
Sur les réseaux sociaux, les vidéos se multiplient. Elles exhibent voitures de luxe, voyages et promesses d’indépendance financière. Derrière ces images, de jeunes africains assurent avoir bâti leur réussite grâce à la cryptomonnaie ou au trading. Leurs pages rassemblent parfois des milliers d’abonnés. Réalité ou arnaque ? Une chose est certaine : entre rêves de richesse rapide, innovation financière et risques encore mal maîtrisés, les crypto-actifs séduisent de plus en plus de jeunes dans l’espace de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).
Longtemps considérés comme un phénomène marginal, les crypto-actifs bouleversent progressivement le système financier mondial. Investissement, transfert d’argent, épargne numérique ou paiement en ligne, les usages se multiplient à grande vitesse. Dans plusieurs pays africains, ces actifs numériques apparaissent désormais comme une alternative aux circuits financiers classiques.
Jeune salarié burkinabè dans la région du Guiriko, Jonathan Combelem dit trouver dans les crypto-actifs une alternative plus rapide et plus flexible aux services bancaires classiques. Il affirme utiliser les cryptomonnaies comme outil d’investissement, notamment en raison de la rapidité des transactions et de la sécurité offerte par les protocoles numériques. Mais derrière les promesses de gains, il reconnaît avoir lui-même connu des pertes financières à ses débuts, liées à une erreur lors d’un transfert et un manque de connaissances du secteur.
Selon lui, l’univers des crypto-actifs exige prudence et apprentissage. Jonathan Combelem estime d’ailleurs que de nombreuses personnes vendent aujourd’hui des formations en ligne, promettant des revenus mensuels importants sans toujours présenter un historique crédible ni des résultats vérifiables. Il explique également que certains investisseurs utilisent des stratégies complexes comme l’effet de levier, afin d’augmenter leurs gains potentiels, tout en s’exposant à des pertes tout aussi importantes.

Les coachs en cryptomonnaie
Cette montée de l’intérêt pour les crypto-actifs a favorisé l’émergence de nombreux coachs et formateurs sur les réseaux sociaux. Avec sa page Facebook cumulant plus de 264 000 followers, Orphée Akodé se présente comme un trader comptant six années d’expérience dans le domaine. Le jeune béninois affirme proposer le meilleur algorithme de trading propulsé par l’IA, capable de transformer les performances des investisseurs.
« Un homme sage a dit un jour, il faut dormir pour rêver. Mais pour réaliser ses rêves, il faut se réveiller. Tu rêves d’être millionnaire ?
Arrête de dormir, réveille-toi et va réaliser ton rêve. La réussite est le résultat d’un travail acharné et d’un mindset de gagnant. Faites confiance au processus », publie-t-il sur sa page Facebook. À travers ses contenus, Orphée Akodé promet une indépendance financière à ceux qui souhaitent se lancer dans le trading, mais craignent d’échouer. Il invite ses abonnés à découvrir une nouvelle manière de trader grâce à l’intelligence artificielle et à son système “Goat of Trading Advanced”. Cela est censé permettre d’automatiser les opérations, de générer des profits même avec de faibles montants et de transformer les pertes en gains.

À Abidjan, en Côte d’Ivoire, Bouhari Mouhamed s’est lui aussi donné pour mission de démocratiser la compréhension des crypto-actifs auprès de la jeunesse africaine. Il affirme capitaliser six années d’expérience dans le secteur, marquées selon lui par plus de 123 conférences et rencontres organisées en Afrique francophone. Son objectif, explique-t-il, est de rendre la blockchain et le Bitcoin plus accessibles grâce à une approche pédagogique.
Avec son équipe, il a lancé le projet « Bitcoin Tour ». Une tournée gratuite de sensibilisation, d’éducation et de formation destinée principalement aux étudiants des universités et grandes écoles, annonce-t-il sur sa page.
Suivi par 8 000 abonnés sur Facebook, Bouhari Mouhamed explique que cette initiative vise non seulement à former les jeunes aux usages des cryptomonnaies, mais aussi à leur présenter les opportunités professionnelles offertes par l’écosystème blockchain. « La première édition du « Bitcoin Tour 2025 » a été organisée à l’université de Cocody, à Abidjan », précise-t-il.

