bureaux et qui veulent se comporter encore comme des colons. Quand un usager entre dans votre bureau, prenez le soin quand même de demander à la personne : « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? ». Puisque vous êtes là pour servir ! Mais au lieu de cela, on lui jette : « Qui vous a dit d’entrer ? ». À cette question, j’aime répondre : « Est-ce que c’est chez toi ? ». Le service public, ce n’est pas votre domicile personnel. Vous ne pouvez donc pas demander à quelqu’un qui lui a dit d’entrer ! S’il est là, c’est qu’il a besoin d’un service. S’il entre chez vous comme cela à la maison, vous pouvez lui demander. Mais, il y en a qui ont transformé des bureaux en leurs domiciles propres.

Il y en a même qui entrent et qui s’enferment, ou bien ils vont afficher une note, pour dire qu’ils ne reçoivent que de telle à telle heure. Mais, qui a dit qu’on a le droit de faire cela ? Et si moi, mon besoin en tant qu’usager, c’est à cette heure-là ? Imaginez quelqu’un qui quitte Kpadanfouani (localité située à l’extrême est du Burkina : NDLR), qui descend à Ouagadougou, mercredi, il part dans un bureau et il trouve l’agent qui dit que lui ne reçoit que mardi et lundi. L’usager a déjà, lui, quitté Kpadanfouani, il est à Ouagadougou, il ne connaît personne, il n’a pas quelqu’un chez qui dormir. Donc, il doit attendre combien de jours pour que vous le receviez ? Non ! Je peux comprendre qu’on ait souvent besoin d’organiser les services publics, pour tenir compte de l’affluence et autres, mais tout cela doit être fait en fonction du besoin réel de l’usager. Si vous êtes un service qui accueille beaucoup d’usagers, vous ne pouvez pas déterminer les jours d’accueil.

Si le besoin est grand, il faut l’adapter. Ou, à défaut, vous faites en sorte que l’information soit bien partagée, que quelqu’un ne se pointe pas là-bas sans avoir cette information. Sinon, ça crée des désagréments. Tout de suite, on parlait des fusions, scissions, etc., mais, il y a aussi le fait que les ministères ne sont pas regroupés au même endroit. C’est ce qu’on appelle le problème de localisation. Aujourd’hui, vous partez dans un ministère, on vous dit que telle direction est à Ouaga 2000 et l’autre est au centre-ville. C’est pénible ! Le fonctionnaire a des droits que les travailleurs du privé n’auront jamais. Ne serait-ce que la formation professionnelle : tu entres en catégorie C et tu peux finir en P. Le cas du nouveau ministre de l’Enseignement secondaire est là pour témoigner. Il vous a donné son cursus. Il a commencé l’enseignement au primaire et aujourd’hui, il est professeur titulaire. C’est cela que la fonction publique offre : une garantie de carrière, une garantie de progression. Tous les deux ans, il y a des avancements. La difficulté du fonctionnaire est venue du fait qu’on lui a mis dans la tête qu’il est un travailleur du public. Donc, du coup, et rapidement, il s’est comparé à d’autres gens qui sont dans le privé, qui ont un certain standing, et en voulant se comparer à eux, il a voulu avoir le même train de vie. Le fonctionnaire n’est pas un travailleur du public, il est un serviteur du peuple. C’est cela qu’il faut retenir, et je parle de droit.

Dans cette volonté d’avoir une administration telle que vous l’avez décrite, faut-il s’attendre à ce que la question de la remise à plat puisse trouver un dénouement, parce qu’apparemment, c’est une question cruciale de tous les temps !

