À l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle, célébrée ce 21 février 2026, nous sommes allés à la rencontre de Paul Gasbéogo, journaliste mooréphone admis à la retraite le 31 décembre 2024, après 28 années de carrière à la radio rurale. Dans cet entretien réalisé en mooré et traduit en français, il revient sur son parcours et son expérience du métier, et lance un plaidoyer pour la promotion de la langue maternelle.

Lefaso.net : Qu’est-ce qui vous occupe actuellement dans votre retraite ?

Paul Gasbéogo : Comme vous le savez, depuis le 31 décembre 2024, j’ai été remis à ma famille ; c’est-à-dire que je suis à la retraite (rires). Sinon mon temps de retraite est une joie et un honneur. C’est une grâce. C’est une chance parce que si tu arrives à travailler plus de vingt ans jusqu’à ta retraite et dans le cadre de ton service, on ne t’a rien reproché, suspendu ou limogé, tu dois d’abord rendre grâce à Dieu.

Ensuite, remercié tes supérieurs hiérarchiques, félicité et encouragé tes collaborateurs afin qu’ils aient la même grâce divine. Je suis à la retraite mais je suis content ; je suis en bonne santé. Les responsables de la RTB m’ont rappelé pour reprendre un peu le service. Donc je peux dire que la retraite n’est pas une malchance, mais plutôt une grâce parce que si tu arrives à l’atteindre, c’est vraiment bon. Malheureusement, tout le monde n’a pas cette grâce.

Quel est le parcours qui vous conduit dans le journaliste ?

Pour être honnête, je n’ai pas eu la chance d’aller très loin à l’école, parce qu’au moment où j’ai pu être inscrit à l’école, mes parents n’ont pas eu les moyens de me soutenir pour que j’aille très loin. Mais c’est le mooré que je comprends bien et d’ailleurs, c’est une langue à part entière. Sinon je ne suis pas allé très loin à l’école.

Pour quelqu’un qui a fait long feu à l’école, comment a-t-il pu intégrer les médias et s’imposer comme journaliste radio ?

Votre question est très importante. Dans mon enfance au village, quand je gardais les animaux, je n’avais rien d’autre chose à faire que d’écouter la radio. Le fait d’écouter la radio, j’ai vu que c’est d’abord un media très puissant, qui conseille, éduque. Donc, même quand je gardais les animaux et que l’élevage prospérait, je rêvais et je priais Dieu pour devenir un journaliste afin de pouvoir parler comme d’autres. Effectivement, Dieu m’a aidé. C’est pour cela, j’ai pu rejoindre la radio.

Comment s’est passé votre tout premier passage à l’antenne ?

Je me rappelle bien, comme si c’était hier. Quand je suis arrivé premièrement, c’était Fousséni Bassolé qui était le directeur de la radio rurale ; et Boureima Sawadogo, notre rédacteur en chef. Donc quand on m’a amené et présenté à la rédaction, il y avait des gens que je ne pensais pas pouvoir retrouver (à la radio) ; encore moins travailler avec eux. Je veux parler de Naaba Sibdo de Balolé, de Maurice Zongo, de Moïse Sawadogo. Les deux (Maurice Zongo et Moïse Sawadogo) ne sont plus de ce monde ; paix à leurs âmes ! Je veux parler également de Karambiri, de Adja Rihanata Boly, elle aussi n’est plus de ce monde.

Je veux parler de Sam Béatrice, de Abdoulaye Cissé et Abdoulaye Dicko. Je les ai trouvés là-bas. Ils m’ont accueilli avec joie et respect. Tout cela dans l’entente et la fraternité. Quand je suis arrivé le premier jour, ils m’ont montré le travail. Ils m’ont placé sous l’autorité de Moïse Sawadogo pour qu’il m’apprenne le travail. Effectivement, le premier jour, il m’a montré ce que je dois faire. Mais après quatre jours, on m’a amené à l’antenne avec un papier, me demandant d’essayer de traduire ce qui est écrit en mooré pour que les auditeurs puissent comprendre. C’était une information et je me rappelle bien l’information comme si c’était hier.

