
Certaines réalités ne s’expliquent pas. Elles se vivent. Et parfois, il suffit d’une immersion—brève ou prolongée—pour que ce qui était invisible devienne impossible à ignorer. C’est l’expérience qu’a vécue le docteur Cheikh Tidiane Gadio, diplomate sénégalais aujourd’hui engagé comme envoyé spécial de l’OIF pour le Mali et de l’OCI pour la République centrafricaine.
En 1984, au cœur de la Révolution Démocratique et Populaire, le Président Thomas Sankara prend une décision aussi simple en apparence que profondément subversive dans ses implications.
À l’occasion de la Journée internationale des femmes du 8 mars—qu’il décrète exceptionnellement chômée afin d’en souligner la portée—il demande aux hommes de faire une chose inhabituelle : aller au marché et cuisiner.
Le geste peut sembler anodin, mais il ne l’était pas. Car derrière cette instruction se cachait une stratégie politique, sociale et presque pédagogique : forcer une prise de conscience. Non pas par des discours, mais par l’expérience. Non pas en expliquant, mais en faisant vivre.
Il ne s’agissait pas simplement de célébrer la femme. Il s’agissait de faire en sorte que les hommes comprennent, concrètement, ce que signifie être une femme dans la réalité quotidienne du Burkina Faso de l’époque. Alors, il a inversé les rôles.
Dans les villes, l’initiative est largement suivie. On voit des hommes, parfois maladroits, parfois hésitants, déambuler dans les marchés, négocier les prix, s’interroger sur la qualité des produits, puis rentrer chez eux pour préparer le repas. Pour beaucoup, c’est une première.
Et très vite, une évidence s’impose. Faire le marché n’est pas un geste anodin. C’est un exercice de gestion, de calcul, d’arbitrage. Les prix augmentent, les revenus stagnent, et chaque décision devient un compromis silencieux. Ce que certaines femmes tentaient d’expliquer depuis des années devient soudain visible.
Car jusque-là, lorsque les épouses se plaignaient du manque d’argent pour faire les courses, beaucoup d’hommes ne comprenaient pas. Comment l’auraient-ils pu ? Ils n’avaient jamais, en tout cas dans leur majorité, été confrontés à cette réalité. Certains allaient même jusqu’à soupçonner leurs femmes de dissimuler une partie de l’argent.
Mais une fois au marché, face aux prix réels, face aux choix concrets qu’il faut faire avec des moyens limités, la perception change. Ce que le discours n’avait pas réussi à faire, l’expérience l’impose.
L’objectif de Sankara dépassait largement le symbole du 8 mars. Il ne s’agissait pas d’un geste isolé, mais d’un déclencheur. Une invitation à repenser l’équilibre au sein du couple. À encourager les hommes à participer, non pas une fois par an, mais régulièrement. À transformer une prise de conscience ponctuelle en habitude durable.
C’était, à sa manière, une révolution dans la sphère la plus intime : celle du foyer. Une révolution fidèle à l’esprit de l’époque. Mais comme toute transformation profonde, elle n’a pas été accueillie de manière uniforme. Si les centres urbains ont largement adhéré à cette initiative, les zones rurales ont parfois opposé une résistance plus marquée. Pour certains, cette demande était perçue comme une contrainte, voire une remise en question des rôles traditionnels. Et pourtant, malgré les résistances, quelque chose avait été semé.
Aujourd’hui, plusieurs décennies après la disparition de Sankara et l’arrêt progressif de cette initiative, son esprit continue de vivre—discrètement, presque silencieusement—dans certains gestes du quotidien. Certains hommes continuent d’aller au marché. Non pas parce qu’on le leur impose, mais parce qu’ils ont compris.
Mon père est de ceux-là. Depuis l’introduction de cette initiative jusqu’à son départ à la retraite, il a pris une décision simple, mais inébranlable : aider ma mère trois fois par mois pour faire le marché. Une promesse qu’il n’a jamais manquée. Jamais.
Même lorsqu’il partait en mission pendant plusieurs semaines, il trouvait toujours un moyen de se rattraper à son retour. Comme si, au-delà du geste, il y avait un engagement plus profond, une forme de discipline personnelle, presque une philosophie de vie.
Et lorsqu’on lui demandait pourquoi il s’imposait une telle rigueur, sa réponse était toujours la même, calme, sans emphase :
« Quand une idée est bonne, on la prend et on l’applique, peu importe de qui elle vient. Si la femme peut aider l’homme au champ, pourquoi l’homme, lui, n’aiderait pas la femme au foyer ? »
Dans cette phrase, il n’y avait ni revendication, ni idéologie. Seulement une vérité simple.