Absolument ! Et moi, je suis particulièrement favorable à cela, c’est mon plus grand rêve : une fonction publique avec un seul statut. Un statut unique pour tous les fonctionnaires. Ça veut dire la même grille de traitement, où les catégories sont connues. Que l’indice de traitement soit le même pour tous ceux qui se trouvent dans la même catégorie, sans qu’il y ait de changement. Je le dis et j’insiste, c’est la fonction publique exécutive. Là, on est dans l’exécutif. Que tous ceux qui sont recrutés par le ministère des Serviteurs du peuple soient régis par un seul statut. Souvent, je vais même plus loin et je propose un seul syndicat aussi, parce que dès lors où l’intérêt général est un et indivisible, vous défendez l’intérêt général, vous devez avoir besoin aussi d’un syndicat. Et, pour la remise à plat, ce ne devrait même plus souffrir de débats, parce que pour moi, ça s’impose. Il n’y a pas de super serviteur du peuple.

Un serviteur du peuple est un serviteur du peuple. Maintenant, au niveau des indemnités, les choses vont toujours varier, parce qu’il n’y a pas une égalité parfaite dans le traitement. Moi, je suis enseignant à l’université, j’ai des astreintes qui ne sont pas forcément celles d’un médecin, par exemple. Le médecin fait la garde, moi, je ne fais pas de garde. Donc, si on lui donne une indemnité de garde, il ne faut pas que je me plaigne de cela. Il faut qu’on quitte aussi cette mesquinerie ; parce que souvent dans l’administration publique, les gens ont tendance à vouloir regarder les avantages des autres. Non ! Ce qui est bien avec la fonction publique, c’est qu’on y entre librement et que vous avez la latitude de vous préparer pour tel ou tel concours. Si vous choisissez tel concours, acceptez que ce sont les avantages de ce concours-là que vous aurez, n’allez pas dire que « les autres ont tel avantage et nous n’en avons pas ». C’est pour dire qu’en matière de traitement, et j’insiste là-dessus, il doit être le même pour tous, avec la même grille indiciaire. Maintenant, les avantages liés à certaines activités peuvent être différents d’un corps à l’autre. Donc, à ce niveau, à moins qu’on ne soit vraiment dans la mesquinerie, chacun sait que chaque corps a ses avantages et ses contraintes. C’est le moment ou jamais de remettre donc tout à plat ; cela va créer déjà une dynamique de reconnaissance de l’égalité qu’il y a entre les agents publics, entre les serviteurs du peuple.

Qu’on arrête donc de vouloir transformer un corps en plusieurs corps. Un corps est un corps. Si l’État sent la nécessité de créer un corps, il va le créer, il ne va pas transformer un corps en sous-corps ! C’est un danger pour nous, parce que cette situation conduit à ce que j’appelle la défense des intérêts corporatistes. Or, vous êtes censés tous poursuivre l’intérêt général. Quand vous êtes dans la division pour avoir les intérêts corporatistes, forcément, c’est l’intérêt général qui va en pâtir. Donc, à mon avis, c’est vraiment une belle opportunité, et j’espère que le gouvernement va s’en saisir.

On note dans la foulée qu’il y a longtemps que vous défendez cette perception des choses au niveau de l’administration, à telle enseigne que ceux qui vous connaissent pensent que c’est vous qui avez conseillé le gouvernement dans cette direction. Alors, maintenant que les choses semblent s’annoncer, quels devront être les prochains chantiers du gouvernement sur ce volet ?

Rassurez-vous, je ne suis pas conseiller du gouvernement, sauf peut-être de façon indirecte ; puisque beaucoup qui ont suivi mes enseignements sont dans la gestion actuelle, et c’est une fierté personnelle. Mais pour revenir aux propositions, déjà, j’ai l’impression qu’il y a un goût d’inachevé ; parce que quand on dit les serviteurs du peuple, des gens m’ont posé la question, légitimement : où se retrouvent les travailleurs maintenant, puisque le département s’appelait avant « ministère de la Fonction publique, du travail et de la protection sociale » ? Personnellement, je ne suis pas dans les secrets des dieux. Mais à la place du gouvernement, je songerais à la mise en place d’un organe indépendant qui s’occuperait de la question des travailleurs. Un organe indépendant qui aura un rôle consultatif et de contrôle, dans lequel on va retrouver le patronat et les syndicats, pour créer ce qu’on appelle la dynamique de concertations pour gérer le monde de l’emploi, le monde du travail. Et les inspecteurs du travail que l’État forme pourront occuper sainement cet organe indépendant. Cela pourrait alléger le ministère des Serviteurs du peuple d’une mission, qui est avant tout une mission de concertation, de conciliation entre le patronat et les syndicats des travailleurs. Cet organe peut s’occuper par exemple des questions liées à la mise en œuvre du Code du travail, des revendications syndicales, des droits des travailleurs et l’inspection du travail sera là pour vérifier la validation et la conformité des contrats de travail avec la législation du travail. Cela aura également l’avantage de faire la part entre syndicats du public et syndicats du privé.

