
À 61 jours de l’ouverture de Le Faso Digital 2026, nous poursuivons notre série consacrée aux femmes et aux hommes qui ont contribué à écrire l’histoire du Burkina numérique. Aujourd’hui, nous remontons à une date fondatrice : le 9 avril 1996, jour où le Burkina Faso établit sa première connexion à Internet. Derrière cette prouesse technique se trouve un homme : Naineba Sylvain Marie Emmanuel Zongo, ingénieur système Unix, spécialiste des réseaux IP, entrepreneur, formateur et infatigable promoteur des logiciels libres.
Aujourd’hui, se connecter à Internet est devenu un geste banal. Un téléphone, quelques secondes et le monde s’ouvre à nous. Mais au milieu des années 1990, au Burkina Faso, Internet appartient encore à un univers de chercheurs, d’ingénieurs et de passionnés qui expérimentent de nouveaux moyens de faire communiquer les ordinateurs à travers le monde. Sylvain Zongo est de ceux-là. Son parcours raconte une époque où tout était à construire : les connexions, les serveurs, les compétences, les usages et même la compréhension de ce que cette nouvelle technologie allait changer dans la société.
9 avril 1996 : le Burkina se connecte
L’histoire commence véritablement à l’ORSTOM, devenu aujourd’hui l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Après un DESS en informatique obtenu à l’Université de Rennes 1 en France en 1993, Sylvain Zongo rentre au Burkina Faso et rejoint l’ORSTOM à Ouagadougou comme responsable du service informatique. Il y administre les serveurs, développe les réseaux internes et forme les équipes aux nouveaux outils numériques.
Puis vient le 9 avril 1996. Des chercheurs participant à une rencontre en Afrique du Sud doivent accéder à une base de données hébergée sur le serveur de l’ORSTOM à Ouagadougou. Sylvain Zongo réalise alors la configuration permettant cette connexion. Dans un entretien accordé à Lefaso.net en mars 2025, il revient sur cet épisode et explique comment les échanges électroniques reposaient jusque-là notamment sur des liaisons X25 et le protocole UUCP. Cette connexion ouvre une nouvelle étape : le Burkina entre dans l’univers du protocole Internet.
Son CV consigne sobrement l’événement en une ligne : « Réalisation de la première connexion du Burkina à Internet le 9 avril 1996. » Une ligne pour une date qui allait contribuer à changer durablement l’histoire technologique du pays.
Faire plus avec moins grâce aux logiciels libres
Très tôt, Sylvain Zongo fait un choix technologique qui marquera toute sa carrière : celui des logiciels libres. À l’ORSTOM, il découvre Linux et commence progressivement à remplacer certaines infrastructures coûteuses par des solutions reposant sur des ordinateurs plus accessibles et des logiciels dont le code peut être étudié, adapté et maîtrisé localement.
Dans son entretien avec Lefaso.net, il raconte que cette approche lui permettait non seulement de réduire les coûts, mais aussi de gagner en autonomie technique. Une expérience qui nourrit une conviction qu’il défendra pendant des années : pour les pays africains, le logiciel libre constitue un puissant outil d’appropriation technologique. Son CV témoigne de cette orientation. Linux, messagerie, DNS, Web, sécurité IP : à partir de la fin des années 1990, il multiplie les formations au Burkina Faso et dans plusieurs pays africains.
Former pour multiplier les compétences
Chez Sylvain Zongo, la maîtrise de la technologie semble toujours aller de pair avec sa transmission. Dès 1995, il enseigne les réseaux et la télématique à l’École inter-États de l’Équipement rural ainsi que les systèmes Unix à l’École supérieure d’informatique. Il anime ensuite de nombreux ateliers consacrés à Internet et à Linux. Cette activité de formation le conduit bien au-delà du Burkina Faso : Côte d’Ivoire, Sénégal, Niger, Gabon, Cameroun, Mali, Mauritanie ou encore Maroc.
Il intervient notamment dans les Rencontres africaines des logiciels libres et participe aux sessions de formation organisées par la Francophonie et l’Internet Society. Bien avant que l’expression « renforcement des capacités numériques » ne devienne courante dans les politiques publiques, Sylvain Zongo en faisait déjà une pratique quotidienne.
ZCP, l’aventure de l’entrepreneur
Après plusieurs années à l’ORSTOM, il choisit de quitter l’institution pour entreprendre. En novembre 1999, il crée Zongos Consulting & Productions (ZCP Informatique), société de services spécialisée dans les technologies de l’information et de la communication.
