À 60 jours de l’ouverture de Le Faso Digital 2026, nous poursuivons notre série consacrée aux femmes et aux hommes qui ont contribué à écrire l’histoire du Burkina numérique. Aujourd’hui, nous remontons aux premières heures de l’Internet au Burkina Faso avec Émile Yaogo, ingénieur réseaux et télécommunications, entrepreneur et expert DNS, dont le parcours relie les débuts de la connexion du pays aux grands enjeux actuels de résilience et de souveraineté numériques.

Pour toute une génération, Internet semble avoir toujours existé. Pourtant, il y a moins de trente ans, se connecter au réseau mondial depuis le Burkina Faso relevait encore de la nouveauté. Il fallait construire les infrastructures, proposer les premiers abonnements, créer des messageries électroniques, héberger les premiers sites et familiariser les utilisateurs avec un univers alors largement inconnu.

Émile Yaogo appartient à la génération de techniciens et d’entrepreneurs qui ont participé à cette aventure.

1997, aux premières heures de l’Internet burkinabè

L’année 1997 constitue un tournant dans son parcours. Émile Yaogo crée River Telecom, fournisseur d’accès Internet qui figure parmi les premiers opérateurs du secteur au Burkina Faso aux côtés de l’ONATEL et du Cenatrin.

River Telecom propose alors des services qui paraissent aujourd’hui ordinaires mais qui, à l’époque, ouvrent une nouvelle fenêtre sur le monde : abonnements d’accès à Internet, messagerie électronique, noms de domaine et hébergement de sites web. Dans un Burkina Faso où le numérique en est encore à ses balbutiements, cette initiative contribue à installer les premières briques d’un écosystème Internet national.

Émile Yaogo participe également à un important projet de construction d’artères numériques interurbaines de transmission pour l’acheminement des images de télévision et du téléphone. Pour le compte de l’équipementier américain Lucent Technologies, il supervise notamment l’installation des multiplexeurs de trafic et la télésurveillance des équipements.

Quinze ans au service des infrastructures Internet nationales

Son rôle dans le développement de l’Internet burkinabè ne s’arrête pas à l’entrepreneuriat. Pendant quinze ans, Émile Yaogo assure le support technique des services Internet de l’ONATEL. Ses missions touchent à plusieurs composantes essentielles du fonctionnement du réseau : gestion du domaine national .bf, messagerie électronique des abonnés, hébergement de sites web ou encore lutte contre le spam. Des activités peu visibles du grand public, mais indispensables au fonctionnement quotidien d’Internet.

Son parcours rappelle ainsi une réalité souvent oubliée : derrière les sites web, les applications et les services numériques se trouve toute une infrastructure technique qu’il faut administrer, sécuriser et faire évoluer en permanence.

Vingt-sept années au cœur de France Télécom et Orange

L’expérience d’Émile Yaogo prend ensuite une dimension internationale. Pendant vingt-sept ans, il évolue au sein de France Télécom/Orange France, où il exerce notamment comme architecte technique dans une équipe chargée de l’architecture des projets complexes. Son métier consiste alors à traduire les besoins des organisations en solutions techniques capables d’accompagner leurs projets de transformation.

Il développe également une expertise approfondie du DNS, ce système essentiel qui permet notamment de traduire les noms de domaine utilisés par les internautes en adresses compréhensibles par les machines. Au sein du département DNS d’Orange France, il travaille sur l’analyse en temps réel des flux afin d’identifier les comportements anormaux, d’améliorer la qualité de service et de détecter des abonnés dont les équipements sont infectés par des logiciels malveillants.

Une expertise qui dépasse les frontières

Cette longue carrière lui permet d’intervenir dans différents environnements technologiques et industriels. Il effectue des missions de formation et de transfert de compétences à New Delhi auprès d’Orange India et intervient également chez Airbus à Hambourg.