C’est une localité située à l’extrémité de la province d’Oubritenga (Bassitenga) qu’on avait eu un entretien avec des cultivateurs et des éleveurs. Mais la personne qui était allée faire l’entretien n’a pas pu enregistrer les voix. Il est venu rédiger et m’a demandé de dire ce qu’il est allé voir là-bas. Donc c’est ce qui a été mon premier papier avec lequel je suis monté sur une antenne. Quand j’ai fait ce jour-là, on a remis ce que j’ai à la rédaction et tout le monde a écouté. Le chef m’a demandé si j’avais déjà travaillé dans une autre radio et j’ai répondu que je ne l’avais jamais fait. Telle est l’histoire de mon premier passage à l’antenne.

Avec votre expérience de 28 ans dans le journalisme radio, quelle différence majeure vous observez entre la radio d’hier et la radio d’aujourd’hui ?

Si on analyse un peu ce qui s’est passé, comparativement à aujourd’hui, ce n’est plus la même chose. Vous savez que la radio est un outil qui éduque, conseille et qui construit une société. De par le passé, à travers la radio, il y avait le vivre-ensemble. Les gens pouvaient aussi s’appuyer sur ses conseils pour bien travailler. Mais aujourd’hui, cela n’existe plus. Le développement des nouvelles technologies veut handicaper la radio. Je veux parler des réseaux sociaux. Ce sont des canaux de transmission de l’information. Mais la façon de transmettre est différente. Certes, la radio est toujours à sa place, il y a le handicap.

Quel est ce handicap ?

Comme beaucoup ne comprennent pas, ils pensent que les réseaux sociaux sont toujours des sources d’information crédibles. Bien vrai que ce sont des voies d’accès à l’information, mais elles (les informations) ne sont pas toujours vraies. Alors que la radio continue de pratiquer de façon professionnelle. Aujourd’hui, chacun à son téléphone et peut avoir une information à tout moment, sans passer à travers la radio ; c’est cela qui l’a un peu handicapée. Comme avant, il n’y a pas plusieurs voies d’accès à l’information, la radio était plus forte.

Paul Gasbeogo salue ceux qui font l’effort de parler leur langue maternelle.

Est-ce que vous pensez comme certaines personnes que le numérique a transformé la radio ? Que la radio a perdu son essence ?

À mon avis, les nouvelles technologies ont entraîné des avantages et inconvénients. Je veux commencer par les avantages. Vous savez bien que nous sommes venus nouvellement, nous travaillions avec ce qu’on appelait les « bandes magnétiques » avec des scouts, des ciseaux. Il fallait aller (sur le terrain) enregistrer et revenir écouter. Mais l’arrivée du numérique a remplacé toutes ces tâches. Avec l’ordinateur, on peut faire ces travaux partout. C’est le côté positif du numérique.

Les inconvénients du numérique sont que les informations ne sont pas toujours justes. On peut mentir sur vous. On peut ternir l’image ou injurier quelqu’un sur les réseaux sociaux. Alors qu’il est impossible de faire cela à la radio. Donc je pense que le numérique a beaucoup contribué dans certains cas, mais il a produit des conséquences néfastes dans d’autres cas.

Quel souvenir gardez-vous de la radio ?

Ce que je retiens de la radio, c’est d’abord de la reconnaissance. Ce que je retiens est que la radio a fait des choses extraordinaires jusqu’à notre génération. Quand on prend par exemple les domaines de l’élevage, la santé, le commerce, l’entrepreneuriat, l’administration, le développement du pays, la radio est au centre. Et on ne pourra jamais empêcher la radio parce qu’elle s’appuie sur la vérité. Les autres médias ne pourront jamais reproduire pareillement, car il y a une différence.

