Située au bord du nouveau boulevard reliant l’échangeur du Nord à celui de Kossodo, non loin du cimetière de Toudbwéogo, une décharge d’ordures est devenue un lieu de survie pour de nombreuses femmes. Veuves, déplacées internes ou mères de familles sans emploi, elles fouillent chaque jour les ordures à la recherche de sachets plastiques qu’elles revendent pour quelques francs. Dans cet univers de puanteur, de risques sanitaires et de pauvreté, elles accomplissent néanmoins un travail important pour l’environnement : celui du retrait de tonnes de plastiques des déchets afin qu’ils soient recyclés.

En cette matinée de juin dans le quartier appelé “Tang Zougou”, dans un espace qui sert de décharge d’ordures, un grondement de moteur se fait entendre bien avant l’apparition du camion. Aussitôt, les regards se tournent dans la même direction. Des femmes en pleine séance de tri de sachets plastiques abandonnent leurs postes. Des enfants, également présents, saisissent leurs sacs et se mettent à courir avec elles. Quelques secondes plus tard, le camion-benne d’un arrondissement de la commune déverse une nouvelle cargaison d’ordures sur un ancien amas de déchets. En ce moment, commence la ruée. La scène est étonnante ! Une dizaine de femmes et de jeunes se précipitent vers ces déchets, presqu’au risque de se faire ensevelir. Certaines glissent à l’arrière de la décharge, d’autres se bousculent ou se disputent une bonne position. Les plus rapides espèrent mettre la main sur des sachets plastiques avant qu’ils ne disparaissent dans la mêlée. Ici, le précieux sésame, c’est le sachet plastique. Des tricycles et des camions se succèdent chaque jour avec des ordures. De 9h à 13h, ce 17 juin 2026, sur le site, trois camions et sept tricycles y ont déversé leurs détritus.

Entre les tas de déchets, des silhouettes féminines courbées avancent lentement, un sac sur l’épaule ou attaché autour de la taille. Parmi elles, des veuves, des femmes âgées, mais aussi de nombreuses personnes déplacées internes ayant fui l’insécurité de leurs localités d’origine. Dans ce décor où se mêlent odeur âcre des matières en décomposition et bourdonnement des mouches, chacun cherche sa part de survie. Pourtant, on remarque que leur présence dans cette décharge ne répond pas seulement à une nécessité économique. En récupérant quotidiennement des centaines de kilogrammes de sachets plastiques destinés à être recyclés, ces femmes contribuent aussi à réduire la quantité de déchets abandonnés dans l’environnement. Un rôle écologique discret mais efficace qu’elles exercent sans le savoir dans des conditions d’extrême pauvreté.

Dans cet endroit, des générations de femmes se croisent quotidiennement pour récupérer du plastique pour gagner de quoi manger. Mamounata Ouédraogo est l’une des habituées de l’endroit. Le dos courbé par la dureté du travail, elle marque très fréquemment des pauses avant de reprendre sa collecte. « J’ai actuellement un mal de dos qui me fatigue, mais je suis obligée de venir ici chercher de l’argent. En récoltant les sachets, je peux avoir 300 francs CFA ou un peu plus pour manger. Mais si je devais mendier, ce n’est pas évident de les avoir », explique-t-elle en balayant la décharge du regard. « Vous voyez ces enfants et ces femmes qui sont ici, c’est faute de travail. Ici, il y a des veuves, des déplacés, et chacune se débrouille pour survivre. Si des bonnes volontés souhaitent nous venir en aide avec du travail, cela va nous aider à quitter cet endroit », ajoute Mamounata Ouédraogo, la voix rauque.

Hier Mariam Compaoré n’a obtenu que 7 kilogrammes de sa collecte, ce qui équivaut à un revenu de moins de 1000 francs CFA

Derrière chaque sac rempli de plastique se cache une histoire de précarité. Pour elles toutes, passer les journées dans la décharge n’est pas un choix mais une option à la mendicité.

« Parfois, les tessons de bouteilles nous blessent »

L’installation de la saison des pluies transforme la décharge en terrain particulièrement hostile. Les déchets de plus en plus imbibés d’eau deviennent plus lourds. Les sachets plastiques se collent donc à la boue et à l’humidité avec les odeurs qui s’intensifient. Et sous la surface jaunâtre du sol argileux de cet espace, se dissimulent des dangers sanitaires. À chaque geste, les femmes plongent leurs mains vers l’inconnu. Les collectrices ne savent pas toujours ce qu’elles vont saisir. Un morceau de verre, une boîte métallique rouillée ou, pire encore, parmi les déchets ménagers apparaissent parfois des seringues usagées, des flacons provenant de structures sanitaires et d’autres objets potentiellement contaminés. Lorsque les camionneurs et les conducteurs de tricycle arrivent avec les ordures dans cette décharge à ciel ouvert, rien ne sépare véritablement les déchets dangereux des ordures ordinaires. Pourtant, la plupart des femmes travaillent sans équipement adapté. Certaines portent de fins gants en plastique déjà usés par les manipulations répétées. Beaucoup fouillent directement à mains nues. Les chaussures fermées sont rares et leurs pieds s’enfoncent dans la boue, exposés à divers risques.

