
À deux jours de l’ouverture de Le Faso Digital 2026, nous poursuivons notre série consacrée aux femmes et aux hommes qui construisent le Burkina numérique. Aujourd’hui, nous mettons à l’honneur Drissa Coulibaly, expert en systèmes d’information et analyste de données, dont plus de vingt années de carrière racontent une partie de l’évolution du numérique burkinabè : des serveurs et réseaux qui ont accompagné l’essor d’Internet aux systèmes d’information, puis à l’exploitation des données pour éclairer les décisions.
Un courrier électronique arrive dans une boîte de réception. Une page Web s’affiche. Un client se connecte à Internet. Une transaction est enregistrée. Un tableau de bord indique une anomalie dans les revenus d’une entreprise. Pour l’utilisateur, chacune de ces actions paraît presque instantanée. Mais derrière elles travaillent des serveurs, des bases de données, des routeurs, des logiciels, des systèmes de facturation et, surtout, des femmes et des hommes chargés de faire fonctionner cet ensemble. Drissa Coulibaly connaît plusieurs étages de cette mécanique.
Il a développé des logiciels. Administré des serveurs. Configuré des réseaux. Participé au déploiement de l’ADSL et du Wi-Fi urbain. Piloté des projets de systèmes d’information. Conçu des plateformes pour des organisations nationales et internationales. Aujourd’hui, il travaille davantage sur ce que toutes ces infrastructures finissent par produire : la donnée. Son parcours permet ainsi de raconter une transformation discrète mais fondamentale du numérique. Hier, le défi était d’abord de connecter. Aujourd’hui, il faut aussi comprendre ce que produisent les systèmes connectés.
Bobo-Dioulasso : apprendre à construire les systèmes
Entre 1997 et 2000, Drissa Coulibaly étudie à l’École supérieure d’informatique de Bobo-Dioulasso, alors rattachée à l’Université polytechnique de Bobo-Dioulasso. Il en sort ingénieur des travaux informatiques, option analyste-programmeur.
À cette époque, le paysage numérique est très différent de celui de 2026. Pas de smartphones omniprésents. Pas de Cloud grand public. Pas de réseaux sociaux tels que nous les connaissons aujourd’hui. Et évidemment, pas de ChatGPT. Le métier d’informaticien se construit alors autour de problématiques plus fondamentales : programmer, concevoir une base de données, installer un réseau, administrer un serveur. Drissa Coulibaly commence précisément par là.
2001 : le logiciel comme première école
À partir de 2001, il travaille comme développeur de logiciels et d’applications Web pour Zongo’s Consulting & Production. Il analyse et conçoit des bases de données, développe des logiciels de gestion et de suivi-évaluation ainsi que des solutions destinées à la microfinance. Son CV mentionne notamment une plateforme de facturation des connexions RTC, c’est-à-dire les connexions Internet qui utilisaient alors le réseau téléphonique commuté.
Pour les plus jeunes, cette époque paraît presque préhistorique. Se connecter à Internet pouvait nécessiter un modem branché sur une ligne téléphonique. La connexion était lente. Le Web était beaucoup moins riche. Mais derrière cette technologie se construisaient déjà les compétences qui allaient soutenir la transformation numérique du pays. Drissa Coulibaly en est l’un des techniciens.
2003 : entrer dans les coulisses de l’Internet burkinabè
En août 2003, il rejoint l’ONATEL. Il y restera quinze années comme administrateur réseaux, systèmes et bases de données. Cette période constitue probablement le cœur historique de son parcours. Il administre les serveurs Internet : messagerie électronique, Web, DNS et bases de données, principalement dans des environnements Linux. Il intervient également sur le backbone Internet du fournisseur d’accès : routeurs, commutateurs, équipements Cisco et infrastructures Alcatel ou Huawei.
