
Il faut honorer ceux qui nous quittent sans avoir rendu les armes à l’ennemi. Et sonner la trompète pour dire qu’un homme est tombé parce qu’il a vécu en ayant pour boussole le service aux autres. L’hommage aux morts est aussi de raconter les vies prises, envolées, mais dont l’empreinte sur les consciences reste impérissable. C’est là, la quintessence de l’héritage qu’ils nous ont laissé, c’est le puits de savoir où il faut s’abreuver, et c’est un honneur et un privilège de faire connaître leurs combats. Qui était Jesse Jackson, qui s’est endormi dans la paix du juste le 17 février 2026 à Chicago à l’âge de 84 ans ?
C’était un militant Jesse Jackson, et de quelle époque ! De l’Amérique raciste blanche, ségrégationniste où les Afro-Américains n’avaient pas les mêmes droits que les Blancs. Faisons simple et court : les Noirs n’avaient pas le droit de fréquenter les mêmes restaurants et bars que les Blancs, de vivre dans les mêmes quartiers côte à côte, d’aller dans les mêmes écoles, de prendre les mêmes bus ou les mêmes places dans les transports en commun, surtout dans les États du Sud. Le refus de voir les Noirs avec les Blancs culminait avec celui de voir un couple mixte d’amoureux, ce qui était un crime contre la suprématie blanche. Et dans un tel système, ils n’avaient pas le droit de vote, les Noirs. Voilà le monde dans lequel il est né, où l’esclavage était aboli mais était présent dans les cœurs et les esprits et se traduisait par une vie où les Noirs n’avaient pas les mêmes opportunités que les Blancs.
Un militant des droits civiques
Jesse Jackson s’est battu, a étudié la sociologie et est devenu un pasteur militant dans ce contexte. Ce qui n’est pas rien. Parce qu’un militant, c’est une personne qui ne passe pas son temps à scroller, mais s’engage pour une cause et qui, par l’action, cherche à faire venir à la vie, à mettre au monde et à porter au pinacle ses idées et ses opinions. Un militant n’est pas un rêveur solitaire, un ermite contemplatif, c’est un homme qui se bat avec d’autres congénères, il participe à un collectif organisé qui fait des manifestations, fait signer des pétitions, organise des séminaires et des colloques pour la cause qu’il défend.
C’est quelqu’un de généreux avec son temps qu’il donne bénévolement. Pour lui, si le temps c’est de l’argent, ses convictions et opinions valent plus que l’or fin et le diamant et méritent tout le temps qu’il leur donne gracieusement. Les militants ne sont pas des suiveurs d’un messie qui va résoudre les problèmes, ils s’associent pour changer la société, leur pays et le monde par la sensibilisation et la diffusion de leurs idées.
C’est ainsi que le révérend Jesse Jackson faisait partie de ceux qui disaient déjà que non seulement la vie des Noirs compte mais qu’elle était égale à celle de tout homme, et que l’égalité commandait que les Noirs aient les mêmes droits. Et ils (les Noirs éclairés des années soixante) se sont battus pour ces idées-là. Le mouvement pour les droits civiques aux États-Unis a été porté par des pasteurs noirs avec Martin Luther King à leur tête. Jeune pasteur à Chicago, Jesse Jackson était de la marche pour les droits civiques et était présent lors de l’assassinat du King (Martin Luther) le 4 avril 1968 à Memphis.
Chacun sait que c’était un mouvement pacifique qui prônait la désobéissance civile face aux lois non légitimes. Après la mort de Martin Luther King, Jesse Jackson va fonder People United to Serve Humanity, en français Peuple uni pour servir l’humanité (PUSH), pour défendre les droits civiques des Noirs et des pauvres auprès des partis politiques et des entreprises par divers moyens, dont le boycott. En 1984, il va élargir la focale de ce premier mouvement par un second, la Coalition Arc-en-ciel, qui se bat pour les droits civiques des minorités raciales, des petits agriculteurs, des mères qui travaillent, des chômeurs, des gays et des lesbiennes.
Engagé au Parti démocrate
Son combat sera aussi au sein du Parti démocrate américain, où il était à l’extrême gauche comme Bernie Sanders aujourd’hui. Son programme prévoyait une augmentation des impôts pour les 10 % les plus riches de la population américaine pour créer un système de remboursement universel des frais médicaux. Il avait pensé à une sorte d’Obamacare avant le premier président noir. Il était contre les interventions de l’armée américaine dans le monde. En 2003, il était opposé à l’intervention américaine en Irak. Partisan de la création d’un État palestinien, il était pour l’élimination des armes nucléaires.
C’est lui qui a creusé les sillons en tant que premier Afro-Américain en obtenant assez de voix pour gagner l’investiture du Parti démocrate. En 1984, il termine 3ᵉ des primaires du Parti démocrate avec 3 282 431 voix, soit 18,09 % des suffrages. Quatre ans plus tard, en 1988, il est deuxième avec 6 788 991, soit 29,12 % des suffrages. Il a doublé les voix qui se sont portées sur lui. Cette prouesse est colossale, car les Afro-Américains ne se sentaient pas concernés par le vote et n’étaient pas inscrits sur les listes électorales.
Ces militants ont travaillé pour les convaincre de s’inscrire sur les listes électorales et d’aller voter. Malcolm X qui, à un moment, penchait pour des solutions violentes en parlant de se battre pour la dignité, la justice, l’égalité et la liberté des Noirs « par tous les moyens nécessaires », a aussi insisté sur l’importance du vote : un homme, une voix a une puissance équivalente à celle d’une balle, disait-il.
Tous ces hommes de cette époque ont prêché un changement par le bulletin de vote. C’est ce qui explique que Jesse Jackson versait des larmes de joie, dans la foule, lors de l’élection de Barack Obama en 2009. C’étaient les fleurs de son combat et de celui de tous ceux qui ont milité pour les droits civiques. Obama, dans son hommage, dit qu’il est monté sur les épaules de Jackson pour gagner. « Avec ses deux campagnes pour la présidence, il a posé les bases de ma propre campagne pour le plus haut poste du pays », a écrit Barack Obama sur X, anciennement Twitter.
Le révérend Jesse Jackson a défendu sa vie durant que tous les Américains sans exception étaient des enfants de Dieu et qu’ils méritaient tous une égale dignité, les mêmes droits, la justice et la liberté. Écoutons encore ce qu’il disait : « Keep hope alive. »
Sana Guy
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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