
Trente-neuf ans après l’assassinat de Thomas Sankara et de ses douze compagnons, leur mémoire continue de nourrir la conscience historique de nombreux Burkinabè et admirateurs à travers le monde. Au Mémorial Thomas Sankara, chaque statue, chaque tombe et chaque vestige raconte une page de cette histoire. Guide sur le site, Pengdwendé Kima décrypte la portée de ce lieu emblématique et lance un appel à la connaissance, à la transmission et à l’appropriation de l’héritage sankariste.
Lefaso.net : Pouvez-vous nous présenter le Mémorial Thomas Sankara ?
Pengdwendé Kima : Le Mémorial Thomas Sankara est un projet né de la réflexion d’un certain nombre d’acteurs qui souhaitaient préserver la mémoire de Thomas Sankara afin qu’elle ne tombe pas dans l’oubli de l’histoire. Nous savons tous qui était cet homme et ce qu’il a voulu pour le Burkina Faso, mais aussi pour le continent africain et, au-delà, pour toute l’humanité. Le combat de Thomas Sankara consistait à faire en sorte que le monde vive dans la paix, la quiétude et l’égalité, et que personne ne soit victime de violences ou de discriminations en raison de sa couleur de peau, de sa condition sociale ou de sa situation.
Je pense que telle était la vision de ce grand homme. C’est au regard de sa contribution à l’humanité que des acteurs ont décidé, à un moment donné, de mettre en place un mémorial destiné à préserver ses idéaux et à transmettre l’héritage national et international qu’il nous a laissé. L’objectif est de faire vivre cet héritage et d’empêcher qu’il ne disparaisse avec le temps. Voilà, en substance, l’idée qui a présidé à la création du Mémorial Thomas-Sankara.
Quelle est la vocation du mémorial et que découvrent les visiteurs au cours de la visite ?
Au sein du mémorial, nous, les guides, travaillons à faire en sorte que les visiteurs repartent enrichis par ce qu’ils ont appris et soient profondément marqués par l’histoire de Thomas Sankara. Lorsque les visiteurs arrivent, nous leur présentons d’abord les douze compagnons qui ont été assassinés avec lui, notamment à travers les statues qui leur rendent hommage. Nous expliquons également le rôle que chacun jouait pendant la révolution. Nous leur présentons ensuite le Conseil de l’Entente et expliquons pourquoi cet espace occupe une place importante dans l’histoire de la révolution. C’est ici que Thomas Sankara avait établi son quartier général pour mener son combat politique.
Après cette présentation historique, nous conduisons les visiteurs sur le lieu où Thomas Sankara a été assassiné, puis nous leur faisons découvrir le bâtiment dans lequel il travaillait. C’est dans ce bâtiment que Sankara a développé et porté de nombreuses idées qui ont contribué à faire connaître le Burkina Faso sur la scène internationale. On peut le considérer comme le lieu d’où ont jailli une grande partie des idées qui ont marqué sa révolution et son engagement en faveur du peuple. Nous faisons également découvrir aux visiteurs son bureau, qui témoigne de la simplicité et de l’humilité de l’homme. Thomas Sankara n’était pas un adepte du luxe. Le luxe ostentatoire ne faisait pas partie de ses habitudes, alors même qu’il aurait pu choisir un autre mode de vie. À travers cette visite, nous voulons montrer que ses idéaux se reflétaient aussi dans sa manière de vivre.
Quels sont les autres éléments historiques et symboliques que les visiteurs découvrent au mémorial ?
Après la présentation du bureau de Thomas Sankara, nous abordons également l’histoire de sa dépouille et les circonstances de son inhumation. Après son assassinat, ses adversaires ne se sont pas contentés de lui ôter la vie. Sa tombe a été profanée et son corps aurait été enterré dans une fosse très peu profonde, qui aurait mesuré à peine 40 centimètres. Il a fallu attendre plusieurs années avant que des travaux d’aménagement puissent être envisagés sur le site. En 2015, la tombe de Thomas Sankara a été exhumée dans le cadre d’une procédure judiciaire, afin de procéder à des examens d’identification. Les résultats ont confirmé son identité.
Cependant, de nombreuses controverses ont entouré la question du lieu où il devait être inhumé. Certains estimaient qu’il devait reposer à Dagnoën, tandis que d’autres évoquaient différents lieux, notamment le jardin de l’Amitié. Ces débats ont longtemps marqué les discussions autour de sa mémoire et de son lieu de repos. Finalement, le 23 février 2023, Thomas Sankara et ses compagnons ont été réinhumés dans la dignité et l’honneur. Nous poursuivons ensuite la visite en présentant les tombes avant de terminer par la voiture militaire de Thomas Sankara, qui se trouve derrière moi.