Le backbone peut être comparé aux grandes artères d’un réseau. Les utilisateurs voient leurs ordinateurs et leurs téléphones. Ils voient éventuellement leur modem ou leur routeur. Mais derrière existe une infrastructure beaucoup plus vaste qui transporte les données. Pendant quinze ans, Drissa Coulibaly travaille dans cette partie invisible d’Internet.
Du RTC à l’ADSL : lorsque la connexion change de vitesse
Son CV conserve les traces de plusieurs générations technologiques. RTC. RNIS. Lignes louées. ADSL. Puis Wi-Fi urbain. Il indique notamment avoir participé à la coordination du déploiement de l’ADSL et du Wi-Fi urbain à Ouagadougou.
Derrière ces acronymes se trouve une évolution que des milliers d’utilisateurs burkinabè ont vécue très concrètement. Internet devient progressivement plus rapide. Plus accessible. Plus permanent. Le passage du RTC à l’ADSL change notamment la relation à la connexion. Il devient possible de rester connecté sans immobiliser de la même manière une ligne téléphonique et d’accéder à des débits plus importants. Aujourd’hui, à l’heure de la fibre et de l’Internet mobile à haut débit, ces technologies peuvent sembler anciennes. Mais chaque génération a préparé la suivante. Et chaque nouvelle infrastructure a nécessité des ingénieurs capables de la déployer, de l’administrer et de résoudre ses problèmes.
Ne pas choisir entre réseaux et programmation
Une caractéristique du parcours de Drissa Coulibaly apparaît déjà pendant ces années : sa polyvalence. Il ne se cantonne pas aux réseaux. Il continue à concevoir des applications et des sites Internet. Il travaille sur les bases de données. Il administre des systèmes. Il forme également d’autres administrateurs et utilisateurs aux réseaux informatiques.
Cette polyvalence explique en partie la suite de son parcours. Un système d’information moderne ne se réduit ni au logiciel, ni au serveur, ni au réseau. Tout doit fonctionner ensemble. L’expérience accumulée à plusieurs niveaux de cette chaîne lui permettra progressivement de passer de l’administration technique au pilotage de systèmes plus complexes.
Continuer à apprendre pendant que la technologie change
Drissa Coulibaly accompagne cette carrière professionnelle par une formation continue. Entre 2006 et 2008, il suit une formation de concepteur de systèmes d’information informatisés à l’ESI de Limoges, en France. Entre 2010 et 2012, il obtient un Master 2 professionnel en e-Service International à l’INSAT, Université de Carthage en Tunisie. Son CV mentionne également des formations et certifications dans plusieurs domaines : Cisco CCNA et CCNP, BGP, Fortinet et pfSense pour les réseaux et la sécurité ; LPIC, RedHat, Ubuntu, Debian et Windows Server pour les systèmes ; puis AWS, Microsoft Azure et Google Cloud pour le Cloud.
La liste raconte, à elle seule, une transformation. L’informaticien des années 2000 devait comprendre le serveur installé dans une salle technique. Celui des années 2020 doit également comprendre des infrastructures qui peuvent être hébergées à des milliers de kilomètres et mobilisées à la demande. Le métier oblige à apprendre en permanence.
2018 : passer de l’administration au pilotage des systèmes d’information
En août 2018, Drissa Coulibaly change de fonction au sein de l’entreprise devenue par la suite Moov Africa Burkina. Il devient ingénieur projets systèmes d’information. Il ne s’agit plus seulement d’administrer une infrastructure existante. Il doit désormais élaborer des cahiers des charges, planifier des projets, évaluer les risques, coordonner la mise au point des solutions informatiques, suivre la qualité des développements et accompagner la maintenance et l’évolution des systèmes.
Le changement est significatif. Pendant quinze ans, il a appris à faire fonctionner les briques techniques. Désormais, il doit les faire travailler ensemble autour d’un besoin métier. C’est précisément le rôle du système d’information : relier technologie, processus et besoins de l’organisation. L’ingénieur devient progressivement coordinateur.
