
Le Salon international des professionnels de l’économie numérique de l’UEMOA (SIPEN-UEMOA) a réuni à Ouagadougou, du 13 au 15 juillet 2026, les acteurs du numérique autour des enjeux de la transformation digitale, de l’innovation et de l’intégration régionale. À l’occasion de cette édition, Dr Asrafil Safilidin Keré, enseignant-chercheur en économie numérique dont les travaux portent sur l’économie numérique, la gouvernance des données, les technologies numériques et surtout leur contribution au développement économique, notamment en Afrique, s’exprime sur le sens et le déroulement de cette initiative.
Lefaso.net : Quel regard portez-vous sur la tenue du SIPEN-UEMOA dans le contexte actuel de la transformation numérique en Afrique de l’Ouest ?
Dr Asrafil Safilidin Kéré : Je pense que ce salon arrive à un moment particulièrement important pour notre sous-région. L’Afrique de l’Ouest connaît une accélération de la transformation numérique ces dernières années, avec le développement de la monnaie mobile, le développement des fintechs, ou encore l’intelligence artificielle qui est donc le sujet de ce SIPEN, et le développement des services numériques que nous avons constaté en visitant les stands. Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si nos économies vont se numériser (cela va se faire, si ce n’est pas déjà le cas), mais la question, c’est comment nos économies vont se numériser. Le SIPEN permet justement de réunir les pouvoirs publics que sont le gouvernement, les structures publiques, les entreprises, les chercheurs que nous sommes, les investisseurs, et surtout les régulateurs, afin de construire une vision commune au sein de la sous-région, pour une transformation numérique plus efficace. Il est essentiel que l’UEMOA parle d’une seule voix sur ces questions, car le numérique dépasse la question de frontières. Et quand on parle de cybersécurité, il n’y a pas de frontières. C’est assez important d’avoir ce salon dans ce contexte particulier de transformation numérique accélérée en Afrique de l’Ouest.
Selon vous, quelle est la principale contribution du SIPEN-UEMOA au développement des systèmes de paiement électronique dans l’espace UEMOA ?
À mon sens, la principale contribution du SIPEN est de créer un espace pour tous les acteurs du secteur du numérique, de la chaîne de valeur de l’économie du numérique, pour leur permettre de dialoguer. Et quand on regarde les paiements électroniques, on constate qu’ils ne reposent pas uniquement sur la technologie. Donc il y a des règles communes à définir, il y a une confiance à construire pour les utilisateurs. Il y a également la nécessité d’avoir des infrastructures performantes, d’avoir une interopérabilité entre les systèmes et, surtout, une coopération régionale. C’est ce que le SIPEN favorise justement pour permettre une coordination entre les acteurs du secteur du numérique.
En quoi les innovations présentées lors de ce salon peuvent-elles accélérer l’inclusion financière des populations ?
Le taux d’inclusion financière au niveau des services financiers traditionnels reste très faible. C’est souvent autour de 20-30% dans nos pays. Et nous connaissons les barrières à cette inclusion financière au niveau des banques traditionnelles. C’est déjà la proximité d’une agence bancaire pour les populations. Il y a également le problème de documents à fournir pour ouvrir un compte bancaire. Ce qui est difficile pour les populations. Nous savons que nous vivons dans des pays où le taux d’alphabétisation est assez faible. Il y a aussi la complexité du système bancaire qui est difficile à comprendre pour les populations. Ce qui entraîne souvent l’auto-exclusion. Soit les populations n’ont pas confiance au système bancaire traditionnel, ou bien pour des raisons religieuses.
Aujourd’hui, avec ces innovations financières, toutes les barrières sont levées. Par exemple, un simple téléphone permet déjà de recevoir un salaire, de payer des factures, d’épargner. Même si ce n’est pas encore le cas au Burkina Faso. Mais au moins, ça permet de mettre de l’argent de côté. Il permet de rembourser un crédit ou encore de développer une activité commerciale. Les innovations présentées au SIPEN permettront d’aller encore plus loin, grâce à l’intelligence artificielle, au paiement instantané proposé, aux solutions nouvelles qui sont proposées et à d’autres nouveaux services numériques. On a des solutions pour la santé, pour l’éducation ou encore pour la culture. Toutes ces innovations peuvent particulièrement bénéficier aux femmes, aux jeunes entrepreneurs ou encore aux populations qui vivent dans des zones rurales.
Quels sont aujourd’hui les principaux défis qui freinent l’adoption des paiements électroniques dans les pays de l’UEMOA ?
Le premier défi, avant de parler de solution numérique ou encore de l’adoption des technologies numériques, il faut parler des infrastructures de base. On peut parler de toutes les solutions numériques : intelligence artificielle, fintech et autres technologies ; sans Internet et l’électricité, rien ne peut marcher. Donc, il faut que le gouvernement travaille, ou encore les gouvernements de la sous-région travaillent donc à augmenter l’accès à Internet dans la sous-région à moindre coût. Et aussi, il faut que toutes les populations aient accès à l’électricité. Sans Internet et l’électricité, on ne peut même pas parler d’une autre solution numérique ou encore l’adoption des technologies numériques.