Cette différenciation est-elle nécessaire ?

C’est nécessaire. Nécessaire, parce qu’on ne poursuit pas les mêmes buts. D’ailleurs, plus il y a de syndicats dans le public, plus ils sont faibles. On voit un seul ministère avec quatre, cinq, six syndicats, ça n’a aucun sens. Je pense donc que c’est ce qu’il faut envisager. Cet organe sera sous la tutelle du ministère des Serviteurs du peuple, parce qu’en fin de compte, même le travailleur, à un moment donné, fait partie du peuple et dès lors, le ministère doit le protéger contre d’autres membres du peuple, qu’on appelle patrons ou employeurs. C’est à cela, je pense, pas pour induire la décision du gouvernement, mais pour faire en sorte que l’appellation serviteurs du peuple ne se consacre qu’aux fonctionnaires.

Les autres types de réformes, dans le même sens, qu’on pourrait avoir, c’est de poser la question de l’égalité des chances, d’accès au FONER (Fonds national pour l’éducation et la recherche), par exemple. C’est bien que tout le monde puisse avoir de l’aide pour étudier, surtout ceux qui en ont besoin. Et j’ai toujours milité, depuis longtemps, pour que l’aide ne soit pas donnée automatiquement, mais qu’elle soit octroyée en fonction du besoin réel de l’étudiant. Un étudiant qui roule sur une moto de plus d’un million de FCFA n’a pas besoin de 175 000 francs de l’État. Ayons pitié les uns des autres. Tandis qu’il y a certains, qui n’ont ni père ni mère, qui ont bataillé pour avoir le baccalauréat, ces étudiants ont plus besoin des 175 000 FCFA, et pour moi, ces derniers doivent avoir au moins 300 000 FCFA.

L’égalité dont il est question doit se muer en équité ; parce qu’en fin de compte, c’est pour une meilleure société dont nous rêvons tous. Mais, si quelqu’un, déjà en classe, tient un téléphone portable de plus de 500 000 FCFA, et si l’État donne 175 000 FCFA à ce dernier, il ne lui rend pas service et il ne rend pas service non plus au peuple. Moi, je suis pour un système d’aide revu et adapté aux besoins réels de l’étudiant, et bien sûr, fondé sur le mérite. Par exemple, un étudiant qui passe en classe supérieure avec une moyenne supérieure doit forcément voir son aide améliorée, pour encourager l’excellence. Ceux qui ont des moyennes qui baissent, l’aide doit diminuer pour eux, pour encourager l’excellence et non la médiocrité. Que ceux qui ont l’aide de l’État et n’arrivent pas à atteindre un certain niveau, l’État doit être réaliste ; il faut les réorienter vers d’autres secteurs d’activités qui sont aussi créatrices d’emplois, créatrices de richesses. Le peuple, la nation en ont besoin.