Le consultant qui travaille au-delà du Burkina Faso
Cette expertise se déploie également hors de son activité principale. Depuis 2008, Drissa Coulibaly mène des missions de consultant IT en Afrique de l’Ouest et centrale. Son CV cite des projets au Burkina Faso, au Mali, au Togo, au Niger, en Guinée-Bissau, au Sénégal et au Congo-Brazzaville. Parmi les organisations et institutions pour lesquelles il indique avoir travaillé figurent notamment le CILSS, l’UEMOA, l’UNESCO, le Programme alimentaire mondial, la Présidence du Faso et différents projets régionaux.
Les missions sont variées : plateformes Web, e-commerce, e-learning, systèmes d’information sur mesure, CRM, ERP, audits informatiques ou encore infrastructures réseaux et serveurs. Cette activité donne une dimension régionale à son expérience. Les organisations changent. Les pays changent. Mais les questions restent souvent similaires. Comment organiser l’information ? Comment sécuriser les échanges ? Comment rendre un service accessible en ligne ? Comment faire communiquer plusieurs systèmes ?
2022 : protéger ce que les systèmes produisent
En août 2022, nouvelle transition. Drissa Coulibaly devient Responsable Assurance Revenus chez Moov Africa Burkina. Le titre peut sembler éloigné de ses années d’administration réseau. En réalité, il constitue presque une conséquence logique de tout ce qui précède. Dans une entreprise de télécommunications, une multitude de systèmes participent à la génération du revenu. Des clients utilisent des services. Les plateformes enregistrent des consommations. Les systèmes facturent. Les données circulent. Une erreur d’intégration, un dysfonctionnement ou une anomalie peut provoquer une perte de revenus.
L’assurance revenus consiste donc notamment à identifier, corriger et anticiper ces problèmes d’intégrité tout au long du processus de génération des recettes. C’est aujourd’hui la responsabilité confiée à Drissa Coulibaly. Il connaît les systèmes. Il connaît les réseaux. Il connaît les bases de données. Il doit maintenant les observer sous un nouvel angle : leurs conséquences sur la performance de l’entreprise.
Quand les données deviennent un instrument de surveillance
Dans cette nouvelle fonction, Power BI prend une place importante. Drissa Coulibaly l’utilise pour contrôler et analyser les indicateurs clés de performance de l’assurance revenus et produire le reporting mensuel destiné à la direction. Il doit également identifier les incidents susceptibles d’affecter les revenus et coordonner les actions correctives.
Le tableau de bord devient ainsi un poste d’observation. Il ne sert pas uniquement à produire de beaux graphiques. Il doit aider à repérer ce qui ne va pas. Une évolution inhabituelle. Un écart. Une incohérence. Une tendance qui mérite une investigation. La donnée permet alors de passer d’une logique de réaction à une logique davantage tournée vers l’anticipation. C’est ici que le parcours de Drissa Coulibaly prend tout son sens. L’homme qui administrait autrefois les systèmes produisant les données travaille désormais à faire parler ces données.
De l’infrastructure à la décision
Son CV le présente aujourd’hui comme un profil hybride combinant maîtrise technique, culture de la donnée et vision managériale. Cette hybridation n’est pas apparue du jour au lendemain. Elle s’est construite par couches successives. La programmation lui a appris comment naissent les applications. Les bases de données, comment l’information est structurée. Les réseaux, comment elle circule. L’administration système, où elle est traitée. Les projets SI, comment elle s’intègre dans une organisation. L’assurance revenus et la Business Intelligence, comment elle peut contribuer à la décision. En regardant son parcours de cette manière, les changements de fonction ne constituent plus des ruptures. Ils forment une progression.