Mariam Compaoré, ramasseuse de sachets plastiques, connaît ces risques. Mère célibataire de six enfants, elle arrive chaque matin à la décharge dès 6h du matin pour ne rentrer qu’au coucher du soleil. « Je suis à Ouagadougou depuis une vingtaine d’années, mais je viens chercher les sachets ici depuis deux ans. Je viens pour avoir de quoi manger et payer la scolarité de mes enfants », explique-t-elle. Même si les gains sont maigres, elle indique que cela l’aide à survivre. « Parfois, les tessons de bouteilles nous blessent. Avec du sel et de la potasse, on soigne la plaie », lance-t-elle. Dans son récit, Mariam évoque les blessures comme des incidents ordinaires, presque banals pour elle.

Une grande quantité de déchets médicaux déversés dans la décharge. Un grand danger pour ces femmes et les riverains

Le besoin le plus urgent qu’expriment les femmes rencontrées n’est pas que pécunier. Elles aimeraient avoir des gants robustes ou des bottes pour réduire les coupures des tessons de bouteilles et limiter les infections. En attendant une aide éventuelle de bonnes volontés, elles continuent de fouiller les déchets avec les moyens du bord parce qu’une journée sans collecte est souvent une journée sans repas.

115 francs le kilo, une tonne de fatigue

Chaque sachet plastique récupéré dans les ordures échappe potentiellement à l’enfouissement sauvage, aux caniveaux obstrués ou à la dispersion dans la nature. Sans toujours en mesurer toute la portée, ces femmes participent à une chaîne de valorisation des déchets qui alimente le secteur du recyclage. Mais cette contribution environnementale, pourtant utile à la ville, est l’une des moins reconnues et des moins rémunérées. Au bout de plusieurs heures de travail, le résultat tient parfois dans quelques kilogrammes de plastique sale. Des sachets transparents, noirs ou colorés, récupérés un à un dans les ordures. Leur valeur est connue de toutes : 115 francs CFA le kilogramme. Les acheteurs viennent régulièrement s’approvisionner auprès des collectrices. Ils leur expliquent que le plastique sera transformé en objets utilitaires. Mais le prix, lui, reste quasiment inchangé malgré l’augmentation du nombre de récupérateurs et la difficulté croissante du travail.

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Mariam Compaoré indique qu’elle a de plus en plus de mal à faire une bonne collecte. « Hier, par exemple, j’ai collecté seulement sept kilogrammes. Cela fait moins de 1 000 francs CFA pour toute la journée. Nous sommes de plus en plus nombreuses ici, surtout avec les femmes déplacées internes. Moi, je souhaite travailler ou apprendre un métier. Si des associations peuvent nous former à un travail, je suis intéressée », insiste Mariam.

Après la ruée sur le 2ᵉ camion de la journée, mauvaise nouvelle pour les ramasseuses. Ce n’étaient que des fruits en putréfaction !

À en croire le témoignage de ces femmes, le marché du plastique obéit à une logique implacable. Les collectrices sont nombreuses, vulnérables et sans véritable pouvoir de négociation, et les acheteurs le savent. La misère finit ainsi par peser sur les prix.

Rasmata Ouédraogo décrit le rythme quotidien de son travail à la décharge. « Dès que j’arrive le matin, je commence à ramasser les sachets. C’est surtout entre 9 heures et 10 heures que les camions et les tricycles viennent décharger les ordures. Ceux qui achètent les sachets disent qu’ils les transforment en objets utilitaires », indique cette déplacée interne accueillie par un parent à Ouagadougou, mais qui lui aussi est en situation de précarité.

La concurrence entre ces femmes est devenue plus rude avec l’arrivée massive de personnes déplacées internes. Diallo Hadjatou Maïga est venue de Yalgo dans la province du Namentenga après avoir fui l’insécurité. « J’ai été chassée de chez moi il y a deux ans. Je suis venue ici. Je ramasse les sachets et tout ce que je gagne, je le vends pour me nourrir. J’ai sept enfants. Mon besoin aujourd’hui, c’est surtout d’avoir à manger. J’ai besoin de riz », fait-elle savoir.

À quelques mètres d’elle, Asséta Barré, quinquagénaire originaire de la région de Boulsa, poursuit timidement sa collecte. Depuis deux ans, cette femme qui semble plus froissée par la précarité que par l’âge, passe ses journées dans la décharge. « Quand j’arrive le matin ici, c’est le soir que je rentre. Le sachet se fait rare. Il faut attendre l’arrivée de nouvelles ordures pour espérer collecter davantage. Nous, les déplacés internes, nous sommes très nombreuses maintenant », explique Asseta Barré, qui est appelée « doyenne » par les autres ramasseuses.

Mamounata Ouédraogo enfile elle au moins des gants, même s’ils sont usés

Dans cette décharge, les femmes qui sont dos au mur ne demandent pourtant pas l’aumône. « On veut du travail. Par exemple dans les usines ou les entreprises pour le nettoyage ou autres. S’il y a des formations aussi pour nous pour apprendre des métiers, cela va nous arranger », plaident-elles à l’unisson. « Mais notre style vestimentaire fait peur aux gens qui pensent que nous sommes des mendiantes ou des folles », lance Asséta Barré d’un air moqueur.

Même si cette activité contribue à retirer d’importantes quantités de sachets plastiques de l’environnement et alimente la filière du recyclage, les conditions dans lesquelles ces femmes le font présentent beaucoup de risques sanitaires. Le plus ironique, c’est qu’elles ignorent l’impact écologique de leurs actions. Pour elles, cette activité est simplement un gagne-pain. Que ce soit Mariam, Mamounata, Asséta ou les autres du site, chacune espère un jour quitter ce lieu où chaque franc gagné exige des heures d’effort et une exposition au soleil et aux odeurs nauséabondes.

Farida Thiombiano

Lefaso.net

Source: LeFaso.net