Officiellement Ambassadrice des États-Unis à Ouagadougou depuis le 25 septembre 2020, Mme Sandra Clark connaît bien les questions africaines. Elle a, en effet, servi en tant que Conseiller principal (2019-2020) ainsi qu’en tant que Directrice du Service des Affaires Ouest Africaines (2017 à 2019) dans le Bureau Afrique du Département d’Etat. Elle a aussi servi au Sénégal de 2013 à 2016. Diplômée de l’ENA de Paris, c’est une parfaite francophone que nous avons interrogée en ligne, quelques jours avant le sommet Etats-Unis-Afrique, sur l’état de la coopération entre nos deux pays, au lendemain d’une audience musclée entre le Premier ministre Kyelem et la Chargée d’affaires de l’Ambassade américaine. Annulation du MCA, exclusion du bénéfice de l’AGOA, arrivée de Wagner au Burkina, autant de questions auxquelles répond la diplomate américaine.

Comment appréciez-vous votre séjour au Burkina Faso ?

C’est pour moi un honneur et un privilège de servir en tant qu’Ambassadeur des États-Unis d’Amérique. Depuis mon arrivée au Burkina Faso, il y a de cela plus de deux années, mon expérience de vie a été immensément enrichie par les Burkinabè que j’ai rencontrés. Les échanges que j’ai eus avec ces diverses personnes ont été pour moi un formidable tremplin d’enrichissement de mes connaissances sur ce pays, la région et le continent. Je suis profondément impressionnée par la résilience, la force et l’espoir que nourrit le peuple burkinabè.

Dans l’exercice de mon travail, j’ai eu le privilège de coopérer avec des Burkinabè de tous les secteurs de la société – y compris les autorités publiques, les acteurs de la société civile, les étudiant-e-s et le personnel enseignant, ainsi que les femmes et hommes d’affaires – dans le cadre du renforcement du partenariat entre nos deux pays et la recherche de réponses aux défis auxquels le Burkina Faso est confronté.

N’avez-vous pas eu des appréhensions à atterrir dans un pays en proie à des attaques terroristes ?

Je ne m’inquiète pas pour ma propre personne. Ce qui est plutôt pour moi une source de préoccupation, ce sont les impacts du terrorisme sur le peuple burkinabè. Les attaques terroristes ont rendu les conditions de vie plus difficiles et plus dangereuses pour les Burkinabè. L’objectif des interventions et des activités de l’Ambassade des États-Unis en partenariat avec le Burkina Faso est de trouver des réponses aux effets corolaires de cette insécurité.

Quelle est votre feuille de route en tant qu’Ambassadeur des États-Unis au Burkina dans un tel contexte ?

Mon équipe à l’Ambassade des États-Unis au Burkina Faso et nos collègues à Washington, DC ont travaillé d’arrache-pied pour identifier les secteurs où notre assistance peut faire la plus grande différence. Nous sommes engagés dans de nombreux domaines liés aux préoccupations immédiates du Burkina Faso en matière d’aide humanitaire, de développement et de sécurité. À titre illustratif, le département d’État finance actuellement des programmes de lutte contre le terrorisme. Cette assistance se poursuivra en 2023.

Au titre de l’assistance actuelle dans la lutte contre le terrorisme, on note l’allocation de plus de 16 milliards de francs CFA pour le renforcement des capacités du Burkina Faso à détecter, prévenir et déjouer les attaques des groupes terroristes. Cela se traduit par le renforcement des capacités des organismes d’application de la loi dans le but d’étoffer les compétences des Forces de sécurité civile, les enquêtes liées au terrorisme, les systèmes de contrôle de la sécurité aux frontières, les programmes d’engagement communautaire et les programmes dans le domaine de l’État de droit.

Outre cette formation essentielle, le Bureau de la coopération en matière de sécurité du département de la Défense des États-Unis continue de fournir des capacités dans les domaines de l’assistance humanitaire et la réponse aux catastrophes, ainsi que de la sensibilisation et de la prévention du SIDA au sein des Forces armées burkinabè. Le programme de jumelage entre les Forces armées du Burkina Faso et la Garde nationale du District de Columbia dans le cadre du State Partnership Program met l’accent sur plusieurs domaines d’intérêt, tels que la logistique, la police militaire, les secours en cas de catastrophe et les services d’aumônerie militaire. Ils facilitent également une meilleure compréhension des relations civilo-militaires grâce à des activités de rapprochement des Forces armées avec les communautés.

Les États-Unis restent également le plus grand donateur bilatéral d’aide humanitaire au profit du Burkina Faso pour l’aider à répondre aux besoins immédiats. Aussi accordons-nous une importante aide au développement. Toutes ces assistances témoignent de notre volonté à développer notre relation de longue date avec le peuple burkinabè. Nos programmes aident le Burkina Faso à faire face aux effets continus de l’insécurité sur sa population, y compris les menaces sur les droits humains, et à construire une base solide pour la croissance future de l’économie avec le concours à la fois du secteur privé et des institutions publiques.

