
L’ambassadeur de l’Union européenne, SEM Philippe Bronchain, a effectué une visite dans les locaux de Lefaso.net le mardi 5 mai 2026 à Ouagadougou. En l’absence du Dr Cyriaque Paré, il a été reçu par le directeur des rédactions, Désiré Théophane Sawadogo, et le rédacteur en chef, Samuel Somda. Dans une interview accordée à Lefaso TV, le diplomate européen a confié que cette visite s’inscrit dans une volonté de mieux comprendre le fonctionnement du média et de favoriser des échanges directs avec ses équipes. Au-delà de cet objectif, les échanges ont porté sur plusieurs sujets d’actualité, dont la journée de l’Europe, célébrée chaque 9 mai. Les discussions ont également permis d’évoquer l’état des relations entre l’Union européenne et le Burkina Faso, qualifiées de solides et ancrées selon le diplomate. Lisez plutôt !
Lefaso.net Pour commencer, dites-nous quel est l’objectif de cette visite aujourd’hui ?
Philippe Bronchain : L’objectif de cette visite, c’est de pouvoir découvrir la manière dont vous travaillez, de découvrir également les journalistes et d’avoir un échange avec eux ; surtout que vous êtes le doyen de la presse en ligne. Le 3 mai, nous avons eu l’occasion de fêter la journée mondiale de la liberté de la presse. Et la liberté de la presse pour nous, dans l’Union européenne, est un élément qui est absolument fondamental, majeur et fait partie de la démocratie et de la liberté d’expression. Elle fait partie de nos valeurs. Et donc, c’est toujours un plaisir aussi, lorsque nous sommes à l’étranger, de pouvoir rencontrer les journalistes, de voir dans quelles conditions ils travaillent, quels sont ceux qu’ils estiment, qu’est-ce qui fonctionne bien, moins bien et également d’avoir leur regard, parce qu’ils ont également des contacts particuliers avec la société.
Le 9 mai est célébrée la journée de l’Europe. Pouvez-vous nous rappeler la signification de cette journée et nous dire pourquoi il est si important de la célébrer ?
Le 9 mai 1950, Robert Schumann, un des pères fondateurs de l’Union européenne, a présenté une déclaration où il proposait la création à l’époque de ce qu’on appelait la CECA, qui était la Communauté européenne du charbon et de l’acier. L’idée était de mettre ensemble tout ce qui était acier et charbon, car c’étaient les éléments essentiels qui avaient permis de constituer des arsenaux militaires importants entre les deux guerres. Six pays ont adhéré à la déclaration et ont été à l’origine de la mise en place de ce qu’on appelait la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) et de la Communauté économique européenne (CEE), créée en 1957.
Il y avait la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg qui faisaient déjà partie d’une union un peu plus ancienne qu’on appelle le Benelux et qui existe toujours ; et bien évidemment l’Allemagne, la France et l’Italie.
Et justement dans le cadre de cette célébration cette année, quelles sont les principales activités ?
Lundi 4 mai, nous avons eu l’occasion de monter l’ensemble des 27 drapeaux des États membres et c’est un point qui est important. Nous sommes une structure très particulière, qui n’a vraiment aucune commune mesure avec une autre organisation à travers le monde à l’heure actuelle. L’UE demeure très attractive également parce que nous avons pas mal de pays candidats, qui doivent remplir des critères très stricts d’adhésion. J’ai la grande chance de pouvoir vous rendre visite aujourd’hui et de pouvoir parler de l’Union européenne. Demain 6 mai 2026, nous aurons l’occasion de pouvoir visiter des projets qui ont été financés par l’Union européenne, parmi lesquels une école primaire à Bassinko qui a été inaugurée en 2025, le canal de Tanghin que j’ai eu l’occasion d’inaugurer au mois de septembre de l’année dernière et ensuite le périmètre maraîcher de la ceinture verte de Ouagadougou. J’aurai ensuite, avec des collègues des États membres qui seront également présents, l’occasion d’avoir un échange avec des étudiants de la faculté des sciences juridiques et politiques de l’université Thomas Sankara.