Nous expliquons aux visiteurs ce que représente ce véhicule et comment il témoigne de l’humilité de l’homme. Sankara aurait pu s’offrir des voitures de luxe, mais il n’a jamais voulu mener une vie fastueuse pendant que son peuple vivait dans la misère. Nous évoquons également son mariage avec son épouse, Mariam Sankara, dont nous saluons la combativité et le courage. Elle a contribué à préserver la mémoire de son mari afin que son héritage ne soit pas jeté dans l’oubli. C’est une grande dame qui a marqué son époque et qui continue de marquer les esprits. Voilà, de manière générale, ce que nous transmettons aux visiteurs sur les plans historique et intellectuel à travers l’héritage de Thomas Sankara. Il faut également souligner la dimension éducative du mémorial. Nous organisons notamment des visites thématiques destinées aux jeunes.
Au cours de ces visites, nous expliquons les citations de Thomas Sankara ainsi que les enseignements, les idéaux et la vision qu’il défendait. Nous aidons ainsi les visiteurs à mieux comprendre la portée historique et idéologique de ses paroles. Nous présentons enfin l’histoire du Conseil de l’Entente, créé dans un contexte marqué par les enjeux politiques de l’époque et les débats autour de l’unité africaine. Selon notre analyse, cette organisation s’inscrivait dans un contexte de rivalités politiques et d’influences extérieures, alors que plusieurs initiatives visaient à fédérer les pays africains. Thomas Sankara avait compris que les divisions du continent constituaient un obstacle à son émancipation. C’est notamment pour cette raison qu’il avait choisi d’installer son quartier général dans cet espace, afin d’y mener son combat politique et idéologique.
Quelle est la symbolique architecturale du mausolée de Thomas Sankara et de ses douze compagnons ?
Le mausolée que vous voyez ici abrite les tombes de Thomas Sankara et de ses compagnons. Comme je l’ai indiqué, ils ont été réinhumés ici le 23 février 2023. Il faut souligner que cette architecture n’est ni chinoise, ni française, ni américaine, ni japonaise. C’est une architecture profondément burkinabè, qui met en valeur le savoir-faire local. De son vivant, Thomas Sankara a toujours encouragé l’expertise endogène. C’est dans cet esprit qu’il invitait les Burkinabè à oser pour inventer l’avenir. Ce joyau architectural est l’œuvre de Francis Kéré, architecte burkinabè de renommée internationale et lauréat du prix Pritzker d’architecture en 2022. L’architecture du mausolée porte également une dimension symbolique.
Elle rappelle les différentes réalisations de la révolution de Thomas Sankara. Même si tous les projets n’ont pas pu être achevés de son vivant, il nous appartient aujourd’hui de poursuivre le combat et de faire vivre ses idéaux. Comme il l’avait lui-même affirmé, nous devons oser. Il nous appartient donc de continuer la lutte, malgré les difficultés et les risques qu’elle peut comporter. Je pense que le président Ibrahim Traoré a également choisi de s’inscrire dans cet héritage politique et symbolique. Il reprend certains codes associés à Thomas Sankara, notamment à travers sa tenue militaire, son béret et son engagement affiché en faveur de la souveraineté du Burkina Faso.
Aujourd’hui, l’intérêt pour Thomas Sankara demeure important, aussi bien au niveau national qu’international. Si vous observez le mausolée, vous remarquerez également des ouvertures qui symbolisent le vide laissé par les treize hommes assassinés. Chacun avait une épouse, des enfants, des parents et des proches. Leur disparition a donc laissé un vide immense dans leurs familles et dans la société. Les tombes sont également orientées vers le sud. Selon l’explication symbolique que nous transmettons aux visiteurs, cette orientation représente le fait que Thomas Sankara et ses compagnons sont morts dans la force de l’âge, sans avoir eu la possibilité de vieillir. En Afrique, le parcours du soleil peut être associé aux différentes étapes de la vie humaine.
Le soleil se lève à l’est, atteint son zénith, puis poursuit sa course vers l’ouest. De la même manière, l’être humain naît, grandit, atteint la plénitude de sa vie, puis vieillit. Thomas Sankara et ses compagnons étaient encore dans la force de l’âge lorsqu’ils ont été assassinés. Ils n’ont malheureusement pas eu la possibilité de parvenir à la vieillesse. La nature nous enseigne également que, dans la forêt, ce sont généralement les arbres les plus anciens qui tombent et laissent la place aux plus jeunes, permettant ainsi le renouvellement de la végétation. La mort prématurée de ces hommes représente donc une rupture dans le cycle naturel de la vie.
