Doctorant en droit à l’université de Bordeaux (France), Daouda Ouédraogo a activement participé, par la plume, à la lutte contre la modification de l’article avec nombreuses analyses sur notre site. Nous avons recueilli son opinion sur l’état du Burkina, deux ans après l’insurrection populaire.

Deux ans après, que pensez-vous de l’insurrection populaire ?

Deux ans après, je pense que l’insurrection a été une nécessité à laquelle le peuple Burkinabè ne pouvait se dérober. Elle a été une nécessité pour au moins pour deux raisons. Premièrement parce que cela a permis d’arrêter Blaise Compaoré dans sa volonté de pouvoir à vie. Il faut se rappeler que la révision de l’art. 37 qui était projetée n’était pas une première. Déjà cette disposition portant sur le nombre et la durée du mandat présidentiel avait été modifiée à plusieurs reprises, tantôt pour limiter le nombre de mandat possible, tantôt pour en raccourcir la durée, tantôt les deux fois. Cette instabilité constitutionnelle traduisait, j’ai eu à le dire souvent, un profond déficit démocratique qui lui-même visait à empêcher soit l’alternance politique, soit à satisfaire le désir de pouvoir à vie d’un homme et ce à travers l’utilisation de techniques juridiques fort contestables. Heureusement, le peuple burkinabè dans toutes ses composantes s’est dressé comme un seul homme pour arrêter cette énième forfaiture.

Deuxièmement, l’insurrection a été une nécessité parce qu’elle a apporté, toute chose étant égale par ailleurs, une bouffée d’air frais à un pays qui depuis 27 longues années était sous la coupe d’un régime politique extrêmement corrompu et sans vision. Même si la suite de l’insurrection n’a pas été à la hauteur des espoirs qu’elle a pu susciter, c’était déjà quelque chose de positif que de chasser un président omnipotent dont le bilan social et économique était franchement désastreux.

L’insurrection a-t-elle tenu ses promesses ?

Pour le juriste et l’observateur de la vie politique nationale que je suis, il est peut-être trop tôt pour donner une réponse objective sur cette question. La raison tient au fait que deux ans me paraissent peu pour savoir si cet évènement politique majeur de notre histoire a profondément changé le corps social. En réalité, je pense qu’il faudra attendre au moins une décennie pour se risquer à une telle analyse.

Mais pour en dire un mot, un peu à chaud donc, il semble assez clair que l’on est loin du compte, deux ans après l’insurrection ; peut-être aussi parce que l’on a été trop optimiste ou trop naïf, c’est selon. Alors, bien sûr, quand on pense à la résistance populaire qui a mis en échec la tentative de putsch d’octobre 2015, l’on se dit que l’insurrection a contribué à la formation d’une véritable conscience citoyenne très attachée aux valeurs démocratiques. Cela est un point positif même si la transition lui-même m’a laissé beaucoup de regrets.

Outre le fait qu’il y a eu un mauvais casting au départ comme le choix du Lieutenant-colonel Isaac ZIDA pour le poste de premier-ministre, je fais partie de ceux qui pensent que la transition aurait dû être l’occasion, de tout remettre à plat dans notre pays, aussi bien sur le plan institutionnel que normatif. Par exemple, je regrette vivement que le projet de nouvelle constitution n’ait pas abouti durant la transition, ne serait-ce que parce que cela aurait permis de faire un texte débarrassé de toute influence politicienne malsaine.

Depuis l’insurrection, l’on a pu noter, c’est vrai, quelques progrès, au niveau du style de gouvernance en ce sens que les autorités semblent aujourd’hui plus à l’écoute de l’opinion. Depuis deux ans, l’on a moins peur de critiquer le pouvoir que sous le régime de Blaise Compaoré. Il y a aussi quelques actes très intéressants comme le récent rapport d’enquête parlementaire sur le foncier urbain dont les résultats ont choqué plus d’un. Même si ce rapport n’est pas un acte d’instruction judiciaire et qu’il ne concerne que le foncier de quelques communes urbaines, c’est déjà un premier pas en attendant bien sûr des suites judiciaires.

Sur le plan social et économique, le Programme national de développement économique et social (PNDES) démontre certes une volonté politique de changer les choses mais je doute réellement qu’il soit à la mesure de la situation tant les besoins et les souffrances des populations sont profonds.

Au risque de ne pas être exhaustif, l’on peut donc dire que depuis deux ans, quelques avancées ont été réalisées mais globalement, la transition puis le gouvernement à l’œuvre depuis les élections de novembre 2015 me semblent faire preuve de tâtonnements, voire d’amateurisme sur certains sujets vitaux comme la sécurité de notre pays mise à rude épreuve depuis peu par le terrorisme sahélien.