L’aventure entrepreneuriale devient rapidement un nouveau terrain d’expérimentation.
Dans son entretien à Lefaso.net, Sylvain Zongo se souvient notamment de la mise en place d’une cabine téléphonique utilisant Internet. Lors d’une période de crise entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire ayant entraîné une coupure des communications téléphoniques entre les deux pays, cette cabine devient, selon son témoignage, un moyen permettant encore de joindre la Côte d’Ivoire. La demande est telle qu’il faut limiter la durée des communications.
Il participe également, avec Simplice Méda, à l’ouverture de Cyberfrite, présenté dans cet entretien comme le premier cybercafé, avec l’ambition de rendre l’accès à Internet financièrement plus accessible. Ces initiatives témoignent d’une époque où l’innovation numérique avançait souvent plus vite que les cadres économiques et réglementaires qui devaient l’accompagner.
Le Burkina au rendez-vous du logiciel libre africain
L’engagement de Sylvain Zongo ne s’arrête pas aux frontières nationales. Au début des années 2000, il participe à plusieurs rencontres internationales consacrées à Internet et aux logiciels libres. Il prend part aux rencontres mondiales du logiciel libre en France, aux travaux liés à la mise en place d’AFRINIC et à la création de l’Association africaine des utilisateurs de Linux.
En 2004, il préside le comité d’organisation de la première Rencontre africaine des logiciels libres (RALL) organisée à Ouagadougou. Quelques années plus tard, Lefaso.net le présente comme président de l’Association burkinabè des utilisateurs de logiciels libres (ABULL). Lors de la Semaine nationale de l’Internet en 2009, il intervient publiquement pour expliquer la philosophie et les enjeux du logiciel libre, dans un contexte où la question du coût des logiciels propriétaires constitue déjà un enjeu pour les administrations et organisations africaines.
Des machines aux hommes
Une autre dimension du parcours de Sylvain Zongo mérite d’être soulignée : après avoir consacré une grande partie de sa carrière aux infrastructures et aux logiciels, il s’investit durablement dans la formation. Consultant et enseignant à partir de 2010, il devient en 2015 Directeur académique adjoint de l’ESTA à Ouagadougou. Pendant huit années, il participe à la coordination des départements, à l’organisation académique et au recrutement des enseignants. Depuis juillet 2023, il poursuit ses activités comme consultant indépendant. Le technicien des premiers serveurs Internet est ainsi devenu, au fil des années, un passeur de connaissances. Une évolution finalement cohérente avec l’ensemble de son parcours : connecter les machines d’abord, transmettre les savoirs ensuite.
Un témoin et un acteur de trois décennies de révolution numérique
Le parcours de Sylvain Zongo permet de mesurer le chemin parcouru. Lorsqu’il réalise la première connexion Internet du Burkina en avril 1996, les smartphones n’existent pas. Google n’est pas encore créé. Facebook, YouTube, WhatsApp et l’intelligence artificielle générative appartiennent à un futur encore inimaginable. Trois décennies plus tard, Internet irrigue l’administration, l’économie, les médias, l’éducation, la finance et la vie quotidienne de millions de Burkinabè.
Entre ces deux époques se trouve une génération de pionniers qui a dû apprendre, expérimenter, installer, convaincre et surtout transmettre. Sylvain Zongo appartient incontestablement à cette génération.
Pourquoi fait-il partie des 100 Visages du Burkina Digital ?
Parce que son nom est associé à une date fondatrice de l’histoire numérique nationale : le 9 avril 1996, première connexion du Burkina Faso à Internet.
Parce qu’il a contribué à installer et administrer certaines des premières infrastructures Internet du pays, des serveurs de messagerie aux réseaux locaux en passant par le Web.
Parce qu’il a été l’un des promoteurs précoces des logiciels libres au Burkina Faso et en Afrique, convaincu qu’ils pouvaient renforcer l’autonomie technologique et réduire les coûts.
Parce qu’il a entrepris, innové et surtout formé plusieurs générations de professionnels et d’étudiants aux réseaux, à Linux et aux technologies Internet.
Et parce qu’avant que le Burkina ne parle de transformation digitale, de souveraineté numérique ou d’intelligence artificielle, Sylvain Zongo faisait déjà partie de ceux qui construisaient le chemin permettant au pays d’entrer dans le monde connecté.
Source: LeFaso.net
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