Une autre particularité du mausolée concerne la lumière. Au-dessus de chaque tombe, des ouvertures permettent aux rayons du soleil de pénétrer dans l’espace. Lorsque le soleil atteint son zénith, ses rayons peuvent éclairer simultanément les tombes. Selon l’interprétation symbolique de l’artiste, cette lumière évoque la période où ces hommes étaient encore en vie. Lorsque le soleil décline vers l’ouest, la lumière disparaît progressivement, symbolisant leur absence. Enfin, vue d’en haut, la structure du mausolée évoque un œil. Celui-ci représente la vision de Thomas Sankara : sa vision politique, idéologique et globale pour le Burkina Faso, mais aussi pour l’ensemble du continent africain. Voilà, dans les grandes lignes, la symbolique architecturale du mausolée de Thomas Sankara et de ses compagnons.
Quels sont les différents profils de visiteurs que vous accueillez au mémorial ?
Nous accueillons plusieurs catégories de visiteurs. Parmi eux figurent des personnalités politiques, notamment des présidents et des ministres. Nous recevons également des visiteurs internationaux venus de différents pays, notamment de Chine, des États-Unis et du Japon. Des personnes venues de différents continents ont déjà foulé le sol du Mémorial Thomas-Sankara. Pour ce qui concerne le continent africain, nous recevons également des visiteurs de nombreux pays. Au niveau national, les profils sont tout aussi variés. Nous accueillons des élèves, des étudiants, des commerçants, des agriculteurs, des fonctionnaires et des personnes exerçant différentes activités professionnelles. En somme, le mémorial reçoit des personnes issues de toutes les catégories sociales.
Lorsque les visiteurs repartent, ils emportent avec eux de nouvelles connaissances sur la vision de Thomas Sankara. Cette vision devait permettre aux Burkinabè de sortir de l’ornière, de prendre leur destin en main et d’assumer leur place dans l’histoire sans aucun complexe, comme il l’avait lui-même défendu.
Peut-on dire que le public burkinabè s’intéresse de plus en plus à l’histoire de Thomas Sankara ?
Oui, évidemment. Il faut saluer le peuple burkinabè et sa résilience. Malgré la crise sécuritaire et les difficultés économiques auxquelles le pays est confronté, de nombreuses personnes trouvent les moyens de venir visiter le mémorial en famille. Même lorsque les ressources financières sont limitées, certaines familles font l’effort de consacrer 1 000 ou 2 000 francs CFA à cette visite. Lorsqu’elles arrivent, nous constatons un enthousiasme remarquable. Les visiteurs manifestent un intérêt grandissant pour l’histoire de Thomas Sankara et pour la vision qu’il portait pour le Burkina Faso.
Beaucoup sont profondément émus lorsqu’ils découvrent les circonstances de sa mort et prennent conscience de l’ampleur de ses ambitions pour le pays. Certains ont même du mal à retenir leurs larmes, ce qui témoigne de leur attachement à sa personne et à ses idéaux. Je pense donc que les Burkinabè s’intéressent de plus en plus à leur histoire. Il ne s’agit pas uniquement de l’histoire de Thomas Sankara, mais aussi de celle du Burkina Faso et de l’ensemble du continent africain. Les citoyens veulent comprendre d’où nous venons, où nous en sommes et vers quelle destination nous souhaitons aller. Il faut également saluer l’intérêt grandissant de la population pour les questions géopolitiques.
Aujourd’hui, même des personnes qui ne sont pas allées à l’école s’intéressent à l’actualité internationale et cherchent à comprendre les événements qui se déroulent à Washington, en Chine, en Russie ou ailleurs, ainsi que leurs conséquences pour nos pays. À mon avis, cette évolution témoigne d’une volonté croissante d’émancipation et de compréhension des enjeux internationaux. Je pense également que les appels à la connaissance et à la culture historique ont trouvé un écho auprès d’une partie importante de la population. Un révolutionnaire doit connaître ses origines et comprendre les épreuves traversées par ses ancêtres. Un révolutionnaire qui ne s’intéresse ni à l’histoire ni à la culture générale ne peut pas véritablement comprendre les enjeux de son époque. L’histoire nous aide à comprendre notre passé et à mieux préparer notre avenir. Aujourd’hui, de plus en plus de personnes cherchent donc à comprendre d’où nous venons. C’est cette connaissance qui, selon moi, nous permettra d’avancer vers les objectifs que nous nous sommes fixés.