L’initiative portée par Thomas Sankara en 1984 n’était pas seulement un geste politique inscrit dans un moment précis de l’histoire du Burkina Faso ; elle portait en elle une intuition plus profonde, presque universelle, sur la manière dont les êtres humains ne comprennent réellement certaines réalités qu’à la condition d’y être confrontés eux-mêmes, dans la durée, dans la répétition, dans l’expérience directe.
C’est sans doute pour cette raison qu’elle a trouvé, bien des années plus tard, un écho inattendu dans la trajectoire d’un autre homme, né ailleurs, dans un autre pays, évoluant dans un tout autre univers, mais qui, sans le savoir peut-être, allait vivre une expérience dont la portée résonne étrangement avec cette intuition initiale.
Cet homme, c’est le docteur Cheikh Tidiane Gadio, éminente figure politique et diplomatique sénégalaise.
Lorsqu’il évoque cet épisode de sa vie, il commence toujours avec une forme de retenue, presque une précaution, comme s’il voulait s’assurer que ses mots ne soient pas mal compris, ni interprétés comme une tentative de se mettre en avant. Il précise d’emblée qu’il ne s’agit ni d’un exploit, ni d’un mérite particulier, encore moins d’un acte exceptionnel au sens où on l’entend habituellement. Et pourtant, à mesure que le récit se déploie, il devient évident que ce qu’il s’apprête à raconter relève bien d’une expérience rare. Non pas parce qu’elle serait inaccessible, mais parce que peu d’hommes choisissent volontairement de s’y exposer.
Tout commence aux États-Unis. À cette époque, il vient d’achever son doctorat. Son épouse, elle, termine son Master. La trajectoire la plus attendue aurait été simple : rentrer ensemble au Sénégal, reprendre le fil de la vie là où il avait été momentanément suspendu, et avancer dans une continuité rassurante. Mais ce n’est pas ce qu’il propose.
Il lui dit, au contraire, de rester. De poursuivre ses études, d’entreprendre, elle aussi, un doctorat. Non pas par défi, ni par ambition démesurée, mais parce qu’il reconnaît en elle une capacité, une intelligence, une promesse qu’il refuse de voir interrompues par les contraintes implicites des rôles assignés. Elle accepte. Et lui, fidèle à un engagement pris antérieurement, rentre au Sénégal.
Au début, peut-être, tout cela ressemble à un arrangement logique. Une décision prise à deux, dans l’intérêt de l’avenir. Mais très vite, à distance, une réalité s’impose à lui Sa femme ne poursuit pas seulement un doctorat. Elle élève aussi trois enfants.
Trois enfants.
Et peu à peu, derrière la décision initiale, il perçoit ce que cette réalité implique réellement. Non pas en théorie, mais en poids, en heures, en fatigue accumulée, en gestes répétés.
Alors Dr Gadio fait quelque chose que peu d’hommes, à cette époque, auraient envisagé. Il interrompt son travail à Dakar et retourne aux États-Unis. Non pas pour reprendre sa place initiale ni pour poursuivre sa propre trajectoire, mais pour en occuper une autre. Une place qui, bien souvent, échappe au regard, ne donne lieu à aucune reconnaissance particulière, et dont la valeur réelle ne se mesure qu’à l’aune de ce qu’elle permet aux autres de devenir. Il devient, selon ses propres mots, un homme au foyer. Le terme est simple, la réalité qu’il recouvre l’est beaucoup moins.
Les journées commencent très tôt, dans cette temporalité particulière où le temps n’appartient jamais vraiment à celui qui le vit, parce qu’il est immédiatement structuré par les besoins des autres. Il faut réveiller les enfants, veiller à leur préparation, s’assurer qu’ils prennent leur douche, choisir leurs vêtements, organiser le petit-déjeuner, anticiper les retards, apaiser les résistances, gérer les imprévus. Des gestes simples, en apparence mais qui—en réalité—demandent une présence constante, une attention sans relâche.
Puis vient le moment de les accompagner à l’arrêt du bus. Et c’est souvent là que le corps entre véritablement dans l’expérience. Le froid est parfois intense, atteignant des températures de moins dix, moins quinze degrés. Un froid qui ne se contente pas d’être inconfortable, mais qui s’impose physiquement, qui ralentit les mouvements, qui exige un effort supplémentaire à chaque pas. Et pourtant, cette contrainte ne suspend rien. Elle s’intègre simplement dans la routine, comme une variable supplémentaire à gérer. Parce que la routine, elle, ne s’arrête jamais.
