Dans un contexte marqué par l’essor fulgurant du numérique et l’influence croissante des réseaux sociaux, la question de la responsabilité des acteurs du web s’impose avec acuité. C’est autour de cet enjeu majeur que s’est tenue, le 10 mars 2026 à Ouagadougou, une rencontre d’échanges entre blogueurs, activistes, influenceurs et autorités de la communication. À cette occasion, le chargé de communication de la Brigade centrale de lutte contre la cybercriminalité (BCLCC), Guesrima Aimé Ouédraogo, a livré une intervention sans détour sur les dérives numériques et les responsabilités qui incombent aux créateurs de contenus. « Après la sensibilisation, vient la répression », a-t-il mis en garde.

D’entrée de jeu, Guesrima Aimé Ouédraogo a salué l’initiative conjointe du Conseil supérieur de la communication (CSC) et du ministère en charge de la communication, qui vise à sensibiliser les acteurs du numérique avant de passer, si nécessaire, à des actions répressives. « Vous influencez l’opinion publique », a-t-il rappelé aux participants, insistant sur la nécessité de maîtriser les bonnes pratiques pour éviter toute interpellation par les services compétents. Car la loi s’appliquera à tous, sans distinction. « On ne tiendra pas compte du profil pour interpeller », prévient-il. Un message qui place chaque utilisateur face à ses responsabilités dans la construction d’un espace numérique sain au Burkina Faso.

Un préjudice de plus de 9 milliards de francs CFA

Pour mieux situer les enjeux, Aimé Ouédraogo a présenté le rôle et les missions de la BCLCC, structure nationale créée le 14 février 2020 pour lutter contre la cybercriminalité. Les chiffres avancés donnent la mesure du phénomène : plus de 20 000 plaintes enregistrées entre 2020 et décembre 2025, avec des infractions allant de la diffamation à l’escroquerie en ligne, en passant par le piratage de comptes et le chantage à la webcam. À cela s’ajoute un préjudice financier estimé à plus de 9 milliards de francs CFA, soit environ 1,5 milliard de francs CFA escroqués chaque année.

Derrière ces statistiques, ce sont des milliers de victimes et une menace réelle pour la stabilité sociale. « Chaque année, des personnes sont interpellées et déférées devant la justice », a-t-il précisé, soulignant que près de 200 individus ont déjà été arrêtés pour des faits liés à la cybercriminalité. Et ces chiffres, insiste-t-il, ne reflètent qu’une partie de la réalité. Car de nombreuses victimes ne portent pas toujours plainte.

L’un des axes majeurs de la communication a porté sur la typologie des fausses informations, un phénomène devenu central dans l’écosystème numérique. L’intervenant a ainsi distingué trois catégories que sont la désinformation, la mésinformation et la malinformation.

La désinformation, explique-t-il, correspond à des contenus délibérément fabriqués pour nuire, tandis que la mésinformation désigne des informations fausses partagées sans intention malveillante. La malinformation, quant à elle, repose sur des faits réels déformés ou amplifiés dans le but de manipuler l’opinion. À travers des exemples concrets, notamment des rumeurs de coup d’État ou des propos sortis de leur contexte, il a montré comment ces pratiques peuvent semer la panique, attiser les tensions et fragiliser la cohésion nationale.

Dans ce contexte, les réseaux sociaux et les messageries instantanées apparaissent comme les principaux vecteurs de propagation. Plateformes publiques, groupes privés, chaînes Telegram ou comptes anonymes : les canaux de diffusion sont multiples et souvent difficiles à contrôler. À cela s’ajoute l’usage croissant de l’intelligence artificielle, qui permet de générer de faux contenus crédibles, y compris en usurpant l’identité d’institutions ou de personnalités publiques.

« Nous avons déjà eu à déférer un monsieur qui avait 39 faux comptes sur les réseaux sociaux et faisait l’apologie du terrorisme », Guesrima Aimé Ouédraogo, chargé de communication de la BCLCC

Entre influence et responsabilité

Si les créateurs de contenus jouent un rôle clé dans la circulation de l’information, leur pratique n’est pas sans limites. Le chargé de communication de la BCLCC a mis en lumière plusieurs dérives : publication d’informations non vérifiées, absence de recoupement des sources, confusion entre opinion et information, ou encore recherche du buzz au détriment de la vérité.

« On ne peut pas, pour des abonnés ou de la visibilité, publier des contenus qui portent atteinte à la souveraineté de l’État ou à l’honneur des personnes », a-t-il averti. Il a également insisté sur la responsabilité des administrateurs de groupes, notamment sur des plateformes comme WhatsApp, où les contenus partagés engagent directement leur responsabilité.

Autre phénomène préoccupant, la prolifération de faux comptes et le piratage de profils existants. Des personnalités publiques, des autorités administratives ou religieuses voient régulièrement leur identité usurpée pour diffuser de fausses informations. Une stratégie visant clairement à manipuler l’opinion publique et à semer la confusion.

Conséquences et répression

Pour monsieur Ouédraogo, les dérives numériques ne sont pas sans impact. Elles contribuent à la propagation de rumeurs, à l’émergence de discours de haine et à l’exacerbation des tensions communautaires. Elles entraînent également une perte de confiance entre citoyens, fragilisant ainsi le tissu social. C’est pourquoi lorsque les infractions sont avérées, la réponse est ferme. « On n’a pas besoin d’une plainte pour intervenir », a indiqué Guesrima Aimé Ouédraogo. Les sanctions prévues par la loi sont diverses selon l’infraction.

1 à 5 ans de prison et jusqu’à 10 millions de francs CFA d’amende pour la diffusion de fausses informations ; 1 à 5 ans de prison pour diffamation et une peine d’amende de 500 000 à 2 millions de francs CFA. À cela s’ajoutent une peine d’emprisonnement de deux à six mois pour injures publiques avec une amende allant de 250 000 à un million de francs CFA ; et jusqu’à 3 ans de prison pour incitation à la violence avec une amende de 300 000 à 3 millions de francs CFA. Monsieur Ouédraogo insiste sur le fait que liker, partager ou commenter un contenu illicite peut également engager la responsabilité de l’internaute, s’il soutient ou amplifie le message.

Appel à la vigilance et à l’éthique

Face à ces enjeux, la BCLCC mène des actions de sensibilisation, notamment auprès des jeunes, à travers des campagnes de cyberprudence et de citoyenneté numérique. L’objectif est d’instaurer une culture de responsabilité dès le plus jeune âge, afin de construire une société numérique plus résiliente.

Au-delà de la sensibilisation, la BCLCC agit sur plusieurs fronts. Elle assure une veille active sur les réseaux sociaux, accompagne les victimes de piratage dans la récupération de leurs comptes et met à disposition une plateforme de signalement accessible en ligne. Le chargé de communication de la BCLCC a invité chaque acteur du numérique à adopter une posture responsable et réfléchie. Avant toute publication, il recommande de se poser une série de questions essentielles : Est-ce positif, éthique, nécessaire, sympathique, exact et respectueux ?

Dans un contexte où la « guerre de l’information » est une réalité, la vigilance devient une exigence collective. Car, pour lui, au-delà des sanctions, c’est l’image du pays, la cohésion sociale et la stabilité nationale qui sont en jeu. Plus qu’un simple outil d’expression, le numérique apparaît ainsi comme un espace de responsabilité partagée, où chaque clic, chaque mot et chaque publication peuvent contribuer, soit à construire, soit à fragiliser la société burkinabè.

Hamed Nanéma

Lefaso.net

Source: LeFaso.net