Aujourd’hui, vous allez voir des étudiants qui ont honte d’être plombiers. Pourquoi ? La plomberie nourrit son homme ! Des étudiants qui ont honte d’être coiffeurs. Pourquoi ? La coiffure nourrit son homme ! Allez-y, dans certains pays, des coiffeurs ont des trains de vie de fonctionnaires, de grands cadres. Mais ici, on n’a pas cette humilité de diversifier cela. J’aime bien les étudiants, mais il y en a beaucoup qui sont pris au piège du FONER. Dépendants des 175 000 FCFA, ils ne font plus tellement d’efforts ailleurs pour faire valoir un certain nombre de leurs qualités. C’est cela le problème. Donc, pour moi, c’est quelque chose qu’il faut travailler à revoir, parce que je suis à côté de ces gens depuis 18 ans, je vois beaucoup d’étudiants qui méritent plus que les 175 000 FCFA et d’autres qui n’en ont pas besoin. C’est cet esprit qui fait que beaucoup partent s’inscrire au privé, mais reviennent quand même prendre l’aide, le FONER. C’est pour dire qu’il y a nécessité que dès la formation, on parvienne à ôter des habitudes de nos jeunes, la mentalité de facilité.

Un étudiant qui a ce type de traitement à l’université, ne vous étonnez pas, le jour où il sera fonctionnaire, qu’il s’attende à la même chose. Il faut donc qu’on arrive à un point où ceux qui demandent l’aide soient vraiment des personnes qui en ont besoin. Et l’aide, vous ne devez pas la demander de façon continue ; parce que généralement quand on t’aide, c’est pour que tu t’en sortes. C’est dire qu’au fur et à mesure, tu dois être indépendant de l’aide, t’en détacher. Personnellement, c’est à cela que je pense et c’est bien faisable. Il ne faut pas par exemple ici se baser sur le revenu des parents ; quelqu’un peut avoir un grand revenu, mais avec beaucoup de charges, tandis qu’un autre a un revenu bas, mais a moins de charges. Donc, pour moi, l’élément revenu n’est pas fiable. Il faut que la décision de l’État soit indépendante de ce que l’usager, c’est-à-dire le bénéficiaire, décidera de faire.

L’État doit se dire que l’objectif en donnant l’aide, c’est de créer l’excellence et non d’encourager la médiocrité. Donc, on fonde la décision là-dessus. Que les étudiants qui veulent de l’aide se mettent à bosser. Par exemple, si tu passes en classe supérieure avec 12 de moyenne, on augmente ton aide de 25 %. Si tu as 14 de moyenne, on l’augmente de 50 %. Si tu as 16, là, on te donne carrément une bourse. A contrario, celui qui a 8 de moyenne, on diminue de 25 %. Celui qui a moins de 8 de moyenne, on diminue de 50 %. Ce sont en réalité des réallocations ; c’est ce que les autres vont perdre qu’on va prendre pour donner aux autres. Avec ce système, l’État gagne à long terme, parce que vous créez de l’excellence. Et aussi travailler à éviter les retards en la matière, c’est important.

Et l’autre aspect, le ministre Bassolma Bazié l’avait tenté, mais pour le moment, ça n’a pas encore pris ; c’est de faire en sorte que les élèves fonctionnaires qui sortent des écoles ne tardent pas à prendre service. Il faut travailler à ce qu’à trois mois de la sortie, les postes soient déjà prévus, les documents nécessaires finalisés. Je pense qu’il faut qu’on anticipe. En temps normal, un technicien ne peut pas avoir le même problème sur une période de trois ans. C’est-à-dire la première année, si vous avez le problème, il faut que dans les trois ans, vous résolviez le problème. C’est-à-dire que vous anticipez sur la recherche de la solution. Or, ça, c’est quelque chose qui traîne depuis des dizaines d’années. S’il faut bouleverser les choses, il faut bouleverser. L’inversion des paradigmes-là, c’est quelque chose qu’il faut faire sans état d’âme. S’il y a quelque chose qui ne marche pas, il faut l’enlever ou l’adapter. Je préfère m’arrêter là, dans mes propositions.