Un heureux gagnant de la cryptomonnaie
Dans la capitale politique burkinabè, Bernard Ouédraogo, connu sous le surnom de « Papa Riche », dit avoir découvert l’univers des cryptomonnaies en 2017 à travers un groupe WhatsApp. Ancien professeur d’anglais entre 2012 et 2019, il explique avoir quitté l’enseignement pour créer sa propre entreprise afin de contribuer au développement du Burkina Faso et de l’Afrique, à travers les technologies numériques. Passionné par l’innovation, il dit avoir rapidement compris que le numérique, les plateformes digitales, la blockchain et les crypto-actifs occupaient désormais une place centrale dans l’économie mondiale. Aujourd’hui, il organise des formations et des événements destinés à sensibiliser les jeunes aux opportunités offertes par cet écosystème. Selon lui, plusieurs stratégies permettent de générer des revenus dans ce domaine, notamment le trading, le staking, l’arbitrage ou encore les ICO. Toutefois, il recommande principalement le « holding ». Une méthode consistant à acheter des cryptomonnaies puis à les conserver sur le long terme en attendant une hausse de leur valeur.
Pour Bernard Ouédraogo, les crypto-actifs constituent aussi un levier de financement pour les projets numériques africains. Il assure avoir investi plusieurs dizaines de millions de francs CFA grâce aux revenus tirés de la cryptomonnaie. Il cite à cet effet l’investissement dans le développement de sa plateforme SmartTontine, pour laquelle plus de 100 millions de francs CFA auraient été mobilisés. Selon lui, le Bitcoin ne se limite pas à un outil spéculatif, mais représente avant tout une technologie capable de faciliter les paiements, la digitalisation et la création de startups innovantes. Tout en reconnaissant les difficultés réglementaires et le manque d’accompagnement institutionnel en Afrique, il estime que la jeunesse africaine doit continuer à investir ce secteur afin de bâtir un environnement favorable à l’innovation financière et technologique.

« Un couteau à double tranchant »
Cependant, derrière les récits de réussite, les inquiétudes demeurent nombreuses. Étudiant en gestion et administration culturelle à l’université Joseph Ki-Zerbo, à Ouagadougou, Daouda Ouédraogo estime que les cryptomonnaies représentent un univers à la fois prometteur et risqué. N’utilisant pas personnellement les crypto-actifs, il affirme connaître plusieurs amis impliqués dans ce secteur. Certains auraient réalisé d’importants gains, parfois estimés à plusieurs millions de francs CFA. Tandis que d’autres ont subi de lourdes pertes après la chute de certaines monnaies numériques.
Selon lui, les crypto-actifs fonctionnent comme « un couteau à double tranchant », dans un environnement marqué par une forte volatilité et des risques liés au manque de fiabilité de certaines plateformes.

L’économiste spécialiste de la finance digitale et de l’inclusion financière, Dr Jean Noël Bonkoungou, définit les crypto-actifs, souvent assimilés aux cryptomonnaies, comme étant avant tout des actifs numériques. Ceux-ci reposent, poursuit-il, sur la technologie blockchain, capable de réduire les coûts de transaction et de faciliter les échanges internationaux en dehors des circuits bancaires traditionnels. Il estime que l’essor du numérique pousse de nombreux jeunes africains à utiliser ces outils pour le commerce, l’investissement ou le trading, dans un contexte où les crypto-actifs apparaissent comme des instruments financiers plus flexibles et accessibles à l’échelle mondiale. Tout en reconnaissant les risques liés au blanchiment d’argent, au financement du terrorisme ou encore aux fraudes pyramidales, il plaide pour la mise en place de mécanismes d’encadrement adaptés.
D’après son analyse, les crypto-actifs peuvent également accélérer l’inclusion financière en facilitant l’accès aux services financiers au profit des populations souvent exclues du système bancaire classique. Il appelle ainsi les États africains à privilégier une régulation progressive plutôt qu’une interdiction des cryptomonnaies. Cela, afin de concilier innovation numérique, protection des utilisateurs et stabilité financière. Pour lui, l’enjeu consiste désormais à réunir les différents acteurs du secteur en vue de mettre en place un cadre d’encadrement adapté, capable de concilier innovation numérique, protection des utilisateurs et stabilité financière.