Comment appréciez-vous la coopération entre nos deux pays dans un tel contexte ?

Comme je l’ai décrit, notre coopération se poursuit dans plusieurs secteurs. Cependant, conformément aux lois des États-Unis d’Amérique, le coup d’État survenu en janvier 2022 a eu une incidence, y compris sur certains de nos programmes. Nonobstant cela, je tiens à souligner que les États-Unis restent aux côtés du Burkina Faso. Nous nous sommes engagés, dans le cadre de nos lois et dans le respect de votre souveraineté et votre indépendance, à travailler ensemble pour relever les défis auxquels vous êtes confrontés..

Cette coopération a été marquée ces derniers mois par l’annulation du compact du Burkina par le MCC et la suspension du bénéfice de l’AGOA ? Comment expliquez-vous ces mesures à l’encontre d’un pays qui a plutôt besoin d’aide, dans la situation de fragilité qu’il connaît ?

Ni le retrait de la liste des pays bénéficiaires de l’AGOA, ni la résiliation du Compact du MCC ne sont le signe du faiblissement de notre engagement envers le Burkina Faso. Comme je l’ai indiqué, nous conservons un important portefeuille dans les domaines du développement et de l’action humanitaire, ainsi que nos programmes d’échanges au profit de nos deux peuples, tels que l’Initiative pour les jeunes leaders africains (YALI) et le programme Fulbright. Toutefois, le coup d’État de janvier 2022 a un impact sur le MCC et l’AGOA qui encouragent tous deux les pays bénéficiaires à respecter les normes démocratiques. Ces décisions n’ont pas été prises à la légère. Le MCC a d’ailleurs exprimé un intérêt marqué de renouer son engagement avec le Burkina Faso dès qu’un gouvernement démocratiquement élu est mis en place. Cet état de fait est l’une des raisons de l’intérêt que nous accordons au calendrier de la transition ; nous tenons à ce que le Burkina Faso puisse réintégrer ces programmes.

Quels sont alors aujourd’hui les principaux secteurs de coopération qui demeurent entre le Burkina Faso et les États-Unis d’Amérique ?

Notre coopération avec le peuple du Burkina Faso reste solide. J’ai ultérieurement mentionné notre assistance dans le domaine de la sécurité, mais il est important d’ajouter que de nombreuses autres agences, et pas seulement le département d’État et le département de la Défense, ont des partenariats avec leurs homologues au Burkina Faso.

En 2022, le Gouvernement des États-Unis, à travers l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), a octroyé près de 128 milliards de francs CFA au Burkina Faso pour la fourniture de l’aide humanitaire vitale et l’appui pour relever les défis de développement dans les domaines de l’agriculture, de la sécurité alimentaire, de la santé, de l’adaptation aux changements climatiques, de l’éducation, de la gouvernance et des droits humains. L’USAID a des programmes conçus pour le renforcement de la gouvernance efficiente dans le but d’améliorer la transparence et de la redevabilité et soutenir le retour à la démocratie. L’USAID a également renforcé les capacités des organisations de la société civile burkinabè à promouvoir, protéger et défendre les droits humains. Ces efforts contribuent directement à l’amélioration de la confiance du public envers le système judiciaire et réduisent la vulnérabilité des communautés à l’extrémisme violent.

Le département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) met en œuvre des programmes de développement, y compris le programme des cantines scolaires McGovern-Dole qui contribue à la réduction de la faim et à l’amélioration de l’alphabétisation de 300 000 enfants au Burkina Faso.

Le Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC) soutient plusieurs initiatives visant à renforcer les systèmes de santé au Burkina Faso, notamment en proposant des formations qui couvrent les diverses professions médicales.

La Fondation des États-Unis pour le développement en Afrique (USADF) octroie 640 millions de francs CFA par an pour soutenir les petits exploitants agricoles, les PME et les coopératives ; ces interventions cadrent avec les objectifs du Gouvernement du Burkina Faso en matière de développement rural, de sécurité alimentaire, de prévention des conflits et de réduction de la pauvreté.

Je me réjouis également que l’Ambassade dispose d’un fonds annuel appelé le Fonds spécial de l’Ambassadeur des États-Unis pour le soutien aux initiatives d’auto-assistance (SSH). Grâce à ce fonds, nous sommes en mesure de fournir environ 40 millions de CFA aux associations communautaires pour la mise en œuvre de projets visant à autonomiser les communautés. En 2022, ces subventions ont aidé les communautés rurales à installer un moulin à grains, une unité de production de beurre de karité et une pépinière, entre autres. Les subventions ont bénéficié à plus de 76 000 personnes dans la moitié des treize régions du Burkina Faso, y compris les régions les plus touchées par les attaques terroristes.

