Face aux nombreux défis auxquels sont confrontés les producteurs, l’agroécologie apparaît comme une réponse adaptée aux réalités locales. Sa pratique suscite de plus en plus d’intérêt auprès des producteurs, qui la considèrent comme une approche durable, capable d’améliorer les rendements, de réduire la dépendance aux intrants chimiques et de renforcer la résilience des exploitations agricoles. Dans cette interview qu’il nous a accordée, René Soala, président de l’Union nationale des producteurs d’oignons et vice-président de la Confédération paysanne du Faso, expose les avantages de cette pratique pour les producteurs et les sols ainsi que la nécessité de son adoption par le plus grand nombre de producteurs. Lisez plutôt.

Lefaso.net : Déjà, dites-nous quelle est la différence entre l’agroécologie et l’agriculture conventionnelle ?

René Soala : La différence est qu’avec l’agroécologie, nous utilisons principalement des engrais organiques et, dans une moindre mesure, des engrais chimiques et, au niveau des pesticides, nous privilégions les pesticides biologiques. L’utilisation des pesticides chimiques, c’est vraiment en cas de grosses attaques que nous les utilisons. Mais nous faisons plus la prévention avec nos pesticides biologiques qui sont faits à base d’huile de neem, de piment, de savon, et nous pratiquons un système de cultures alternées.

Alors qu’au niveau des cultures conventionnelles, vous voyez que pour maximiser le rendement, on utilise beaucoup d’engrais chimiques. L’engrais chimique booste vraiment la plante pour qu’elle produise quelque chose de beau, de gros, mais en termes de conservation, en termes de qualité du produit, il y a beaucoup à dire à ce niveau. Si je prends l’exemple de l’oignon, quand vous produisez de l’oignon sur la base d’engrais organiques comme la fumure organique, c’est de l’oignon vraiment qui a un très bon goût. Le goût piquant reste, alors que comparativement à l’engrais chimique, vous avez moins de goût piquant.

Et aussi en termes de conservation, l’oignon produit sur la base des engrais organiques peut se conserver 7 à 8 mois. Contrairement à l’oignon qu’on produit avec beaucoup d’engrais chimiques, c’est de l’oignon qu’on ne peut pas conserver. Raison pour laquelle, vous allez constater sur le marché qu’au mois de février, qui est la période de la grande récolte de l’oignon, l’oignon est moins cher parce que tous ceux qui ont produit leurs oignons avec les engrais chimiques sont obligés de vendre. Donc la différence est aussi à ce niveau-là. L’engrais chimique va permettre de produire en quantité mais difficilement conservable sur le long terme. Et aussi en termes de qualité, de goût nutritionnel, il y a une différence.

Quels sont les avantages de l’utilisation des engrais biologiques pour le sol ?

L’utilisation abusive des engrais chimiques et des pesticides est source de problèmes pour nos terres. Parce que les terres sur lesquelles on utilise beaucoup d’engrais chimiques, il faut chaque année reconduire encore les engrais chimiques, cela appauvrit le sol. Et pour pouvoir récupérer ce sol-là, il faut utiliser beaucoup d’engrais organiques. L’avantage de l’engrais organique, est que nous pouvons déjà même la produire chez nous, puisque ce sont les résidus d’écorces et aussi la fumure tirée de nos élevages familiaux, c’est avec cela que nous faisons la fumure organique. Quand elle est décomposée, elle devient un engrais naturel et de très bonne qualité sur une longue période. Parce que l’engrais organique peut fertiliser le champ durant 2 à 3 ans. Donc, elle reste toujours efficace durant cette période-là. Alors que pour l’engrais chimique, il faut chaque année en apporter.

L’utilisation des engrais biologiques se révèle aussi bénéfique pour les producteurs, parlez-nous-en.

Nous, du côté des producteurs d’oignon, nous faisons plus la promotion de la production sur la base de la fumure organique. Nous avons bénéficié d’un projet d’expérience que nous avons eu avec l’INERA, qui nous a certifiés sur les résultats de l’utilisation de l’engrais organique. Par exemple, la culture de l’oignon avec les engrais organiques donne de l’oignon à conservation à longue durée et dont la qualité nutritionnelle aussi est très élevée. Et cela nous conforte vraiment à sensibiliser nos producteurs à utiliser plus la fumure organique que l’engrais chimique. En plus, même la perception du goût est différente. Quand tu consommes, tu vois quand on consomme l’oignon qui a été produit avec l’engrais organique, le goût piquant est plus prononcé par rapport à l’oignon produit avec l’engrais chimique. C’est le cas aussi avec la tomate. La tomate produite avec uniquement de l’engrais organique a un goût un peu sucré pendant que celle produite avec l’engrais chimique a un goût fade.

Donc c’est une expérience que nous avons vécue sur nos sites de production qui nous a confortés que l’engrais organique, comme le disent les spécialistes là, c’est l’engrais sur lequel nous devons plus mettre l’accent.

Au Burkina, quelles sont les pratiques agroécologiques les plus adoptées par les producteurs ?

C’est surtout l’utilisation de la fumure organique, les pesticides bio faits à base de produits locaux et aussi l’association des cultures. Sur un seul périmètre, on pratique la multi culturalité et on associe par exemple l’oignon, la tomate, les choux, etc. En plus de permettre d’avoir une diversité de production, la multiculturalité permet de préserver la biodiversité.