352,9 milliards de francs CFA transférés par des Burkinabè de l’extérieur
Économiste de formation, et fort d’une solide expérience professionnelle à l’international, Batiana Nacro est le fondateur de Terra Invest. Les crypto-actifs présentent pour lui un potentiel réel pour l’inclusion financière. Mais leur impact dépend fortement, affirme-t-il, de leur nature et de leur usage. « Les cryptomonnaies comme le bitcoin sont très spéculatives et n’auront aucun impact sur l’inclusion financière, du fait que ce sont des actifs trop volatils et très risqués qui peuvent ne plus rien valoir du jour au lendemain. C’est ce que nous avons pu constater avec certains actifs comme les “memecoins”, à l’instar de “Dogecoin” qui avait été popularisé par Elon Musk », divulgue-t-il.
En revanche, Batiana Nacro estime que les stablecoins adossés à des monnaies réelles comme le dollar constituent un levier non-négligeable pour faciliter les transferts transfrontaliers sans intermédiaires financiers. Cela, de façon instantanée et à moindre coût, notamment entre la diaspora africaine et le continent. Une alternative qui, de son point de vue, permet de faire d’importantes économies. « Par exemple, au Burkina Faso en 2023, selon la Banque mondiale, les envois d’argent des Burkinabè de l’extérieur ont atteint 352,9 milliards de francs CFA avec un coût de transfert d’environ 8%. Cela représente près de 30 milliards de francs CFA par an dépensés en frais, un taux qui pourrait passer entre 1% et 2% grâce à l’utilisation des stablecoins », explique-t-il.

Environ 3,4 milliards de dollars de crypto-actifs piratés
Au-delà des transferts financiers, Batiana Nacro estime que la finance décentralisée (DeFi) pourrait ouvrir de nouvelles perspectives de financement participatif pour les projets locaux. Ce qui pourrait profiter notamment au secteur agricole, en réduisant le recours aux institutions financières classiques. « La technologie est donc une avancée notable, mais ne remplace pas l’éducation financière ou l’évaluation de crédit (risque, solvabilité, garanties réelles et réalisables). Les institutions qui permettent de réaliser les garanties, notamment la justice, sont essentielles pour reconnaître les droits de propriété ; sans ces conditions, le risque in fine est que les taux d’intérêt ou la valeur de la garantie exigée risquent d’augmenter, les conditions deviendraient donc plus contraignantes que dans le secteur bancaire classique », prévient l’expert.
L’entrepreneur insiste surtout sur l’urgence pour les États de l’UEMOA de mettre en place une régulation adaptée afin d’encadrer le développement des crypto-actifs sans freiner l’innovation. Il estime que les plateformes de crypto-actifs proposant des services similaires aux banques doivent être soumises à des règles comparables en matière de transparence, de cybersécurité et de contrôle prudentiel. À son avis, la régulation est indispensable face aux risques de blanchiment de capitaux, de financement du terrorisme et de piratage. Il rappelle qu’en 2025, près de 3,4 milliards de dollars de crypto-actifs auraient été piratés à travers le monde.