Vous abordez, là, un aspect qui mérite d’être poussé à travers une autre interview, à savoir l’aide qui assujettit ; parce qu’on voit des projets, au terme desquels on demande encore de l’aide pour pouvoir poursuivre…

Effectivement, et c’est une mentalité à abandonner, parce qu’au finish, les bailleurs de fonds vous exploitent à travers cela. Comme ils connaissent votre mentalité, ils ne vont jamais vous prendre au sérieux. C’est pourquoi, souvent vous voyez des financements qui sont tellement insultants que vous vous demandez, mais pourquoi c’est à nous que c’est proposé ? Mais c’est parce que notre comportement l’a induit. En Asie, vous ne verrez pas ça, il y a des aides qui sont refusées. Je crois que le gouvernement (burkinabè) a fait sortir une note dans ce sens, ce ne sont pas toutes les aides qu’il faut accepter. C’est à travers notre comportement déjà qu’il faut qu’on change. Quand je parle de comportement, c’est un comportement qui doit surtout être véhiculé par le fonctionnaire, par le serviteur du peuple. Et là, je fais une parenthèse, peut-être ça va heurter encore certaines autorités ou certains hauts responsables ; souvent, vous les voyez à de hauts postes, mais quand il s’agit par exemple de pause-café, pause-déjeuner, ils font la queue comme tout le monde pour aller prendre le plat. Plat qui est souvent évalué à moins de 4 000 FCFA. Pourquoi le faire ?

C’est une mentalité à abandonner ; la personne est là, elle a empoché peut-être plus de 300 000 FCFA, mais elle va aller prendre le plat avant même son chauffeur qui l’a conduit. Or, le chauffeur a plus besoin de ce plat, c’est celui qui vous a conduit et il n’a pas les moyens forcément de se permettre ce plat. Pourtant, les cadres qui vont s’aligner pour prendre les plats, ils ont peut-être mieux à la maison. Mais nous mangeons quand même ! Vous savez pourquoi ? Parce que c’est gratuit. Et si on leur disait de payer, ils vont dire non, qu’ils vont aller manger ailleurs. La notion de gratuité-là façonne souvent l’esprit des gens. Pas que ce n’est pas bien, je le souligne, mais on doit arriver à un stade où, même quand quelque chose est gratuit, je puisse dire : « Non, je n’en veux pas aujourd’hui. » Manger une fois en passant, on ne dit pas non, mais tout le temps-là, je trouve que ce n’est pas intéressant. On envoie des vivres, des carcasses de viande, on dit c’est pour donner aux plus démunis, mais souvent…

… ce sont les privilégiés mêmes qui s’en accaparent

Ça, c’est vous qui le dites (rires).

Oui, je le confirme, des plaintes de cette nature arrivent parfois dans nos rédactions.

Ça devient révoltant, et ça fausse le jeu de leadership dans toute autorité. Pourquoi ? Celui qui est là, qui est au plus bas niveau que vous, il vous observe, il ne veut que prendre votre place pour faire la même chose. C’est ce qui crée le cycle, en fait. Souvent, vous entendez les gens dire : « Maintenant, c’est notre tour. » Ça veut dire quoi ? Pour servir ce pays-là, est-ce que quelqu’un doit se bousculer pour dire « c’est notre tour… » ? Non, là, c’est parce qu’ils partent pour se servir, dans le sens maintenant d’un restaurant. Normalement, on ne doit pas avoir de tour.

Partant de votre logique, on peut dire que la nomination d’un citoyen à un poste de responsabilité ne devrait pas paraître comme un titre de gloire, à telle enseigne qu’on la célèbre, comme on le voit sous nos cieux !

C’est pour cela que je suis de ceux-là qui disent qu’il faut même arrêter d’afficher les nominations. À moins que ce soient les nominations politiques, il ne faut même plus les publier dans les conseils des ministres. Il y a des gens aujourd’hui, et croyez-moi, votre média doit en souffrir, quand ils ouvrent la page du compte rendu du Conseil des ministres, c’est pour aller regarder les nominations. Ça ne sert à rien. Ça développe plutôt une mauvaise mentalité. À mon avis, pour les nominations, on ne les passe plus dans les médias, on n’affiche plus. Quand vous êtes nommé, c’est vous, votre épouse/époux, vos enfants et les plus intimes qui sont au courant. Ce qui est sûr, c’est que vous allez travailler. Le décret sera publié au niveau du conseil. Il suffit seulement de dire à la fin du conseil des ministres : « Le gouvernement a nommé à des postes et le décret sera disponible. » Celui qui veut savoir qui a été nommé, il part regarder. De toute façon, il y a un contrôle administratif qui est fait avant la nomination de la personne. Et dans ces administrations, tout le monde sait qui a été nommé.

