À l’heure où la technologie transforme profondément la médecine, comment préserver la dimension humaine de la relation entre soignant et patient ? C’est autour de cette question que l’Association des médecins catholiques du Burkina (AMCB) a réuni professionnels de santé, experts et étudiants lors d’un panel organisé le 13 juin 2026 à l’hôpital Saint-Camille de Ouagadougou sur le thème : « Humanisation des soins et déontologie médicale : quel contrat de confiance pour le patient ? ».

L’évolution rapide des technologies médicales a transformé la pratique des soins. Imagerie de haute précision, dossiers médicaux électroniques, intelligence artificielle, télémédecine ou encore robotique médicale offrent aujourd’hui des possibilités inédites pour le diagnostic et le traitement.

Pour le neurologue et ambassadeur de bonne volonté et d’humanisme du Camillianum, le Pr Christian Napon, ces avancées représentent une formidable opportunité pour les systèmes de santé. Cependant, elles soulèvent également une préoccupation. « De nombreux patients ont aujourd’hui le sentiment d’être bien pris en charge sur le plan technique, mais insuffisamment écoutés sur le plan humain », a-t-il observé.

Selon lui, la surcharge des établissements sanitaires, le manque de personnel, les contraintes administratives et la complexité croissante des prises en charge réduisent parfois le temps consacré à l’écoute et à l’accompagnement.

C’est sous une pluie battante que s’est tenue le panel

Or, rappelle-t-il, soigner ne consiste pas uniquement à poser un diagnostic ou à prescrire un traitement. « C’est aussi accueillir une souffrance, comprendre une inquiétude et accompagner une personne dans l’une des périodes les plus vulnérables de sa vie. »

Le risque de la déshumanisation numérique

Cette préoccupation est également partagée par le Pr Maxime K. Drabo. Pour lui, l’intelligence artificielle et les technologies numériques constituent désormais des outils incontournables de la médecine moderne. Mais leur utilisation doit rester au service de l’humain.

« Le soignant peut être amené à passer davantage de temps devant un écran qu’auprès du patient », a-t-il souligné. Selon lui, même si les algorithmes sont capables d’analyser des données complexes et de proposer des pistes diagnostiques pertinentes, ils ne perçoivent en revanche ni les silences, ni les regards, ni les hésitations qui révèlent souvent l’angoisse ou la détresse d’une personne malade.

Le président de l’AMCB, Pierre R Kaboré a fait un petit exposé sur l’empathie avant le panel

Dans ce contexte, le patient peut progressivement avoir le sentiment d’être réduit à une série de chiffres, à un résultat biologique ou à un dossier numérique. Pour éviter cet écueil, le spécialiste plaide pour une utilisation intelligente de la technologie. L’objectif selon lui n’est pas d’opposer l’humain à la machine, mais de faire en sorte que les outils numériques libèrent davantage de temps pour l’écoute, le dialogue et l’accompagnement.

La déontologie, socle de la confiance

Au-delà de l’empathie, les intervenants ont rappelé qu’aucune relation de confiance durable ne peut exister sans le respect rigoureux de la déontologie médicale.

Le président du Conseil national de l’Ordre des médecins du Burkina Faso, le Dr Abdoul-Guaniyi Sawadogo, a consacré son intervention à ce cadre qui régit l’exercice de la profession.

Le neurologue Christian Napon a modéré les échanges

Selon lui, la médecine ne peut se résumer à un ensemble de connaissances scientifiques ou de compétences techniques. Elle repose également sur des valeurs fondamentales qui garantissent la protection du patient et la crédibilité du médecin.

Il a ainsi rappelé les cinq piliers de la déontologie médicale que sont la moralité, la probité, le dévouement, le respect et la confraternité. Ces principes imposent notamment l’intégrité, l’honnêteté, l’assistance aux personnes en danger, le respect de la dignité humaine, le consentement éclairé du patient et la solidarité entre confrères. « La déontologie est à la fois un garde-fou qui protège le malade et garantit l’intégrité de notre profession », a-t-il insisté.