La radio peut donner une information immédiatement ; mais si c’est à la télévision, il faut patienter pour le soir avant de voir (l’information). Quand vous prenez aussi la presse écrite, il faut prendre du temps pour rédiger, décortiquer pour que les gens puissent comprendre. Alors qu’à la radio, lorsqu’il y a une information, on peut immédiatement l’annoncer.

Ce 21 février marque la Journée internationale de la langue maternelle. Quelle est, aujourd’hui, la place que les radios accordent aux langues nationales ?

De nos jours, je peux dire que les promesses sont à moitié tenues. Si vous remarquez, même nos autorités ont pris des décisions pour tenter de promouvoir les langues nationales. Certes, les mesures sont prises, mais il faut qu’elles soient appliquées. Je veux profiter dire que les choses ne sont pas bien respectées sur le terrain. Il faut qu’on fournisse plus d’efforts pour que les langues nationales puissent gagner du terrain. Si vous prenez par exemple les pays arabes, si vous arrivez là-bas, c’est d’abord la langue de leurs ancêtres.

Une langue est très puissante et importante ; elle peut contribuer à la construction, la protection d’un pays. Nelson Mandela avait dit que si vous parlez à un homme dans une langue qu’il comprend, cela va être vite mémorisé. Si vous lui parlez dans sa langue maternelle, il va mieux comprendre. C’est une graine que vous avez semée qui va germer après, pour que la personne puisse se nourrir.

De mon point de vue, il faut qu’on fournisse des efforts pour la promotion des langues nationales. Vous savez bien qu’au Burkina Faso, ceux qui comprennent le français ne dépassent pas 22%. Le reste s’exprime essentiellement en langues nationales. Les langues ne se limitent ni au mooré, ni au fulfuldé, ni au dioula. Les autorités doivent également faire en sorte que les décisions qui sont prises soient traduites dans toutes les langues pour les populations puissent comprendre.

Qu’est-ce qu’il faut faire pour motiver les enfants à parler leur langue maternelle ?

Il y a d’autres qui comprennent et qui ne parlent pas. Mais il y a aussi des gens qui ne parlent pas avec leurs enfants dans leur langue maternelle. Je pense qu’il faut renforcer la place des langues maternelles dans l’enseignement. Il faut aussi que les parents acceptent de parler la langue maternelle avec leurs enfants. Vous allez entrer dans une cour de Peulh, Bwaba, Gourounsi et autres, au lieu de parler la langue maternelle avec les enfants, ils préfèrent parler en français ou en anglais. C’est vraiment dommage !

Est ce que vous pensez qu’aujourd’hui, il urge de promouvoir les langues nationales dans les médias ?

C’est un impératif ! Si vous fondez une radio et c’est seulement le français qui sera parlé sans ajouter les langues nationales, les gens ne vont pas vous écouter.

Pour vous, qu’est-ce qui explique le fait que les langues nationales ne sont pas bien promues comme l’avez indiqué ?

On devrait faire en sorte que les langues nationales occupent la première place et dominent le français dans les radios. Mais on remarque que c’est le français qui domine. Et on appelle juste les journalistes de langues nationales pour qu’ils résument pour que les auditeurs puissent comprendre. Ça ne devrait pas être ainsi. Normalement, c’est à partir des langues nationales qu’on devrait traduire en français, car ce n’est pas notre langue maternelle.

Il faut aussi que les langues nationales fassent partie dans les prises de décisions (des autorités). Certes, nous avons plus d’une soixantaine de langues. Mais les gens ne se comprennent pas, mais on peut travailler pour que chacun écoute les décisions dans sa langue maternelle. Il y a des gens qui comprennent bien, qui ont de la connaissance et qui maîtrisent bien le métier pour le faire. On doit faire un effort à ce niveau.

« J’ai beaucoup voyagé grâce à ma langue maternelle », Paul Gasbeogo.

À votre avis, qu’est-ce que les langues nationales peuvent apporter de plus par rapport à la langue officielle qu’est le français parlé dans les radios ?