Le deuxième défi, c’est la confiance. La confiance, comme toute monnaie. Tout système de paiement repose sur une confiance. Il faut que les utilisateurs soient convaincus que leurs données et leur argent sont protégés avant d’utiliser la solution numérique ou encore d’adopter le système de paiement électronique.
Le troisième défi, c’est l’éducation numérique. Il y a une fracture numérique importante dont il faut tenir compte dans nos pays. Beaucoup de personnes disposent d’un téléphone portable, mais ne maîtrisent pas encore tous les services numériques. Donc, il faut une éducation numérique pour amener ces personnes à pouvoir utiliser les services numériques proposés.
Le quatrième défi, c’est l’interopérabilité qui a été soulignée durant ce salon. Il faut que les différents systèmes puissent communiquer facilement entre eux. Et le cinquième défi, ce sont les coûts. Vu le pouvoir d’achat de nos populations, les solutions numériques proposées doivent rester accessibles à tous.
Comment évaluez-vous le niveau de maturité de l’écosystème des fintechs dans l’espace UEMOA ?
Sur la maturité de l’écosystème de fintech dans l’espace UEMOA, je pense que l’écosystème est en pleine phase d’accélération dans la sous-région. Nous observons l’émergence de nombreuses start-ups innovantes qui répondent à des besoins très concrets. Cependant, pour franchir une nouvelle étape, je pense qu’il faudrait davantage d’investissements, de capital risque, d’accompagnement réglementaire pour donner une certaine confiance aux acteurs du domaine. Il faut également des partenariats entre universités, centres de recherche, entreprises et institutions nationales et sous-régionales. Aussi, je pense que les fintechs ne doivent pas être considérées comme des concurrentes des banques traditionnelles, mais comme des partenaires d’innovation.
Quel rôle les banques, les établissements de monnaie électronique et les pouvoirs publics doivent-ils jouer pour renforcer la confiance des utilisateurs dans les paiements numériques ?
Chacun possède une responsabilité à son niveau. Les banques doivent continuer à innover parce que l’innovation, quand on regarde les pays développés, c’est souvent porté par les entreprises privées. Donc, dans ce domaine, les banques doivent continuer à innover, en partenariat avec les fintechs. Les fintechs doivent également proposer des solutions simples et adaptées aux besoins des populations. Il ne faudrait pas qu’il y ait des solutions mais difficiles à utiliser dans un contexte où on a un taux d’alphabétisation assez faible. Les pouvoirs publics, quant à eux, doivent créer un environnement réglementaire stable et protecteur pour les fournisseurs de solutions et aussi pour les utilisateurs. Enfin, les régulateurs doivent garantir la sécurité des transactions sans freiner l’innovation.
Le SIPEN met en relation institutions, entreprises et chercheurs. En quoi ce dialogue est-il important pour l’innovation et la recherche en économie numérique ?
On ne peut pas parler de l’intelligence artificielle et de la refondation de l’économie du numérique sans les chercheurs en économie numérique. Aussi, l’innovation ne naît jamais en vase clos. Les chercheurs produisent des connaissances, les entreprises développent des solutions, les pouvoirs publics et les institutions publiques créent le cadre réglementaire nécessaire au fonctionnement du secteur, où chaque acteur va trouver sa place. Lorsque ces trois acteurs travaillent ensemble, l’innovation devient plus rapide et plus utile pour les populations.
À mon sens, c’est précisément ce type d’écosystème que le ROPTIC et l’UEMOA cherchent à construire à travers le Salon international des professionnels de l’économie numérique.
Quel message adresseriez-vous aux citoyens et aux acteurs économiques afin qu’ils s’approprient davantage les solutions de paiement électronique promues lors du SIPEN-UEMOA ?
Mon message pour les citoyens et pour les acteurs économiques, et même pour les chercheurs, est que le numérique et l’intelligence artificielle en particulier ne doivent pas être perçus comme une menace mais comme une opportunité. Les solutions de paiement électronique permettent de gagner du temps, de sécuriser les transactions et d’élargir l’accès aux services financiers. J’invite chacun à adopter les bons réflexes. Il faut protéger ses données. Certes, il y a des autorités de régulation chargées de la protection des données personnelles, mais il faut que les citoyens prennent leurs responsabilités. Il faut qu’ils soient conscients de la protection de leurs propres données personnelles, par exemple les mots de passe, la vérification des plateformes qu’on utilise et surtout rester vigilant face aux tentatives de fraude.
Quelles sont les conditions pour que les pays de l’UEMOA puissent vraiment profiter des opportunités de l’économie numérique ?