En tant que guide, combien de visiteurs accueillez-vous en moyenne par jour ?
Je ne suis pas en mesure de répondre de manière exhaustive à cette question, car les données officielles relèvent plutôt de l’administration du mémorial. Toutefois, je peux vous donner une estimation à partir de ce que nous observons sur le terrain. Certaines périodes sont particulièrement difficiles en matière de fréquentation. Pendant la rentrée scolaire, par exemple, nous constatons parfois une baisse du nombre de visiteurs. Cela peut notamment s’expliquer par les dépenses auxquelles les familles doivent faire face, même si cela reste une hypothèse.
Durant ces périodes creuses, nous pouvons accueillir environ 100 à 200 visiteurs par jour. En revanche, pendant les périodes de congés et certains trimestres de l’année, la fréquentation peut atteindre 500 à 600 visiteurs par jour, voire davantage. Je rappelle qu’au cours d’une journée particulièrement fréquentée, un samedi du mois d’avril, nous avons enregistré plus de 7 200 visiteurs. Nous avons également connu des journées où la fréquentation a atteint environ 5 000 visiteurs, voire plus de 7 000. Ces chiffres illustrent l’importance de la fréquentation du site et l’intérêt que suscite l’héritage de Thomas Sankara auprès des populations du Burkina Faso, du continent africain et du reste du monde.
À l’occasion du 15 octobre, date de commémoration de l’assassinat de Thomas Sankara et de ses douze compagnons, quel message adressez-vous aux Burkinabè et à toutes les personnes qui s’identifient à son héritage, notamment à celles qui hésitent encore à visiter le mémorial ?
Mon message s’adresse à tous les Burkinabè, à l’ensemble du continent africain, notamment aux pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), ainsi qu’au reste du monde. J’invite chacun à venir célébrer la mémoire de Thomas Sankara et de ses compagnons. Là où il se trouve, Sankara n’a plus besoin que nous pleurions sa disparition. Pleurer n’est pas une solution. Ce qu’il attend de nous, symboliquement, c’est que chacun s’approprie son histoire, son idéologie et son héritage. Nous devons célébrer Sankara, car la transmission de ses idéaux constitue une victoire sur l’oubli. Je le dis souvent, Thomas Sankara n’est jamais mort, il vit à travers ses idées et les personnes qui poursuivent son combat. J’invite donc toutes les personnes qui se trouvent à Ouagadougou, ainsi que celles qui viennent d’ailleurs, à visiter le mémorial.
C’est un lieu où nous pouvons honorer nos héros et mieux comprendre les combats qu’ils ont menés. Sankara ne se battait pas uniquement pour lui-même ni pour sa famille. Il se battait pour un monde plus juste et plus équilibré, dans lequel personne ne serait humilié ou violenté en raison de sa condition ou de sa position sociale. Il se battait pour toute l’humanité, pour que les orphelins puissent se nourrir convenablement, en quantité et en qualité, et pour que chacun ait accès à l’eau potable. C’est dans cet esprit qu’il défendait l’idée qu’il fallait choisir entre le champagne pour quelques-uns et l’eau potable pour tous.
Il accordait une importance particulière à l’accès à l’eau, comme en témoignent les initiatives en faveur des forages et des barrages, ainsi que le développement de la culture de contre-saison. J’invite donc tout le monde à sortir, à venir découvrir le mémorial et à prendre part à la célébration de nos héros. La mobilisation que nous observons chaque jour sur le site, même si les chiffres que j’ai évoqués ne sont pas exhaustifs, montre que Thomas Sankara continue de vivre dans la mémoire collective. Il y a une phrase que j’aime rappeler qui est que tous les morts ne sont pas au cimetière. Certains marchent, bien habillés, en costume et en cravate ; ils mangent et respirent, mais ils sont morts intérieurement.
On les appelle des « cadavres ambulants ». Par cette image, je veux dire que la mort physique n’est pas la seule forme de disparition. On peut être vivant biologiquement, mais avoir perdu ses idéaux, ses convictions et son sens du combat. C’est pourquoi j’invite les Burkinabè, les Africains et toutes les personnes qui se reconnaissent dans les idéaux de Thomas Sankara à venir au mémorial, à s’instruire et à faire vivre son héritage. Thomas Sankara vit toujours à travers les idées qu’il nous a léguées et le combat pour un monde plus juste.
Hanifa Koussoubé
Anita Zongo
Lefaso.net
Source: LeFaso.net

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