
Peut-on aller à la guerre sans la confiance en soi de la gagner ? Depuis que les défaites de notre armée s’amoncellent, notre pays doute de son armée et de lui-même. C’est ce doute existentiel immense, cette absence de confiance en soi, doublé d’une « haine de soi » selon le bon titre d’un article du professeur Yoporeka Somet et du doctorant Ollo Mathias Kambou dit KAMAO qui submerge le pays et s’écoule à flots dans les réseaux sociaux et dans la rue.
La rue est convaincue que nous ne pouvons plus rien contre les groupes terroristes, et toute fierté rabaissée depuis le coup d’Etat du 30 septembre 2022, la Russie est portée aux nues et est appelée à venir nous sauver. Ironie du sort c’est la même Russie qui annexe à tour de bras en Europe et envoie des bombes sur l’Ukraine. Ici le savons nous, où c’est chacun son problème ? Sans que le contenu du partenariat ne soit défini, le choix du partenaire est fait. Les questions pourquoi la Russie, pas l’Iran ou la Turquie ne viennent pas à l’idée. Mais la Russie pour quels projets, quels objectifs ? Un bon partenariat ne doit-il pas être réfléchi, planifié, contractualisé ?
Le coup d’Etat du 30 septembre 2022 a emmené avec lui une invasion de drapeaux russes dans les rues de Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. Le pays est désormais, pour ses jeunes, une fille séduite prête à prendre, par Wagner et le maître du Kremlin où et quand ils le voudront. Ces jeunes ne savent pas ce qu’ils font, ils ignorent les tenants et les aboutissants d’un tel partenariat, comme le peuple.
Mais le plus grave serait que les nouvelles autorités prennent une telle décision parce que la rue et certains commentateurs le réclament. Le pays a bien besoin de diversifier ses partenaires, c’est un fait, mais le problème n’est pas aussi simple que la rue le pense. Il ne s’agit pas de faire un choix entre deux pays : la France et la Russie.
Notre armée veut-elle se battre pour le pays est la première question à poser ? Si oui de quoi a-t- elle besoin pour se battre ? Cette question est liée à celle sur les ennemis du pays, ceux qui nous agressent, qui sont-ils, quelles sont leurs forces et leurs faiblesses ? Après avoir élaboré une stratégie on peut rechercher ce dont le pays a besoin pour la mettre en œuvre avec succès.
Il serait dommage qu’une décision aussi importante sur le sort de la guerre contre les groupes terroristes et l’avenir du pays ne se fasse pas, la tête froide mais sur la base du ressentiment contre la France et le désespoir face aux groupes terroristes.
La solution de la crise sécuritaire de notre pays ne peut provenir de l’extérieur. Confier notre destin à des étrangers n’est pas une sécurité, c’est remplacer un problème par un autre. Diversifier les partenaires comme l’a dit le capitaine Ibrahim Traoré ne veut pas dire ni un ni deux, mais une liste de partenaires pour différentes armes avec des plans et des objectifs d’achat, des conditions à négocier comme la formation des pilotes et mécaniciens burkinabè pour les avions et les hélicoptères que nous allons acheter, les pièces de rechange etc. C’est seulement après avoir épluché ses questions sur les buts et modalités et comparé les offres que le partenaire est choisi.
Chantons Bob Marley
A la guerre, c’est le plus rusé, le plus habile, le plus réfléchi qui l’emporte, sommes-nous sûrs d’être en pleine possession de nos moyens en recherchant ainsi un partenaire sans aucune condition de notre part ? Quelle est la part de lucidité dans cette injonction de choisir entre deux maux ? Si on se lance dans un « partenariat » sans condition, il n’est pas gagnant-gagnant, on se retrouve encore dans une situation de maître à esclave.
Au jeune capitaine qui a pris les rênes du pouvoir on voudrait lui dire s’il a l’oreille musicale qu’en 1980, Bob Marley a publié Redemption song qui nous a fait connaître à nous autres, une citation de Marcus Garvey qui dit « Emancipate Yourself from Mental Slavery/None But Ourselves Can Free Our Minds ». Une injonction à être libre d’esprit, pas esclave dans sa tête. Une injonction à faire confiance en soi, à son peuple. Nous avons le devoir de gagner nos batailles par nous-mêmes, c’est cela le chemin de la liberté et de la dignité.
Comment veut-on aller au marché sans une liste d’achats et choisir le marchand, sans avoir vu la marchandise et comparer les prix et la qualité avec ceux de ses concurrents ? La Russie a des points forts sur certaines armes et des faiblesses sur d’autres. La preuve elle a acheté des drones à l’Iran pour combattre l’Ukraine. Doit-on se lier les mains avec les Russes, ce ne serait pas bon pour nous, nous devons rechercher les meilleures armes aux meilleures conditions là où elles se trouvent, en Russie, en Allemagne, aux USA, en Turquie, etc.
Au Burkina dans la lutte contre le terrorisme, croire en nous-mêmes Burkinabè est ce qui nous manque le plus. Tant que nous n’aurons pas changé ce paradigme et rejeté tous les autres drapeaux, en ne brandissant que le nôtre, le chemin de la rédemption sera long.
Sana Guy
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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