
Face à la malformation congénitale du pied bot, à l’hôpital Schiphra de Ouagadougou, la médecine ne sort pas d’abord le scalpel, mais la parole. Dans l’espace dédié à la prise en charge du pied bot, une équipe spécialiste et dévouée déconstruit les peurs avant de redresser les membres. Des mères et des pères apprennent que l’infirmité de leur enfant n’est pas une fatalité. De l’acceptation de la maladie au procédé du protocole Ponseti, les parents sont soumis à un traitement où la patience et l’écoute sont de rigueur. Reportage.
Dans une petite salle de l’hôpital Schiphra, les cris et les rires d’enfants de moins de 5 ans s’alternent. Ce matin, sous la lumière crue des néons qui se reflète sur le carrelage blanc, des familles assises sur des bancs ont le regard dans la même direction. Au centre de la pièce, un homme se tient debout face à eux. Une flipped-chart (album de sensibilisation) à la main, il s’adresse spécifiquement aux parents. C’est une séance d’information et de sensibilisation à l’attention des parents dont les enfants sont atteints du pied bot, une malformation congénitale touchant les membres inférieurs.
À l’aide d’images pédagogiques, il explique patiemment un processus. « Phase de plâtrage : les 6 à 8 moulages successifs – ils ne blesseront pas votre bébé – le moulage va des orteils à l’aine », peut-on lire sur une image. L’objectif de cet exercice est de désamorcer l’angoisse des parents face à ce traitement qui peut paraître impressionnant et de longue haleine. Les parents assis tiennent leurs enfants contre eux, les visages marqués par une concentration profonde. Si les mères constituent la majorité de l’assemblée, la présence de quelques pères ne passe pas inaperçue.
Quand comprendre devient le premier soin
La séance d’information n’est pas un simple préalable médical. Elle constitue, en réalité, la première étape du traitement. Ici, on ne soigne pas seulement des pieds, mais aussi des perceptions, des croyances et parfois des peurs profondément ancrées. « Le pied bot n’est ni une malédiction, ni une fatalité. Pourtant, dans de nombreuses familles, la découverte de cette malformation congénitale s’accompagne de questionnements intimes, parfois douloureux.
Certains y voient une punition, d’autres une anomalie inexplicable », indique le Dr Fayçal Oubda, manager du programme pied bot. C’est pourquoi la parole occupe une place centrale dans ce dispositif. Chaque mot prononcé vise à reconstruire un cadre rationnel autour de la maladie. Le discours médical se fait accessible, très souvent en langue locale. Il s’agit de rassurer, mais aussi d’engager.
Pendant la séance, une mère lève timidement la main. La voix est basse, presque hésitante, elle demande si le plâtre fera mal à son bébé. L’équipe répond en expliquant que le processus est progressif, que l’enfant s’adapte et que la douleur est maîtrisée. Un autre parent assis de l’autre côté de la salle s’interroge sur la durée du traitement. « Combien de temps avant que son enfant puisse marcher normalement ? » La réponse de l’équipe n’est pas immédiate car elle s’inscrit dans une temporalité longue, faite de patience et de régularité. Au fil des échanges, les visages se montrent plus rassurés et une forme d’adhésion commence à émerger. Elle n’est pas encore totale, mais elle prend racine.
Un mal tabou
À la sortie de la salle de sensibilisation, les familles se dispersent lentement dans la cour de l’hôpital. Certaines prennent la direction des salles de consultation, d’autres celle du parking. Les enfants, eux, retrouvent leurs gestes spontanés : des rires, des pleurs, des mouvements désordonnés… Dans ce lot, Kiswendsida Florence Koala, une habituée des lieux avec sa fille autrefois atteinte du pied bot, connaît certainement ses derniers rendez-vous au centre.

Sa fille, Océane, environ cinq ans aujourd’hui, marche. Elle court même ! Mais son histoire commence ailleurs, dans l’inquiétude d’un lendemain incertain. « C’est en étant au CMA de mon quartier, après avoir accouché, que j’ai su que ma fille Océane avait le pied bot », raconte sa mère, la voix posée mais encore habitée par le souvenir. À ses côtés, Océane joue avec énergie, échappant à son contrôle quelquefois. Le récit de Florence épouse les contours d’un parcours que beaucoup de mères partagent ici. Le diagnostic d’abord, souvent posé dans la précipitation d’un post-partum encore fragile. Puis les interprétations familiales, parfois contradictoires.
Dans son cas, c’est la belle-mère qui l’alerte, observant les pieds « tordus » du nouveau-né. Une image qui s’imprime, qui inquiète, mais qui ne trouve pas immédiatement de réponse médicale. « Arrivée à la maison, j’ai montré l’état des pieds à son père. Il m’a dit de masser avec du beurre de karité et ça va aller. » Le geste est familier, ancré dans les pratiques locales, rassure et donne l’illusion d’agir. Mais il retarde aussi la prise en charge adaptée. Pendant plusieurs jours, la jeune mère, primipare, masse les pieds de son bébé, espérant voir une amélioration. Elle observe, scrute, attend. Rien ne change.