Pour réussir la transformation numérique, il ne suffit pas d’utiliser les technologies développées ailleurs. C’est la première condition. Et ce salon l’a suffisamment démontré, et on voit que les acteurs du numérique sont de plus en plus conscients, et on a des solutions ou des technologies développées sur notre territoire. Aussi, les pays de l’UEMOA doivent produire leurs propres innovations, former leurs talents et développer leurs infrastructures. Je vois en cela cinq priorités : premièrement, il faut investir dans le capital humain. Ce qui permettra d’avoir des talents et dans tous les domaines en partant des développeurs, des ingénieurs, des juristes, des économistes du numérique.
Deuxièmement, il faut développer des infrastructures numériques de qualité. Avant même de parler des infrastructures numériques comme les data centers, le cloud, il faut l’électricité et puis Internet. C’est vraiment l’infrastructure de base.
Le troisième élément, il faut mettre en place une gouvernance efficace des données. Aujourd’hui, on voit que les données sont au cœur même de l’économie numérique. Et quand on parle de gouvernance des données, elle ne se limite pas à la construction des data centers sur nos territoires, ou à la disponibilité des données pour nos développeurs. C’est la prise en compte des enjeux juridiques, économiques, sociétaux et même environnementaux.
En quatrième point, je pense qu’il faut soutenir les startups et les petites et moyennes entreprises innovantes. On l’a vu lors de ce SIPEN. Donc, il faut continuer à les accompagner, à les soutenir et surtout à leur donner la chance de faire leurs preuves. Enfin, il faut renforcer la coopération régionale afin de construire un véritable marché numérique commun pour la sous-région.
Pour finir, je pense que si nous voulons que le numérique ou les technologies numériques transforment réellement nos économies, nous devons considérer les données, les compétences et l’innovation comme des ressources stratégiques. À mon avis, les acteurs du secteur doivent retenir que l’intelligence artificielle, les fintechs et les paiements numériques ne sont pas une finalité. Ce sont des outils au service d’une croissance plus inclusive, d’une meilleure compétitivité et d’une plus grande souveraineté économique pour nos pays. Il faut que les investissements dans ces domaines (que ce soit dans l’IA, au niveau des fintechs ou encore pour développer d’autres solutions de paiement numérique) soient créateurs de valeur pour la société. C’est tout l’intérêt d’un rendez-vous comme le SIPEN qui vise à favoriser le dialogue entre les décideurs autour de ces enjeux.
Sur vos différents réseaux sociaux, on constate que vous faites du décryptage de l’actualité. Quel est le sens de votre travail de créateur de contenus et quels messages souhaitez-vous faire passer ?
Ma décision de créer du contenu sur les réseaux sociaux est née d’une évidence et d’un constat. L’évidence, c’est que les décisions politiques et économiques influencent notre quotidien, que ce soit directement ou indirectement. Ces décisions orientent nos choix de consommation, nos décisions d’investissement, les activités de production pour les entreprises et plus largement notre manière de vivre.
La vocation de ces décisions politiques et économiques est précisément de transformer la société afin d’améliorer les conditions de vie des populations. Le constat, en revanche, qui a motivé ma décision de créer des contenus est plus préoccupant. Ces décisions sont souvent mal comprises. Je veux parler des décisions économiques et politiques qui sont parfois même totalement méconnues par celles qu’elles sont censées servir, pour parler des populations. Trop souvent, elles sont perçues à travers des rumeurs. On le voit chaque fois des interprétations approximatives ou des débats passionnés, sans que les objectifs de ces politiques ou de ces décisions politiques et économiques, leurs logiques ou leurs effets soient réellement expliqués. Et pourtant, une politique publique, aussi pertinente soit-elle, ne peut produire pleinement ses effets que si les citoyens la comprennent, se l’approprient et agissent en conséquence.
À travers mes contenus, je souhaite rendre ces politiques publiques, les décisions économiques et les grandes réformes plus accessibles à tous. Mon objectif n’est pas de faire la promotion d’une idée, d’une institution ou encore d’un régime, mais d’expliquer, de vulgariser et de donner aux citoyens les clés de compréhension nécessaires pour qu’ils puissent se forger leur propre opinion sur la base des faits et de mes analyses. Dans cette démarche, je suis convaincu qu’une population mieux informée est une population qui participe davantage au développement économique et social de son pays. Et si mes vidéos permettent, ne serait-ce qu’à une personne, de mieux comprendre les réformes ou encore les décisions politiques, de dépasser une idée reçue ou de participer plus sereinement aux discussions sur l’avenir de notre pays, alors j’aurais apporté à mon échelle une contribution utile à la sensibilisation et à l’éducation citoyenne dont le Burkina Faso a besoin aujourd’hui.
Interview réalisée par Muriel Dominique Ouédraogo
Wendpoulmdé Wassîla Roamba (stagiaire)
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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