Mais quand on le fait populairement comme cela, souvent ça met mal à l’aise même la personne. Vous êtes nommé, on dit : « Ah ! On espère que tu vas déménager bientôt, hein, comme tu viens d’être nommé ». Ça veut dire quoi, tout cela ? Voyez-vous, on pousse la personne…, comme si on lui disait qu’il vient d’avoir une promotion pécuniaire, financière. Non, c’est plutôt une responsabilité qui augmente ! Au contraire, vous devez prier pour la personne en ce moment. Mais, nous sommes dans un pays où la mentalité mérite d’être vraiment retravaillée. Et c’est pourquoi je dis que l’appellation serviteur du peuple est la bienvenue ; parce que c’est le début de la prise de conscience, en tout cas, par beaucoup de fonctionnaires, de ce qu’ils représentent vraiment. Serviteur, qui est différent de serveur, c’est une notion noble. Ce n’est pas non plus être esclave ; parce qu’un esclave ne dépose pas sa candidature pour l’être.

Les gens se sont bousculés pour aller dans la fonction publique, parce qu’ils veulent être serviteurs, et c’est à leur honneur. Donc, ceux qui disent que ça ramène à esclave ont mal compris. Si vous vous sentez esclave, émancipez-vous, démissionnez ! Vous n’allez pas vous apitoyer sur votre sort, il faut vous libérer, c’est ce que Sankara disait. Mais ici, nous sommes des serviteurs, et moi, je suis fier d’être serviteur de l’État, serviteur du peuple. Le jour où je dirai que j’ai joué ma partition, que j’ai fini, je vais demander au peuple de me laisser aller me reposer. C’est cela qu’on appelle la retraite. Et vous avez une belle indemnité de départ à la retraite qui vous attend, si vous êtes fonctionnaire.

Pour conclure ?

C’est vraiment dire merci à Lefaso.net de m’avoir offert cette tribune pour m’exprimer. Ce n’est pas facile d’aborder des questions de portée nationale, mais comme nous ne faisons qu’apporter notre point de vue sur le plan technique, nous espérons vivement que les gens comprendront. Forcément, ça ne va pas plaire à tout le monde, notamment à mes étudiants et à certains fonctionnaires, mais qu’ils prennent le temps d’analyser et de voir ce qui se passe ailleurs. J’aime à le dire : si vous voulez savoir que ce qu’on vous dit n’est pas forcément mauvais, regardez ailleurs comment les choses se passent. Surtout là où vous trouvez des points de satisfaction, regardez comment les choses se passent là-bas. Je connais des universités dans ce monde, par exemple, où les étudiants se cachent pour aller demander de l’aide, parce que c’est déshonorant que de demander de l’aide. D’ailleurs, dans notre tradition, c’est ainsi perçu. Mais, pourquoi au niveau institutionnel, cela devient quasiment comme un droit ? Donc, c’est vraiment dire de ne pas toujours prendre les choses au premier degré, mais de prendre le temps d’analyser. Tout ce que nous disons, c’est pour la nation, et une nation, c’est surtout dans la durabilité, ce n’est pas à l’instant T. Pensons à nos enfants, à nos petits-enfants, à tous ceux qui vont venir après nous. Qu’est-ce que nous allons leur léguer comme valeurs, et pour moi, c’est le plus important. Merci beaucoup !

Interview réalisée par Oumar L. Ouédraogo

Réalisation vidéo, photo et montage : Abdou Ramané Kouraogo

Supervision technique : Ange Auguste Paré

Source: LeFaso.net