« Le volume des crypto-actifs sur le marché africain a dépassé les 205 milliards de dollars en valeur en juin 2025, selon Chainalysis », révèle Batiana Nacro. Pour lui, la BCEAO joue donc un rôle central dans la construction d’un cadre régional capable de protéger les utilisateurs, tout en préservant la stabilité financière et la souveraineté monétaire de l’espace UEMOA.
La blockchain au-delà de la finance
Au-delà des enjeux monétaires, Batiana Nacro voit dans la blockchain une technologie capable de transformer plusieurs secteurs économiques et sociaux en Afrique. Dans l’agriculture, elle pourrait améliorer la traçabilité des produits et réduire le nombre d’intermédiaires. Dans l’éducation, elle pourrait sécuriser les diplômes et lutter contre leur falsification. Un problème récurrent dans plusieurs pays africains.
Il souligne également que les crypto-actifs pourraient réduire les coûts des transferts financiers dans l’espace UEMOA et favoriser l’investissement de la diaspora. Mais malgré ces opportunités, l’économiste appelle à la prudence. « La technologie blockchain est certes une avancée majeure, mais elle n’est pas un remède miracle », confie-t-il. Selon lui, sans infrastructures numériques fiables, sans accès équitable aux outils technologiques et sans institutions solides, les innovations numériques risquent de ne pas produire les effets attendus.
L’expert a également relevé la forte dynamique observée en Afrique subsaharienne autour des crypto-actifs et des monnaies numériques. Il a salué les réflexions engagées par la BCEAO sur la normalisation et la surveillance des monnaies virtuelles, tout en rappelant les enjeux cruciaux de stabilité financière, de protection des utilisateurs, d’intégrité financière et de souveraineté monétaire. Pour lui, le caractère hybride et transfrontalier du marché impose une approche de supervision fondée sur les risques et un suivi rigoureux des flux financiers entrants et sortants.

Cette nécessité d’un encadrement rigoureux des crypto-actifs a également été au cœur des échanges lors d’une conférence internationale, organisée le 8 mai 2026 à Dakar. Le thème retenu a porté sur « Crypto-actifs et innovations numériques : opportunités et défis pour la stabilité monétaire et financière ».
Parmi les experts invités, Abdoulaye Diallo, conseil en réglementation et gestion des risques résidant au Canada, a insisté sur le fait que les enjeux liés aux crypto-actifs dépassent largement le cadre technologique. S’appuyant sur son parcours entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique, il a estimé que la question centrale reste celle de la confiance, à travers la capacité des États et des institutions à construire des mécanismes efficaces de surveillance et de régulation. Selon lui, l’Afrique de l’Ouest fait face à plusieurs défis majeurs, notamment la transformation numérique, les risques liés aux crypto-actifs, ainsi que les impératifs de régulation et de coopération régionale.

Abdoulaye Diallo a par conséquent plaidé pour un cadre réglementaire clair et coordonné, reposant sur l’identification des catégories d’actifs à surveiller, le recensement des acteurs de l’écosystème et une meilleure cartographie des responsabilités institutionnelles. Il a souligné l’importance d’une sécurité juridique renforcée, d’une transparence dans le reporting et d’une harmonisation minimale des règles afin d’éviter les zones d’ombre entre autorités de supervision et structures de lutte contre le blanchiment.
À mesure que les crypto-actifs gagnent du terrain en Afrique, le continent se retrouve ainsi à la croisée des chemins. Entre promesses d’inclusion financière, nouvelles opportunités économiques et risques de dérives spéculatives ou criminelles, la révolution numérique en cours pose désormais une question cruciale. Comment permettre à l’innovation de prospérer sans fragiliser la stabilité financière et la protection des populations ? Une équation complexe que les États africains, les régulateurs et les acteurs du numérique devront résoudre dans les années à venir.
- Lire aussi : Crypto-actifs en Afrique : Opportunités financières face aux risques et défis de la stabilité des États
Hamed NANÉMA
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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