Le déclic viendra d’un visiteur. Le frère de son mari, de passage, qui reconnaît immédiatement la pathologie. « Il m’a dit qu’il savait où l’on peut soigner ce mal. » Mais accéder au soin ne relève pas toujours d’une décision individuelle. Il faut convaincre, expliquer, parfois s’opposer. Florence demande l’autorisation à son mari pour se rendre à l’hôpital mais ce dernier refuse. Comme pour beaucoup de pères, accepter la maladie de son enfant revient à reconnaître une vulnérabilité difficile à porter.
C’est finalement le petit frère de son mari qui l’accompagnera avec sa fille encore toute petite. Ils effectuent un déplacement, presque clandestin, à Schiphra où le diagnostic est confirmé et la conduite à tenir est expliquée. « Pendant deux semaines, elle a porté un plâtre qui avait déjà changé la direction de ses pieds. Ils nous ont donné des chaussures orthopédiques pour elle. À la maison, il fallait masser ses pieds et lui porter ses chaussures. J’ai été assisté par des gens de la maison pour suivre correctement les directives des médecins. Quand je demandais à son père de m’accompagner à l’hôpital, il trouvait des prétextes pour ne pas venir. Mais grâce au soutien de mon petit mari qui m’a accompagnée jusqu’à la fin, ça a été plus simple. Il y a des jours où j’oubliais les rendez-vous, mais lui il me rappelait toujours et vérifiait que l’enfant porte les chaussures. Aujourd’hui je rends grâce à Dieu parce que ma fille marche correctement, elle pédale le vélo et elle tire le ballon correctement », témoigne la mère d’Océane. Dans ces phrases, il y a déjà une forme de soulagement. Selon elle, le regard des autres n’a pas toujours été bienveillant. « Pendant le traitement, les gens parlaient beaucoup de ses pieds en me disant de prier pour que ça finisse parce que c’est certainement un sort qu’on lui a jeté. »

Ablassé Kaboré, venu de Saaba, en périphérie de Ouagadougou, avec son neveu atteint du pied bot. Dans ses yeux, on lit à la fois l’inquiétude et une forme d’étonnement. « Le pied de mon neveu est malade et nous avons appris par un voisin que ce type de maladie est pris en charge ici », lance-t-il à sa sortie de la séance d’information et de sensibilisation.
Son neveu Cheick a également rendez-vous pour sa première séance de plâtrage. Pour Ablassé Kaboré, la surprise est immédiate. « J’ai vu de nombreux enfants qui sont rétablis et d’autres qui sont en plein soins. » Il évoque l’histoire du petit Cheick. Une trajectoire marquée par l’absence et le retard de prise en charge. « Il est orphelin de mère depuis qu’il a trois ans. Actuellement, il a plus de quatre ans mais il ne peut pas marcher. Cette maladie l’empêche d’avoir des amis avec qui jouer », indique l’oncle de Cheick. Ses mots rappellent que derrière chaque pied non corrigé, il y a une enfance entravée.
Malheureusement, le pied bot ne se limite pas à une déformation physique mais est un frein au développement, à la socialisation, à l’enfance elle-même. Beaucoup de parents ignorent toujours l’existence de cette maladie. « Nous n’avions jamais vu ce genre de maladie, donc au début on ne comprenait pas. C’est ici que nous avons compris que nous ne sommes pas les seuls », affirme Ablassé Kaboré. Ce sentiment d’appartenance à un collectif, même involontaire, est partagé par de nombreux parents d’enfants atteints de pied bot. Et au-delà de l’accueil, ici, c’est la patience des soignants qui marque ces derniers.
Corriger, maintenir avant de guérir
Dans une salle connectée à celle de la sensibilisation, le bruit sec du plâtre que l’on prépare se mêle aux échanges feutrés du personnel soignant. Ici, le traitement du pied bot prend une forme concrète. Le Dr Fayçal Oubda, médecin et manager du programme Pied bot à l’ONG Hope Walks, déroule avec méthode l’architecture du dispositif national. « Au Burkina Faso, la prise en charge du pied bot s’est progressivement décentralisée. Nous avons noué des partenariats avec huit hôpitaux dans huit régions différentes », explique-t-il.
Une stratégie qui vise à rapprocher le soin des populations, à réduire les distances, à limiter les abandons de traitement. Le programme, porté en collaboration avec des partenaires internationaux et le ministère de la Santé, repose sur un principe fort : la gratuité. « Un traitement qui devrait coûter 250 000 francs CFA est rendu gratuit », insiste-t-il. Une donnée qui, dans un contexte où les contraintes financières conditionnent fortement le recours aux soins, change radicalement la donne.
Mais au-delà de l’organisation, c’est la méthode qui constitue le cœur du traitement : la technique de Ponseti. Développée aux États-Unis et aujourd’hui reconnue mondialement, elle repose sur une correction progressive de la déformation. Le principe est simple en apparence : manipuler délicatement le pied du nourrisson, puis maintenir cette correction à l’aide de plâtres successifs. « En moyenne, quatre à six plâtres suffisent pour corriger la partie antérieure du pied », précise le Dr Oubda en appliquant le plâtre sur l’un des pieds du petit Cheick.