Quel est le rôle que joue la qualité du sol dans la production et la qualité des aliments produits ?

Un sol pauvre ne va pas bien produire en termes de quantité et de qualité aussi. Quand le sol est pauvre, la production et même les spéculations sur ce sol-là subissent beaucoup d’attaques parce qu’il est faible. Au niveau de la production agricole, quand le sol est pauvre, il ne retient plus l’eau et la croissance des plants est difficile. Donc, ce que l’on constate aujourd’hui, quand on utilise plus d’engrais organiques, on n’a pas forcément besoin d’une grande superficie de terre. Avec la pression foncière qui s’est installée, on ne peut plus disposer de grandes superficies comme nos parents en avaient pour cultiver. Donc, il faut améliorer nos terres en apportant ce qu’il faut pour les maintenir et pour améliorer la productivité. Il n’y a pas meilleur que l’engrais organique. Et l’avantage aujourd’hui est que nous avons des petites sociétés qui produisent de l’engrais organique. Et même le gouvernement, le ministère de l’Agriculture a introduit l’engrais organique dans les engrais à subvention pour les producteurs.

Mais en termes de coût, est-ce que le coût est le même ou est-ce qu’il est accessible ?

Le coût est accessible. Parce que les sacs de 20 kilos, 30 kilos, 50 kilos ne dépassent pas 3 000 francs CFA. C’est moins cher par rapport à l’engrais chimique et ça donne plus de résultats sur une longue durée aussi. Les engrais chimiques d’ailleurs sont devenus inaccessibles. Un sac de 50 kilos à 30 000 francs, ce n’est pas donné vraiment à tous les producteurs de pouvoir s’en procurer. Si nous prenons par exemple pour un budget, un coût d’exploitation d’un hectare pour l’oignon, si vous allez le produire uniquement avec de l’engrais chimique, vous aurez un budget de près d’un million. Alors que si vous produisez avec l’engrais organique, c’est à peu près la moitié de ce budget-là que vous allez dépenser. Les coûts sont drastiquement réduits.

En termes d’appropriation des pratiques agroécologiques, est-ce que les producteurs sont ouverts ? Est-ce qu’ils sont réceptifs à cette façon de faire ?

Oui, les gens sont très réceptifs. Quand vous allez dans les périphéries, je prends l’exemple de la zone de Ziniaré, vous constaterez que les producteurs font du Zaï. Ils n’ont plus de grandes superficies, mais sur le peu de superficie sur laquelle ils produisent, ils font du Zaï avec l’engrais organique. Et ils, je dirais même, ont plus de rendement qu’au moment où ils disposaient de grandes superficies pour cultiver. Donc ce sont des techniques vraiment que les producteurs s’approprient. Ils sont conscients que l’agroécologie leur permet vraiment d’avoir beaucoup de récoltes de bonne qualité.

Est-ce que les consommateurs adhèrent aux produits issus de la culture agroécologique ? Sont-ils accessibles à la grande majorité ?

Oui, il y a des marchés spécifiques des produits agroécologiques. Au départ, on disait des produits bio, mais les produits bio sont différents des produits issus de l’agroécologie. Parce que l’agroécologie combine nos pratiques agricoles ancestrales avec un peu d’engrais chimique, mais pour l’agriculture biologique, c’est uniquement de l’engrais organique. Mais nous, nous faisons plus la promotion de l’agroécologie, c’est-à-dire qu’on utilise plus l’engrais organique et juste un peu d’engrais chimique. On ne met pas totalement de côté l’engrais chimique parce qu’il a aussi ce qu’il apporte.

Donc il y a des marchés spécifiques aux produits agroécologiques. Et de plus en plus, les gens veulent consommer ce qui est sain. Beaucoup de gens ont tendance à ne consommer que les produits issus de l’agroécologie. Aujourd’hui, personne ne veut prendre son argent pour aller acheter à manger puis mourir. Le marché est vraiment porteur. Au niveau de l’oignon par exemple, nous recevons beaucoup de commandes de l’oignon produit exclusivement sur l’agroécologie. Chaque année, nous avons une production de près de 400 000 tonnes au niveau national. Le tiers de cette production-là est fait sur la base de l’agroécologie.

Quel conseil donnez-vous aux producteurs qui souhaitent améliorer à la fois le rendement et la qualité nutritionnelle de leur production ?

Le conseil que j’ai à donner et par expérience aussi au niveau de la production, c’est vraiment de travailler à utiliser plus l’engrais organique dans nos productions. Pour la simple raison que cela améliore la fertilité de nos sols. Et avec les changements climatiques, nous n’avons plus autant de pluie qu’avant. Donc, l’engrais organique aide à conserver l’eau pour les plantes. Et aussi, en termes de rendement de nos produits, ça donne un très bon rendement. Et en termes de qualité nutritionnelle aussi, c’est avéré vraiment par la recherche que les aliments produits sur la base des engrais organiques ne représentent aucun danger à la consommation.

J’exhorte les producteurs à utiliser l’engrais organique que l’on peut produire nous-mêmes ou acheter au niveau des fermes, plutôt que de se focaliser sur l’engrais chimique, qui est excessivement cher et dont la disponibilité et la qualité laissent souvent à désirer.

Propos recueillis par Armelle Ouédraogo

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Source: LeFaso.net