Pour revenir aux relations qui existent entre l’Union européenne et le Burkina Faso, comment décrivez-vous l’état actuel de cette relation ?
La première chose qui me paraît importante dans cette relation, c’est de souligner qu’elle est très ancienne. Elle date de 1959. Donc deux ans après la mise en place de la communauté économique européenne, nous avons mis en place cette relation. À l’époque, on ne parlait pas des délégations de l’UE, car c’est un système assez récent mis en place après le traité de Lisbonne de 2009. À l’époque, c’étaient donc des représentations de la Commission européenne. Nous avons des relations qui sont très anciennes avec le Burkina. Et nous savons que le Burkina a connu des tempêtes, des marées et des vents, mais jamais l’Union européenne n’a quitté le Burkina. Et le deuxième message que je veux passer ici, c’est qu’il n’y a pas eu de la part de l’Union européenne d’opportunisme quelconque dans notre démarche.
Nous sommes ici depuis 1959. Le Burkina et l’Union européenne ont toujours entretenu des relations à toute période de l’histoire. Donc cela représente pour moi un point important. Le troisième point qui est important, c’est que, bien évidemment, nous sommes très attentifs aux différents domaines d’intervention prioritaires pour le gouvernement, de manière aussi à ce que, quand nous pouvons financer une série de choses, on puisse accompagner les autorités. Et ça, c’est un message qui est important. Si je reprends la période 2021 à 2024, le montant des investissements de l’Union européenne, c’est-à-dire strictement de l’Union européenne, sans compter les États membres, ici au Burkina Faso, a été de l’ordre de 300 millions d’euros, soit 200 milliards de FCFA. Et si vous rajoutez ce que l’Union européenne a fait, plus la totalité des États membres que l’on a ici, plus notre contribution considérable au système de l’ONU, nous parvenons à des montants qui sont beaucoup plus considérables. Des pays comme l’Allemagne, la Belgique, le Danemark, l’Italie, les Pays-Bas, la France aussi, ont accordé des financements qui sont extrêmement importants. Donc nous apportons un énorme appui qui s’inscrit dans la durée, qui a toujours été stable et fiable.

Maintenant, dans cette relation entre le Burkina Faso et l’Union européenne, il y a beaucoup d’autres choses que l’on fait mais qui ne sont pas connues ou qui sont relativement peu connues. Simplement, un point de rappel sur ce que nous mettons ici en termes de financement : c’est du don. Nous ne sommes pas dans une situation où, au moment où nous soutenons les initiatives gouvernementales, nous demandons quelque chose en retour. Nous, on fait du don. Et il y a peu de pays ou d’entités aujourd’hui qui en font.
Nous rappelons bien évidemment qu’on peut faire également du prêt à travers la Banque européenne d’investissement, ce qu’on a fait pour le canal de Tanghin. J’insiste, et cela est aussi un point important, que dans les relations commerciales entre l’Union européenne et le Burkina Faso, le Burkina Faso, en vertu d’une initiative de l’UE dénommée « Tout sauf les armes », exporte la quasi-totalité des produits vers l’Union européenne sans droits de douane ni quotas. Et cela remonte à 2001. Évidemment, il y a des conditions à remplir, des critères sanitaires et autres, mais moyennant cela, il n’y a pas de problème, tout peut entrer sur le marché européen.
Enfin, un dernier point que je voudrais mettre en exergue : il y a également des interventions à travers des partenaires multilatéraux que nous finançons et pour lesquels nous sommes les plus importants financeurs aujourd’hui, c’est-à-dire les Nations Unies qui sont présentes, mais également lorsqu’il y a des prêts qui sont octroyés par la Banque mondiale ou des interventions octroyées par le FMI, derrière, il y a aussi les États membres de l’Union européenne qui évidemment sont présents.
Est-ce que le contexte sécuritaire et politique a un impact quelconque sur cette coopération ?