Chaque semaine, le plâtre est retiré, le pied est à nouveau manipulé, puis un nouveau moulage est appliqué. Le geste est précis, répété, presque ritualisé. Il vise à étirer progressivement les ligaments raccourcis, à réaligner les structures osseuses. Dans la salle de soins, après le passage de Cheick assisté par son oncle, un nourrisson d’à peine un mois est allongé sur la table. Ses jambes, encore fragiles, sont manipulées avec une extrême délicatesse. Le plâtre, encore humide, enveloppe le pied et remonte jusqu’à la cuisse. Un plâtre circulaire, rigide en apparence, mais pensé pour accompagner la croissance. Pour les parents, cette phase est souvent la plus impressionnante. Voir son enfant immobilisé, semaine après semaine, demande une confiance totale dans l’équipe soignante. Mais cette phase de correction, aussi essentielle soit-elle, ne constitue pas l’étape finale.

La ténotomie : franchir le verrou invisible
« La phase de correction du pied bot s’achève avec la ténotomie », explique le Dr Elie Balima, chirurgien et directeur médical du programme. Dans une salle d’opérations, le geste se prépare. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il ne s’agit pas d’une chirurgie lourde. La ténotomie est une intervention percutanée, rapide, mais décisive. Le principe consiste à sectionner le tendon d’Achille. Dans le pied bot, ce tendon est raccourci et il maintient le pied en position équine, c’est-à-dire orienté vers le bas. Tant qu’il reste intact, la correction est incomplète. « C’est le verrou », résume implicitement le chirurgien.
Sur la table, un bébé est installé. Une anesthésie locale est réalisée à la lidocaïne. Le geste est rapide. Une fine lame de bistouri traverse la peau en un point précis, presque invisible (nous n’en verrons pas grand-chose). Pas d’ouverture large, pas d’incision spectaculaire. Juste une brèche minime. « Si vous ne regardez pas, vous pouvez ne pas voir que l’intervention est terminée », glisse le Dr Balima. Mais derrière cette apparente simplicité se cache une expertise rigoureuse.
Car autour du tendon se trouvent des vaisseaux, des nerfs et le geste doit être parfaitement maîtrisé. « Lorsque le tendon est sectionné, un changement immédiat s’opère. Le pied, jusque-là contraint, retrouve une capacité de flexion dorsale. Il remonte et s’aligne », fait constater le chirurgien en soulevant le pied du nourrisson. Après cela, un dernier plâtre est alors appliqué, pour une durée de trois semaines. Il permet au tendon de cicatriser en position allongée et de se reconstruire autrement.
« Certains parents, voyant les pieds corrigés, relâchent leurs efforts. »
Mais la réussite du traitement ne se mesure pas uniquement à la correction initiale. Elle dépend surtout de la capacité à maintenir ce résultat dans le temps. C’est la deuxième phase : celle du port des attelles, des chaussures orthopédiques, reliées par une barre, maintiennent les pieds en position d’abduction. Au début, l’enfant doit les porter presque en permanence, 23 heures sur 24. Pour les parents, cette étape est souvent la plus exigeante. Elle s’inscrit dans la durée, parfois sur plusieurs années. Elle nécessite une discipline quotidienne, une vigilance constante.
« Certains parents, voyant les pieds corrigés, relâchent leurs efforts », observe le Dr Oubda qui indique que le pied bot a une mémoire et sans maintien, il peut revenir à sa position initiale. Le suivi s’étale donc jusqu’à l’âge de cinq ans. Des consultations régulières permettent de vérifier l’évolution, d’ajuster les dispositifs et de soutenir les familles. Lorsque ce parcours est respecté, les résultats sont au rendez-vous. « Nous avons un taux de succès de plus de 90 % », affirme le médecin. Un chiffre qui traduit des centaines d’enfants remis sur pied au Burkina.
Le constat est que le pied bot dépasse le cadre strictement médical. Il interroge les systèmes de santé, les représentations sociales, les inégalités d’accès aux soins. Au Burkina Faso, où la natalité est élevée, le nombre de cas reste important. Chaque année, des centaines d’enfants naissent avec cette malformation. Tous ne sont pas détectés à temps et tous ne bénéficient pas d’une prise en charge précoce. Quelques études s’intéressent à sa prise en charge mais les causes réelles de cette pathologie restent insuffisamment expliquées.
Le programme Pied bot de l’ONG Hope Walks, en s’appuyant sur un réseau de centres et sur des partenariats solides, tente de combler la prise en charge. Mais les défis persistent pour sensibiliser davantage, former les agents de santé, lutter contre les croyances erronées et accompagner les familles sur la durée. Dans ce combat, l’hôpital Schiphra apparaît comme un point d’ancrage. Un lieu où la médecine rencontre le social, où la technique s’humanise, où chaque enfant devient une priorité. Et surtout, un lieu où l’on apprend que derrière un pied déformé, il y a une trajectoire de vie à redresser.
Farida Thiombiano
Lefaso.net
Source: LeFaso.net

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