Gouvernance des données, Cloud et cybersécurité : préparer l’étape suivante
Cette progression continue aujourd’hui. Drissa Coulibaly poursuit un Executive Master en Data Gouvernance, Cloud Computing & Cybersécurité à HEC Rabat. Ces trois domaines correspondent à des questions devenues centrales pour les organisations. Où se trouvent nos données ? Qui peut y accéder ? Peut-on leur faire confiance ? Comment sont-elles protégées ? Quelles données peuvent être déplacées dans le Cloud ? Comment assurer leur disponibilité ? Comment réduire les risques de cyberattaque ? Accumuler des données n’est donc plus suffisant. Il faut les gouverner. Le défi est considérable, particulièrement pour les entreprises et administrations africaines qui accélèrent leur transformation numérique.
Le logiciel libre comme culture technique
Un dernier élément de son CV mérite l’attention. Drissa Coulibaly est membre de l’Association pour Linux et les Logiciels Libres du Burkina Faso et secrétaire général de l’Association Drupal Burkina Faso. Il appartient également à l’association pour le renforcement des capacités des diplômés de l’École supérieure d’informatique.
Cette proximité avec les communautés du logiciel libre est cohérente avec son parcours. Linux, PHP, MySQL, PostgreSQL, Drupal et d’autres technologies ouvertes ont joué un rôle important dans la construction du Web et dans la formation de générations d’informaticiens. Pour des écosystèmes disposant de ressources limitées, le logiciel libre représente aussi une possibilité d’apprendre, d’expérimenter et de construire sans dépendre systématiquement de licences propriétaires coûteuses. Mais sa valeur la plus durable est peut-être culturelle : apprendre en communauté et partager la connaissance technique.
Plus de vingt ans à voir le numérique changer de nature
Lorsqu’il commence sa carrière, le défi est de construire des logiciels et de connecter des machines. Lorsqu’il rejoint l’ONATEL en 2003, Internet est encore un service dont il faut installer et administrer patiemment les infrastructures. Puis viennent l’ADSL, les réseaux plus performants, les plateformes Web, les systèmes d’information intégrés, le Cloud et la Business Intelligence.
Aujourd’hui, la question se déplace encore. Les organisations disposent de quantités croissantes de données. Elles doivent apprendre à les fiabiliser, les protéger, les gouverner et les transformer en décisions. Drissa Coulibaly a suivi cette transformation sans abandonner les couches précédentes. C’est ce qui donne à son profil sa singularité. Il sait que derrière un tableau de bord se trouve une base de données. Derrière la base, une application. Derrière l’application, une infrastructure. Et derrière toute l’infrastructure, un besoin humain ou organisationnel auquel le système doit répondre.
Pourquoi fait-il partie des 100 Visages du Burkina Digital ?
Parce que Drissa Coulibaly possède plus de vingt années d’expérience dans les systèmes d’information, le développement, les bases de données, les réseaux et le pilotage de projets informatiques.
Parce qu’il a travaillé pendant quinze ans dans les coulisses techniques de l’ONATEL, à une période déterminante de l’évolution de l’accès à Internet au Burkina Faso, en administrant serveurs et réseaux et en participant notamment au déploiement de l’ADSL et du Wi-Fi urbain à Ouagadougou.
Parce qu’il a su passer de l’exploitation technique au pilotage des systèmes d’information, puis de ces systèmes à l’analyse des données et à l’assurance revenus.
Parce que son activité de consultant a étendu son expérience à plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et centrale et à des projets portés par des institutions nationales, régionales et internationales.
Parce qu’il continue de se former aux enjeux qui dessinent la prochaine étape : gouvernance des données, Cloud et cybersécurité.
Parce qu’il appartient aussi à des communautés professionnelles liées au logiciel libre et au partage des compétences.
Et parce que son parcours raconte une réalité fondamentale de la transformation numérique : les innovations visibles reposent toujours sur des infrastructures, des systèmes et des données que des professionnels doivent concevoir, maintenir, sécuriser et comprendre.
Avec Drissa Coulibaly, plus de vingt ans de numérique burkinabè défilent en accéléré : d’abord connecter, ensuite construire les systèmes, puis apprendre à faire parler les données. Et demain, mieux les gouverner pour qu’elles deviennent un véritable actif de souveraineté et de décision.
Source: LeFaso.net
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