Nous nous adaptons à la situation locale telle qu’elle existe. Bien évidemment, il y a des zones dans lesquelles il n’y a pas ou il n’y a plus de projet parce que la situation sécuritaire ne le permet pas tout simplement. Il y a des zones qui sont difficiles d’accès mais où on travaille très bien avec les autorités et sur lesquelles nous faisons de l’humanitaire. Nous sommes aujourd’hui le plus grand pourvoyeur d’aide humanitaire. J’ai eu l’occasion récemment d’aller à Dori où j’ai été accueilli par le gouverneur. J’ai rencontré également des personnes déplacées internes qui s’y trouvaient. Bien évidemment aussi, on tient compte de ce que disent les autorités en termes de priorités à un moment donné.
Avez-vous des exemples concrets des fruits de ce partenariat ?
En 2026, le Burkina Faso et l’Union européenne fêtent 67 ans de collaboration. Il s’agit d’un long chemin ensemble qui a créé énormément de liens de respect et de franchise qui doivent nous permettre d’échanger et de dialoguer de façon constante et productive dans la recherche d’intérêts communs. L’Union européenne, et ses États membres qui sont actuellement présents ici, restent engagés avec le peuple burkinabè dans ses efforts pour le mieux-être du pays. C’est vraiment un point fondamental pour nous. Et nous souhaitons de tout cœur également que le Burkina Faso puisse se débarrasser du terrorisme pour que les populations touchées puissent regagner des localités, que des milliers d’enfants puissent reprendre également le chemin de l’école. En termes d’acquis, je voudrais simplement citer quelques exemples.
Je ne vais pas vous faire un compte rendu de 67 ans, ce serait un peu trop long. Nous avons soutenu la politique de gratuité des soins pour les enfants de moins de 5 ans, mais également pour les femmes enceintes au Burkina. Nous avons également construit énormément d’écoles, des infrastructures sanitaires, dans diverses parties du pays. Actuellement, nous sommes très engagés dans l’amélioration de tout ce qui est production agro-silvo-pastorale. Nous avons également été très actifs dans le domaine des infrastructures : la réhabilitation du tronçon Cinkansé-Boromo, la construction du pont sur le fleuve Mouhoun, mais également la centrale solaire de Zagtouli, la rénovation de l’aéroport de Dori qui devrait, je l’espère, démarrer tout prochainement, des logements également pour des personnes vulnérables, le canal de drainage de Tanghin que j’ai eu l’occasion de pouvoir inaugurer.
À côté de cela, nous avons aussi fait pas mal de choses, y compris dans le domaine culturel, puisque nous avons eu l’occasion de soutenir entre autres la Semaine nationale de la culture, le FESPACO, le SIAO. Une autre contribution significative, c’est l’octroi de bourses à travers différents programmes portés par l’Union européenne. Et puisque je sais que parfois on nous dit que l’Union européenne est une forteresse, je voudrais signaler aussi que nous délivrons également, pas directement par l’Union européenne parce que nous ne sommes pas compétents pour les services consulaires, mais à travers les États membres qui sont présents ici, des visas qui permettent à des Burkinabè d’accéder pour différentes raisons, que ce soit du business, des études ou simplement visite qui permet d’accéder à un ensemble très large de pays grâce notamment au visa Schengen. Et le nombre de visas que nous accordons est largement supérieur à ce que font d’autres acteurs internationaux.
En plus de la culture, quels sont les secteurs prioritaires de l’Union européenne au Burkina Faso ?
