Le Dr Apollinaire Joachimson Keylem de Tambela, président de l’Institut des peuples noirs Farafina et ancien Premier ministre, a animé le panel « Souveraineté et identités des peuples noirs » lors du lancement des 48 heures du politiste organisés par le Club des étudiants en sciences politiques (CESP) de l’université Thomas Sankara. Il a invité à réfléchir sur l’autonomie politique, économique et culturelle des peuples noirs, soulignant que la souveraineté se vit et se défend, plus qu’elle ne se proclame.

Dès l’entame de son intervention, Dr Apollinaire Joachimson Keylem de Tambela a replacé la notion de souveraineté dans son cadre théorique et historique. Revenant à Jean Bodin, qui la conceptualise dès 1576 dans Les six livres de la République, il a rappelé que la souveraineté constitue le fondement même de l’État. « La souveraineté est une puissance absolue et perpétuelle d’une République », a-t-il expliqué, avant de préciser qu’elle a le « pouvoir de commander et de contraindre sans être commandé ni contraint par qui que ce soit ».

Pour l’ancien Premier ministre, cette définition exclut toute tentative de dilution du concept. Il a fermement rejeté les expressions telles que « souveraineté partielle » ou « souveraineté limitée », qu’il considère comme des artifices de langage. « Soit la souveraineté est totale soit elle ne l’est pas. Il n’y a pas de souveraineté partielle ou limitée. C’est un abus de langage destiné à voiler la réalité qui est l’absence de souveraineté », a-t-il martelé.

Abordant l’expérience des États africains issus de la colonisation, Dr Keylem de Tambela a souligné que la souveraineté contemporaine se heurte à une double tutelle : celle des anciennes puissances coloniales et celle du système économique capitaliste mondialisé. « De nos jours, pour les États issus des anciennes colonies, le rôle de la souveraineté est de consolider les résistances des États contre la double tutelle des anciennes puissances coloniales et du système économique dominant », a-t-il expliqué, insistant sur les mécanismes d’exploitation directe ou indirecte des ressources.

Illustrant son propos, il a évoqué plusieurs exemples contemporains de résistance souverainiste, notamment l’Alliance des États du Sahel, mais aussi des pays comme le Venezuela, l’Iran, Cuba ou encore le Vietnam. Pour lui, ces expériences montrent que la souveraineté n’est pas un état passif mais un combat permanent. « La souveraineté a des exigences. Elle doit être défendue pour exister. Même un État neutre doit être en mesure de défendre sa neutralité », a-t-il souligné, citant le cas de la Suisse et les limites actuelles de la neutralité stricte.

L’ancien chef de gouvernement a également insisté sur la dimension mentale et psychologique de la souveraineté, qu’il considère comme déterminante. Selon lui, l’adhésion populaire à un projet souverainiste dépend avant tout du niveau de conscience collective. « Le facteur métaphysique est le plus déterminant. D’où l’importance de l’éducation, de la formation et de la conscientisation dans l’avènement d’un minimum de conscience souverainiste », a-t-il affirmé, évoquant les résistances initiales et les changements progressifs de mentalités observés au Burkina Faso.

Dr Apollinaire Joachimson Keylem de Tambela a par ailleurs établi un lien étroit entre souveraineté et autosuffisance économique. Il a rappelé qu’aucun État ne peut se dire souverain s’il dépend entièrement de l’extérieur pour se nourrir, se financer ou se défendre. « Vous ne pouvez pas envoyer des soldats combattre si vous n’avez pas à manger. Il y a un minimum qu’il faut », a-t-il déclaré, justifiant les nouvelles orientations économiques au sein de la confédération des États du Sahel, notamment en matière de production agricole, d’industrialisation et de création d’institutions financières propres.

Une large partie de son intervention a été consacrée à la question de l’identité culturelle, qu’il considère comme indissociable de la souveraineté. « La souveraineté ne se détermine pas dans l’abstraction. Elle se détermine par rapport à une identité », a-t-il affirmé, soulignant que la culture constitue le socle de la personnalité d’un peuple. Pour lui, toute tentative d’affaiblissement de la souveraineté passe d’abord par l’érosion de la culture et de l’identité.

Analysant les conflits contemporains, il a montré que ceux fondés sur la culture, la religion ou l’identité sont souvent les plus violents et les plus durables. « Les conflits fondés sur la culture, la religion ou la civilisation sont les plus atroces et les plus difficiles à résoudre », a-t-il expliqué.

S’agissant spécifiquement des peuples noirs, Dr Apollinaire Joachimson Keylem de Tambela, a insisté sur la pluralité des identités issues de l’histoire, de la traite négrière, de la colonisation et des dynamiques modernes. Il a toutefois identifié des éléments fédérateurs pouvant servir de base commune. « La couleur de la peau, l’appartenance aux tropiques, les humiliations partagées comme la traite négrière, la colonisation et la domination peuvent servir de dénominateur commun », a-t-il soutenu, appelant à une prise de conscience collective en vue d’une souveraineté assumée.

Enfin, Dr Apollinaire Joachimson Keylem de Tambela a mis en garde contre le chauvinisme culturel, qu’il distingue clairement de la valorisation identitaire. « Le combat pour la souveraineté et pour une identité propre se dissocie du chauvinisme culturel », a-t-il précisé, appelant à une promotion intelligente et créative des cultures nationales, ouverte aux échanges mais enracinée dans les valeurs propres des peuples.

Cette intervention riche, s’inscrit pleinement dans l’esprit des 48 heures du politiste, prévues les 30 et 31 janvier 2026 à l’université Joseph Ki Zerbo, qui ambitionnent de stimuler la réflexion critique sur les enjeux politiques contemporains et de renforcer le dialogue entre universitaires, étudiants et acteurs de la société civile autour des questions de souveraineté, d’identité et d’avenir des peuples noirs.

Anita Mireille Zongo

Lefaso.net

Source: LeFaso.net