Les fragilités de la relation soignant-soigné

Les échanges ont également permis d’aborder sans détour les difficultés qui fragilisent aujourd’hui la confiance entre les populations et les structures sanitaires. Parmi les causes évoquées figurent les déficits de communication, l’utilisation d’un langage médical difficilement compréhensible pour les patients, les insuffisances dans l’accueil ou encore le manque d’attention portée à la souffrance psychologique des malades et de leurs familles.

Dr Abdoul-Guaniyi Sawadogo, président du Conseil national de l’Ordre des médecins du Burkina Faso

Certaines dérives observées durant la pandémie de Covid-19 ont également été citées en exemple.

La divulgation inappropriée d’informations médicales, le non-respect du secret professionnel ou certaines atteintes à la dignité des patients ont contribué à alimenter la méfiance dans plusieurs contextes.

À ces difficultés s’ajoutent des contraintes structurelles bien connues comme la pénurie de personnel, le manque d’équipements, la surcharge des services et l’épuisement professionnel. Autant de facteurs qui peuvent progressivement déshumaniser les soins malgré la bonne volonté des équipes médicales.

Les nouveaux défis de l’éthique médicale

Le contexte burkinabè confronte également les professionnels de santé à des défis inédits. Développement de la télémédecine, généralisation des réseaux sociaux, circulation massive d’informations médicales en ligne, intelligence artificielle, protection des données numériques. Autant de sujets qui obligent la profession à adapter ses règles éthiques.

Le panel a connu la présence de l’ancienne ministre de la santé, Pr Claudine Lougué

Pour le Dr Sawadogo, les principes fondamentaux demeurent pourtant inchangés. Qu’il exerce dans un cabinet, un hôpital, une plateforme numérique ou une zone de conflit, le médecin doit toujours respecter la dignité humaine, garantir la confidentialité des informations médicales et agir dans l’intérêt exclusif du patient.

Même les situations sécuritaires exceptionnelles ne sauraient remettre en cause cette exigence. « La mission essentielle du médecin demeure la sauvegarde de la vie et de la santé humaine », a-t-il rappelé.

Le panéliste Pr Maxime Drabo a ouvert le bal des communications

Restaurer la confiance sans se substituer à la sanction

Intervenant au cours du panel, le Dr Rose Drabo a apporté des précisions sur le rôle de l’Inspection technique des services (ITS) du ministère de la Santé. Elle a expliqué que l’ITS ne prononce pas directement de sanctions, mais produit des rapports pouvant conduire les instances compétentes à engager des procédures disciplinaires ou administratives.

Au-delà des mécanismes de contrôle, Dr Drabo a insisté sur la nécessité de renforcer ce qu’ils appellent le « contrat de confiance » entre soignants et usagers.

Cette confiance repose d’abord sur des comportements exemplaires tels que l’intégrité, le respect du secret médical, l’écoute, l’empathie et le refus des pratiques contraires à l’éthique.

Dr Drabo Rose a présenté aux participants l’Inspection technique des services du ministère en charge de la santé

Les patients sont eux aussi appelés à jouer un rôle actif dans leur prise en charge, à exercer leur droit à l’information et à privilégier le dialogue pour résoudre les différends.

La panéliste a également souligné la responsabilité de l’État dans l’amélioration des conditions de travail des agents de santé, le renforcement des équipements, la protection des lanceurs d’alerte et l’accès à une justice équitable. Ordres professionnels, syndicats, société civile et médias ont également été invités à contribuer à la promotion de l’éthique et de la redevabilité dans le secteur sanitaire.

Les panélistes et les participants ont posé pour la postérité.

En rappel, l’Association des médecins catholiques du Burkina Faso a été créée grâce à l’engagement de plusieurs médecins et reconnue officiellement en 2019. L’organisation œuvre à promouvoir les valeurs humaines, éthiques et spirituelles dans la pratique médicale. Pour le président de l’association, Dr Pierre R Kaboré, poser le débat de l’humanisation des soins ne revient pas à condamner les professionnels ou les structures de santé. « Il s’agit plutôt d’une étape indispensable pour améliorer les pratiques et renforcer la confiance entre les acteurs du système sanitaire », a-t-il souligné, convaincu que la confiance dans le système de santé ne se décrète pas mais se construit chaque jour à travers des comportements exemplaires, le respect mutuel et une bonne gouvernance.

Fredo Bassolé

Lefaso.net

Source: LeFaso.net