Lorsque les enfants partent à l’école, la journée ne s’allège pas ; elle change de nature. Dr Gadio rentre à la maison, s’occupe du ménage, du rangement, de l’organisation des tâches domestiques, tout en veillant à ce que son épouse puisse se consacrer pleinement à son travail académique. Il l’encourage à aller à la bibliothèque, à s’isoler, à travailler sans être interrompue, comme si, pour une fois, l’espace intellectuel devait lui appartenir entièrement, sans être fragmenté par les exigences du quotidien.
Puis, inévitablement, une autre dimension de la journée s’impose : la question du repas. Qu’allons-nous manger ce soir ?
Ce qui, là encore, peut sembler anodin devient, dans la pratique, un exercice complexe, fait de choix, d’arbitrages, d’anticipation. Il faut aller au marché, sélectionner les produits, évaluer leur qualité, tenir compte du budget, imaginer les repas, organiser leur préparation. Et peu à peu, sans s’en rendre compte, il entre dans un autre monde. Un monde fait de détails invisibles, de décisions minuscules mais constantes, de responsabilités qui ne s’annoncent jamais comme telles, mais qui s’accumulent, jour après jour.
Il apprend à cuisiner.
Pas de manière occasionnelle ou comme un loisir, mais comme une nécessité quotidienne. Et progressivement, presque sans s’en rendre compte, il développe une véritable compétence culinaire, au point de maîtriser une grande variété de plats locaux sénégalais.
Mais ce n’est pas cela, le plus important. Ce qui le marque, ce n’est pas la compétence acquise, mais plutôt la compréhension. Une compréhension qui ne peut pas s’enseigner, qui ne peut pas se transmettre par des mots.
Une compréhension qui ne naît que d’une immersion totale. Car ce qui caractérise cette expérience, ce n’est pas l’intensité d’un moment particulier. C’est la continuité.
Pendant un an, il vit ce rythme. Seize heures par jour, parfois. Seize heures consacrées aux enfants, à la maison, à l’organisation de la vie quotidienne. Seize heures où chaque tâche, prise isolément, semble insignifiante mais où l’ensemble devient écrasant.
Et c’est là que quelque chose bascule. Il ne s’agit plus d’aider. Il ne s’agit plus de soutenir. Ces mots deviennent insuffisants. Il s’agit de voir. Voir vraiment. Voir ce que représente, concrètement, une journée entière consacrée aux autres. Voir ce que signifie porter, en permanence, une multiplicité de responsabilités invisibles. Voir ce que signifie porter cela, non pas une fois, mais chaque jour. Voir ce que cela demande, non seulement physiquement, mais mentalement et émotionnellement. Et surtout, voir ce que cela exige sans reconnaissance particulière.
Lorsqu’il affirme aujourd’hui que cette expérience lui a appris l’immense respect qu’il porte aux femmes, ses mots ne relèvent ni de l’hyperbole ni de la rhétorique. Ils traduisent une transformation. Car ce respect, dit-il, ne provient pas uniquement de l’amour qu’il éprouve pour sa mère, pour son épouse ou pour ses enfants. Il s’enracine surtout dans cette année particulière, au cours de laquelle il a vécu, de l’intérieur, une réalité qu’il ne pouvait auparavant qu’observer de l’extérieur.
Et lorsqu’il ajoute qu’il n’échangerait jamais cette expérience—pas même contre la fonction de ministre des affaires étrangères—ce n’est ni une exagération ni une formule destinée à marquer les esprits. C’est l’expression d’une hiérarchie des valeurs qui s’est redéfinie. Parce que ce qu’il a découvert cette année-là n’a rien à voir avec une fonction, rien à voir avec un titre. C’est une forme de lucidité, une manière de regarder le monde et de ne plus pouvoir faire semblant de ne pas voir.
C’est une expérience qui modifie la manière de percevoir les autres, la manière de comprendre ce qui, jusque-là, semblait aller de soi. Et peut-être est-ce là que se révèle, dans toute sa profondeur, l’intuition qui reliait, sans qu’ils ne se connaissent, Sankara et Gadio : On ne comprend véritablement une réalité que lorsque l’on accepte d’y entrer. Pas pour un instant, pas pour un symbole, mais suffisamment longtemps pour en éprouver le poids. Et, parfois, pour en être transformé.
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Naya Sankoré
Source: LeFaso.net
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