Il faut savoir que les plusieurs personnes ont appris le français. Si on décide de l’exclure à court terme, ce ne sera pas évident. Mais je pense que ceux qui s’expriment en langues nationales peuvent travailler à le faire disparaître progressivement jusqu’à ce que les langues nationales dominent.

Pendant 28 ans, quel événement, quel reportage ou quel fait vous a le plus marqué jusqu’à aujourd’hui ?

Si vous prenez par exemple le domaine du sport, les langues nationales ne sont pas beaucoup présentes. Quand je suis venu à la radio rurale, il y avait déjà quelqu’un qui en pratiquait. Paix à l’âme de Tiga Ouedraogo. Après son décès, personne n’a pu le faire. Mais quand je suis arrivé, j’ai décidé de me consacrer au sport afin que les gens puissent comprendre (le sport) à travers les langues nationales. Un jour, j’ai reçu un coup de fil. On a appelé mon patron qu’il y a une mission à Douala, au Cameroun. C’est l’USO (Union sportive de Ouagadougou) qui devait jouer contre l’Union sportive de Douala. C’était la coupe CAF, si je ne me trompe pas. Donc on m’a appelé que je dois aller retransmettre le match avec Kini Daba qui est à la radio.

Cela m’a marqué puisque ; je ne croyais pas. On m’a appelé et je suis allé pour retransmettre le match à Douala. Et c’est quelque chose que je ne peux pas oublier. J’ai compris que quand tu fais un travail, il faut bien le faire parce que les autorités t’observent et ils peuvent te rendre heureux un jour. Cela m’a beaucoup marqué. Grâce à la langue maternelle, j’ai pu visiter plusieurs pays. Par exemple, il n’y aucun pays voisin du Burkina Faso que je n’ai pas visité dans le cadre du métier, surtout le sport. J’ai été également au Maroc, au Cameroun, en Tunisie, en Afrique du Sud, en Guinée Équatoriale, etc., dans le cadre du sport.

Avez-vous un coup de gueule à lancer ?

Je vous remercie d’abord d’avoir pensé à moi. Je voudrais profiter m’adresser aux autorités du pays. Il faut qu’elles accompagnent les radios. Les radios accompagnent le développement du pays. Malheureusement, les moyens manquent. Donc, il faut que les journalistes radio puissent avoir une bonne formation afin d’être en mesure de savoi qu’une information doit être publiée parce qu’elle est jugée nécessaire, utile et peut contribuer au développement du pays. De nos jours, s’agissant du matériel, quand on prend par exemple le matériel que vous utilisez, vous pourriez rester chez vous et échanger avec moi. Il faut qu’on trouve du matériel adéquat. Concernant les travailleurs dans les radios, il faut aussi qu’on s’occupe bien d’eux. Parfois, il y a le manque de motivation. On doit les motiver. C’est une doléance adressée aux autorités.

Quant aux responsables des radios, ils doivent faire des efforts pour protéger leurs travailleurs, leur apprendre bien le métier, parce que quand une personne bénéficie d’une protection et d’une formation, il peut travailler avec joie et dignité. Enfin, je voudrais que les travailleurs sachent qu’à partir du moment où vous avez décidé d’être journaliste, ce n’est pas de l’argent que vous êtes venus chercher.

Si vous vous mettez à l’idée que vous voulez de l’argent, ne songez pas à être journaliste. Il faut aller ailleurs. Sinon dans le métier de journaliste, ne pensez pas que vous serez riches. Il faut d’abord avoir l’amour du travail, l’amour du pays. Il faut aussi savoir que vous avez pris l’engagement de donner la bonne information à la population et que vous voulez contribuer au développement du pays. Cet engagement n’a pas de prix ; c’est Dieu seul qui peut vous rémunérer. Si vous voulez donner une information sachant bien que cela peut créer un trouble ou détruire la société, ne la donnez pas.

Interview réalisée par Serge Ika Ki

et traduit par Ousséni Kafando (collaborateur)

Lefaso.net

Source: LeFaso.net