Son parcours professionnel révèle par ailleurs une polyvalence assez singulière. Au sein de France Télécom Recherche et Développement, il participe à la conception d’outils de calcul de charge, de performance et de supervision des réseaux. Il intervient aussi comme consultant chez Renault dans le domaine du calcul de structures automobiles et chez le constructeur informatique Bull pour le développement d’un système expert destiné au pilotage de hauts-fourneaux dans l’industrie sidérurgique. Derrière l’expert télécom apparaît ainsi un ingénieur habitué à faire dialoguer informatique, réseaux, mathématiques et problématiques industrielles complexes.

Le retour au Burkina, près de trente ans plus tard

En juillet 2024, Émile Yaogo revient s’installer au Burkina Faso. Ce retour ouvre un nouveau chapitre de son parcours. Près de trois décennies après la création de River Telecom, les enjeux ont profondément changé. Il ne s’agit plus seulement de connecter le Burkina à Internet. Il faut désormais rendre cet Internet plus robuste, plus sécurisé et davantage maîtrisé localement. Il crée alors Standards Libres, une entreprise destinée à promouvoir l’utilisation des logiciels et standards libres au Burkina Faso, avec un intérêt particulier pour le DNS, IPv6 et les mécanismes d’authentification forte. Le pionnier des premiers accès Internet revient ainsi sur un terrain qu’il connaît bien, mais avec les problématiques d’une nouvelle époque.

DNSSEC, IPv6 : préparer l’Internet burkinabè de demain

Cette nouvelle étape de sa carrière est fortement orientée vers le transfert de compétences. Expert DNS, Émile Yaogo assure notamment des formations sur le DNS, DNSSEC et la cryptographie pour le compte de l’Alliance Burkinabè des Domaines Internet (ABDI), dont Standards Libres est membre. Son engagement dans ce domaine est salué le 5 décembre 2025 par une attestation de reconnaissance de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP), à l’occasion du lancement de DNSSEC au Burkina Faso.

Derrière ces acronymes techniques se jouent pourtant des questions stratégiques. DNSSEC contribue à renforcer la sécurité du système des noms de domaine, tandis qu’IPv6 prépare Internet à la multiplication continue des équipements et services connectés. Former des compétences nationales dans ces domaines revient donc à préparer les infrastructures sur lesquelles reposera une partie du Burkina numérique de demain.

Un parcours entre deux âges de l’Internet

Le parcours d’Émile Yaogo possède une particularité rare. Il a connu l’époque où l’enjeu était de faire arriver Internet et il participe aujourd’hui à celle où il faut mieux le sécuriser, le maîtriser et préparer son avenir. Entre les deux, près de trois décennies d’expérience dans les réseaux et télécommunications, dont vingt-sept années au sein de France Télécom/Orange France.

Sa formation reflète d’ailleurs cette double culture. Émile Yaogo est titulaire d’un diplôme d’ingénieur Réseaux Télécom de l’Université Paris 6-Jussieu et d’un diplôme de statisticien-économiste de niveau master de l’Institut Technique de Prévision Économique et Sociale de Paris. Une combinaison entre ingénierie et analyse qui accompagne un parcours consacré aux infrastructures invisibles sans lesquelles aucune transformation numérique n’est possible.

Pourquoi fait-il partie des 100 Visages du Burkina Digital ?

Parce qu’il appartient à la génération des pionniers qui ont contribué à introduire et développer l’Internet au Burkina Faso.

Parce qu’en créant River Telecom dès 1997, il a participé à l’émergence des premiers fournisseurs d’accès Internet du pays et à la diffusion de services alors nouveaux : connexion Internet, courrier électronique, noms de domaine et hébergement web.

Parce qu’il a consacré quinze années au support technique des services Internet de l’ONATEL et vingt-sept années à France Télécom/Orange France, développant une expertise pointue des réseaux et du DNS.

Parce qu’après une longue carrière internationale, il a choisi de revenir au Burkina Faso pour transmettre son expertise et contribuer aux nouveaux chantiers que sont DNSSEC, IPv6, l’authentification forte et les standards logiciels libres.

Et parce que son parcours dessine, à lui seul, une boucle remarquable de l’histoire numérique du pays : avoir contribué hier à connecter le Burkina à Internet et travailler aujourd’hui à rendre cet Internet plus sûr, plus résilient et mieux maîtrisé.

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Source: LeFaso.net