L’Ambassade des États-Unis continue également de financer nos partenariats culturels. À travers des programmes d’échanges, nous envoyons en moyenne 40 participant-e-s aux États-Unis chaque année pour des formations en leadership, des formations universitaires et techniques dans leur domaine de spécialisation. Depuis 2010, l’Initiative pour les jeunes leaders africains (YALI) facilite le réseautage entre les jeunes Burkinabè prometteurs. Grâce à un programme de subventions, nous avons pu soutenir des institutions culturelles burkinabè telles que le Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision de Ouagadougou (FESPACO), les Rencontres Musicales Africaines (REMA), Les Récréâtrales, le Jazz Ouaga, et le Tour de Faso pendant de nombreuses années. Nous avons également pu apporter notre soutien à des groupes de la société civile qui éduquent et forment des femmes et des enfants pour la promotion de la paix, de la cohésion sociale et du développement communautaire.

Pour terminer, certaines entreprises américaines nourrissent de l’intérêt pour le Burkina Faso, notamment dans les domaines du numérique et de la cybersécurité, ainsi que des services financiers. Les investissements de ces entreprises permettront d’améliorer le système bancaire, l’infrastructure Internet et les systèmes de cybersécurité du Burkina Faso, et de former les futurs leaders du secteur..

Le 5 décembre 2022, le Premier ministre Kyelem a reçu la Chargée d’affaires, Mme Corina Sanders. Du compte rendu, il ressort que leur entretien a été vigoureux, avec même des doutes sur la sincérité du partenaire américain, car le chef du gouvernement burkinabè pense que les Américains qui vont sur la lune doivent être capables de les aider à mieux repérer ceux qui attaquent le pays ; comment réagissez-vous à ces critiques ?

Comme l’a fait remarquer Mme la Chargée d’Affaires a.i., sa rencontre avec le Premier ministre du Gouvernement de Transition, S.E. Me Kyelem, a été productive et a touché de nombreux sujets, y compris la question de la sécurité. Nous apprécions toujours les échanges francs avec nos partenaires. À travers mes réponses, vous percevrez, je l’espère, les indicateurs de tout le sérieux que le Gouvernement des États-Unis et moi-même accordons à la relation bilatérale des États-Unis avec le Burkina Faso. Nous nous réjouissons d’avance de poursuivre nos échanges avec le Premier ministre

Il est ressorti aussi dans certains médias que les États-Unis ont exprimé aux autorités burkinabè leur désaccord quant à une éventuelle arrivée de Wagner dans le pays. Pourquoi une telle position ?

Il n’est pas de la conviction du Gouvernement des États-Unis qu’un partenariat avec le Groupe Wagner est dans l’intérêt d’un quelconque pays. Dans d’autres pays, le Groupe Wagner a détourné les ressources qui auraient pu être utilisées pour fournir des services de base aux populations ou renforcer les capacités de défense nationale ; Wagner a aggravé les menaces pesant sur la sécurité des civils, les libertés civiles, les droits humains et la sécurité régionale.

Nous soutenons la souveraineté du Burkina Faso et souhaitons que le pays soit sûr, démocratique et pacifique. Nous ne pensons pas qu’un partenariat avec Wagner puisse favoriser l’atteinte de ces objectifs.

De quelle manière précise les États-Unis accompagnent-ils le Burkina Faso dans la lutte contre le terrorisme ?

Comme je l’ai déjà mentionné, face à la gravité de la crise, une grande partie de la coopération des États-Unis avec le Burkina Faso est actuellement liée à la lutte contre le terrorisme ou à la réponse aux impacts du terrorisme sur la société. Sur le plan de la sécurité, nous avons des programmes et des formations consacrés à la lutte contre le terrorisme et au renforcement de la sécurité. Sur les plans du développement et de l’assistance humanitaire, nous avons des programmes qui visent à résoudre divers problèmes qui ont tendance à gagner de l’ampleur pendant les périodes de crise sécuritaire, y compris l’insécurité alimentaire, les répercussions sur la santé et les préoccupations en matière de droits humains.

Quelles sont les perspectives de la coopération entre les États-Unis et le Burkina à court et à moyen termes ?

Je m’attends à ce que nous poursuivions notre engagement solide dans de nombreux secteurs afin de soutenir les aspirations des Burkinabè à une société pacifique, démocratique et prospère qui garantit la protection des droits humains. Je suis consciente que le Burkina Faso est actuellement confronté à de nombreux défis, dont la crise sécuritaire. À mesure que progresse la transition vers des élections, j’ai bon espoir que nous pourrons accroître et renforcer notre coopération dans les années à venir. Nous accordons une grande importance à nos relations avec le Burkina Faso et le peuple burkinabè ; c’est pour moi un insigne honneur de servir ici et de contribuer à l’affermissement de ces relations et de nos objectifs partagés.

Interview réalisée en ligne par C. Paré

Lefaso.net

Source: LeFaso.net