Si le gouvernement semble donner beaucoup d’importance au dialogue social, je note cependant une incertaine inconséquence dans la gestion de certains dossiers. Je pense, entre autres, à l’augmentation folle du traitement des magistrats, soi-disant pour garantir leur indépendance. Etant juriste, il ne me viendra jamais à l’idée de contester le statut particulier qu’un Etat doit accorder à ses agents chargés d’appliquer les lois. Si le magistrat doit donc être traité dignement, il faut néanmoins le ramener à sa juste valeur et à ce titre savoir qu’il n’est pas plus utile à la société qu’un instituteur ou un infirmier. Il me semble donc inconcevable que le traitement du premier soit cinq à six fois plus élevé que celui du second. Personnellement, j’ai toujours été scandalisé que dans notre pays, l’indépendance du magistrat ait toujours eu pour pendant son niveau de rémunération. Cette corrélation est douteuse et il va falloir vite la corriger, d’autant plus que la récente augmentation représente un énorme trou dans le budget d’un Etat qui doit rapidement accroitre ses investissements dans la recherche scientifique et technologique, l’éducation, la santé, le désenclavement, l’agriculture et l’industrie.

Que pensez-vous du Burkina post insurrection deux ans ?

Je ne sais si l’on peut considérer que l’insurrection de 2014 a produit des fruits au sens de retombées économiques et sociales mais si l’on considère que c’est le cas, alors je peux dire que ceux qui en profitent aujourd’hui ne sont pas ceux qui se sont réellement battus, parfois au péril de leur vie pour la rendre possible. C’est une évidence. Regardez la situation non pas des responsables politiques ou des « intellectuels » médiatiques, mais des jeunes, des femmes, des étudiants, des vendeurs ambulants et autres anonymes qui ont été les véritables artisans de l’insurrection, vous verrez que rien n’a changé dans leur vie. De l’insurrection, ils n’en ont rien tiré, pas même le droit d’espérer en des lendemains meilleurs. Ces jeunes n’ont pas plus d’avenir aujourd’hui qu’hier, sous Blaise Compaoré.

Ceux avec qui j’ai l’habitude de discuter de la situation du pays estiment souvent que je suis trop sévère dans mes critiques. C’est sans doute vrai mais comment ne pas l’être quand on connaît l’urgence et la gravité de la situation économique et sociale dans laquelle vit l’écrasante majorité des Burkinabè. L’insurrection de 2014 a été un évènement majeur de l’histoire politique du Burkina et même de l’Afrique pour les raisons que l’on connait. Par conséquent, il faut prendre garde à ce que les sacrifices consentis notamment en vies humaines servent à quelque chose. Peut-être que je suis trop pressé mais pour le moment, je suis très réservé.

Si l’insurrection était à refaire ?

Si l’insurrection était à refaire, on le ferait sans hésiter mais c’était clairement une illusion d’insurgé naïf ou excessivement optimiste de penser que tout allait changer avec le départ de Blaise Compaoré, que plus rien n’allait être comme avant. Avec le peu de recul que l’on a aujourd’hui des évènements de 2014 et la situation qui prévaut actuellement dans notre pays, il me apparaît évident qu’une seule insurrection ne pourra suffire à solder près de 30 années de mal gouvernance, de corruption des esprits et de crimes en tous genres. Il nous faudra donc d’autres insurrections, pas forcément comme celle de 2014, mais en tout cas engager d’autres luttes avec davantage de force pour que les richesses de notre pays servent à tous, pour que l’école joue enfin le rôle qui doit être le sien à savoir former de bons citoyens, pour que la santé soit à la portée de tous, pour que le service public revienne à ses missions premières à savoir rendre service au citoyen, pour que la justice soit véritablement indépendante, pour que les forces de défense et de sécurité redeviennent des forces républicaines, pour que le mérite et la compétence soient valorisés, bref, pour que le Burkina Faso redevienne le pays des hommes intègres.

Le Burkina de 2016 ne paraît pas si différent de celui que l’on a connu avant l’insurrection et cela me met en colère. De cette situation, nous en portons tous la responsabilité, à des degrés divers certes mais personne ne peut se défausser. Ce qui veut dire qu’il nous reste encore beaucoup de travail et si nous voulons réellement que ce pays change, chacun doit alors, et sans tarder faire des efforts sur sa personne en changeant sa façon d’être, en changeant sa façon de travailler et en changeant sa façon de concevoir le bien commun. A défaut, l’insurrection de 2014 n’aura servi à rien.

Propos recueillis par C. Paré

Lefaso.net

Source: LeFaso.net