Les secteurs sont très variés. Nous avons beaucoup fait en matière de gouvernance. Au niveau de l’Union européenne, nous pensons simplement que dans les besoins essentiels de toutes les sociétés partout à travers le monde, vous avez deux grands domaines qui sont l’éducation et la santé. Nous y sommes bien évidemment actifs. Un aspect sur lequel nous sommes également extrêmement présents, c’est tout ce qui relève de la question de la sécurité alimentaire ; les questions de l’eau et d’assainissement sont des éléments qui sont importants, sans oublier tout ce qui est question d’énergie, d’infrastructure, de cohésion sociale, de formation professionnelle, d’emploi des jeunes. Je dirais aussi qu’à côté de tous ces secteurs dans lesquels nous intervenons à travers notre coopération au développement, c’est important pour nous aussi d’avoir des dialogues avec les autorités burkinabè sur d’autres domaines, qu’il s’agisse de droits humains par exemple ou en matière de multilatéralisme. Quand je rencontre le ministère des Affaires étrangères, parmi les sujets que l’on discute figure la question du multilatéralisme. C’est la manière dont le Burkina voit les choses et nous pouvons ainsi confronter nos perspectives.
Est-ce que ces priorités répondent aux besoins les plus urgents du pays en ce moment ?
À notre sens, oui, sachant que bien évidemment les besoins évoluent, mais vous avez des besoins de base qui restent. Et c’est un point sur lequel j’insiste beaucoup. Nous avons un dialogue qui est permanent avec les autorités et donc la totalité de ces contacts permet évidemment de pouvoir aligner les interventions que nous faisons sur les priorités du gouvernement. Ensuite, une fois que les contrats sont signés, nous avons un suivi qui se met en place. Mais il est évident qu’on ne vit pas dans notre bulle, certainement pas. Donc pour nous, il est important de pouvoir nous aligner sur les priorités du pays.
Le Burkina Faso affiche une volonté de diversification de ses partenaires et de renforcement de sa souveraineté. Est-ce que l’Union européenne voit cette dynamique comme une opportunité ou un défi pour la coopération ?
Ni l’un, ni l’autre en fait. Je pense que, d’une part, il y a de la place pour tout le monde et puis, d’autre part, la communauté internationale est faite d’une très grande diversité. Il est normal qu’un pays puisse avoir des relations diplomatiques avec d’autres pays. Cela ne pose absolument pas de problème. Maintenant, en matière de coopération avec le pays, s’il y a d’autres intervenants qui viennent sur certains secteurs, c’est parfait ! De toute façon, les besoins sont toujours relativement importants et vous pouvez toujours effectivement, en fonction des priorités des uns et des autres ou des capacités, vous placer. Mais qu’il y ait une diversification, c’est quelque chose qui est constaté partout à travers le monde et je voudrais simplement indiquer aussi que nous-mêmes, au niveau de l’Union européenne, nous avons des ambassades dans la plupart des pays à travers le monde et nous entretenons des relations diplomatiques avec pratiquement tous les pays. Donc on ne pourrait pas reprocher à un État, à un moment donné, de diversifier ses relations alors que nous-mêmes nous le faisons.
Vous avez pris fonction en septembre dernier, quelles sont vos priorités en tant qu’ambassadeur et quels résultats souhaitez-vous concrètement atteindre durant votre mission ?
Une des traditions pour un ambassadeur lorsqu’il prend ses fonctions, c’est de vouloir renforcer les relations avec l’État qui l’accueille. Ça, c’est un point qui est important. Avec mon homologue du Burkina Faso à Bruxelles, nous partageons évidemment les mêmes objectifs, à savoir que le but du jeu c’est de représenter le pays ou l’institution pour laquelle nous travaillons. Autre résultat, c’est de pouvoir évidemment défendre nos intérêts, mais ce qui est important pour moi aussi, c’est de pouvoir comprendre au mieux les préoccupations des autorités burkinabè ; de comprendre également la culture, car c’est un point qui pour moi est crucial pour bien comprendre le pays et de pouvoir rapporter à mes autorités. En fonction de cela, bien évidemment, c’est de pouvoir avancer ensemble.
Quel avenir souhaitez-vous pour les relations entre l’Union européenne et le Burkina Faso ?
Nous sommes en relation maintenant depuis 1959, ce qui nous donne 67 ans, donc ce qu’on peut souhaiter, c’est 67 prochaines bonnes années.
Propos recueillis par Hanifa Koussoubé
Lefaso.net
Source: LeFaso.net




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