
Après une année de prison, alors qu’il avait écopé d’une peine de 20 ans ferme, l’opposant tchadien, Succès Masra, a recouvré la liberté et retrouvé les siens dans la nuit de vendredi à samedi 15 août 2026. C’est la résultante d’une grâce présidentielle accordée par le président de la République Mahamat Idriss Déby Itno, dont il avait également été, pour quelques mois, le Premier ministre. Si le leader de l’opposition politique au Tchad n’est pas le seul à bénéficier de cette largesse, il attire cependant les projecteurs, et à juste titre.
Trivialement, on dira que la trajectoire n’a pas été ‘’trahie » par le leader de l’opposition politique tchadienne, Succès Masra, tant en Afrique, opposition rime avec percussions et séjour en prison. Signalons au passage qu’il a également connu l’exil en octobre 2022, suite à une manifestation qui a fait plusieurs. Le cas Masra est d’autant plus édifiant que, quelques mois seulement avant son déboire, il était le chef du gouvernement, Premier ministre du même président de la République, de janvier à mai 2024.
À cette brève transition qui a été assortie de l’élection présidentielle, Succès Masra s’est présenté candidat contre son président sortant, Mahamat Idriss Déby Itno, candidat à sa propre succession. Ce dernier est élu par 61 % des suffrages contre 18,54 % pour Succès Masra, remplacé quelques jours après à la Primature.
Les semaines qui vont suivre ramènent à la surface un audio de 2023, dit « affaire Mandakao », un village, théâtre, en début mai 2025, d’affrontements inter-communautaires sanglants, qui ont causé la mort d’au moins 40 personnes. Succès Masra est poursuivi pour incitation à la violence, sur la base de ce message vocal émis en 2023. L’ancien allié est, au bout d’un procès, condamné le 9 août 2025 à 20 ans de prison pour « diffusion de message à caractère haineux et xénophobe » et « complicité de meurtre ». Ses partisans dénoncent des pratiques politiques ‘’malsaines » de la part du pouvoir.
Une année après le verdict, l’opposant bénéficie (avec huit autres du même bord politique, la plateforme d’opposition Groupe de concertation des acteurs politiques, GCAP) d’une grâce présidentielle du Maréchal du Tchad Mahamat Idriss Déby Itno. L’acte, signé le 14 août, intervient quatre jours après l’annonce à la nation par le chef de l’État de gracier des Tchadiens condamnés. Le décret gracie donc des responsables politiques « en porte-à-faux avec la justice », dont Succès Masra, leader de l’opposition. « Ils sont pardonnés par le chef de l’État. Mais la grâce ne supprime pas les peines civiles qui restent poursuivables », précise la présidence de la République.
Si l’opposant recouvre donc la liberté, sa carrière politique reste subordonnée à la suite, en ce sens que la grâce présidentielle « met seulement fin à l’exécution de la peine, mais n’efface pas la condamnation, l’amende, les conséquences juridiques ». C’est dire qu’à ce stade, le jeune leader politique de l’opposition reste inéligible. Pour espérer briguer la magistrature suprême, il faut que suive une amnistie qui, elle, aura pour conséquence d’effacer la condamnation, l’amende, les conséquences juridiques. Cela est une autre paire de manches à intégrer désormais dans la donne. Et l’homme semble avoir aussitôt pris la mesure de cet enjeu. En effet, quelques heures seulement après sa sortie de cellule, Succès Masra s’est d’abord montré reconnaissant à celui que nombreux de ses partisans considèrent comme un « bourreau » avant de prendre les devants en avançant ses pions. « Je retrouve la liberté, plein d’espérance et tourné vers l’avenir. C’est dans cet esprit que je suis avec vous. C’est un jour de grâce et j’espère que ça va être transformé en des décennies de grâce pour le peuple tchadien. (…). Le président Mahamat sait que ma place n’était pas en prison, mais il aurait pu m’y laisser. Il a choisi de me libérer. Il sait que je serai très utile à ce pays en dehors de là où on m’a envoyé, et donc ma préoccupation, c’est l’avenir », a déclaré Succès Masra.

L’ancien Premier ministre envisage l’avenir sous plusieurs angles. De ce fait, il ne crache pas sur une co-gestion du pouvoir, notamment par le biais d’un gouvernement d’union. « Le président m’a répondu qu’il a accepté, lui-même, l’idée d’une commission paritaire pour le dialogue, mais il faut aller plus loin. Nous sommes un pays de régime présidentiel, donc le véritable pouvoir est au niveau de l’exécutif. En tant que chef de l’État, il peut décider de mettre en place un gouvernement d’union et de changement dans lequel l’ensemble des Tchadiens pourront se retrouver », avance l’opposant.
Il s’érige en rassembleur, plaidant la cause de tous les Tchadiens. « Devant nous, il y a cinq ans où nous pouvons avoir une sorte de trêve politique et nous pouvons, en cinq ans, avec tous les Tchadiens, pas le président de la République, lui seul, et moi, mais avec tous les autres, ceux qui viennent de sortir de prison, ceux qui sont à la diaspora et les autres, nous pouvons bâtir quelque chose de solide, en hommes d’État capables d’apporter des solutions pour l’avenir. » Il faut faire en sorte que nous puissions aller vers ce chemin-là. Vous voyez la joie que les Tchadiens ressentent, rien que de ces libérations ! Imaginez que nous allions un peu plus loin… Je suis un homme d’espérance. Je pousse les portes pour faire en sorte que les incompréhensions cessent et que, finalement, nous ouvrions les portes et que nous libérions les énergies du Tchad », a-t-il soutenu.
Cette ‘’offre » sortie de l’opposant a obligé le pouvoir à communiquer. Alors, dès le 16 août, le président de la République Mahamat Idriss Déby Itno déclare, sur Facebook, « renouveler sa confiance au Premier ministre, ainsi qu’à l’ensemble de son équipe ». Puis, la réaction du parti présidentiel, le Mouvement patriotique du Salut (MPS), à travers son porte-parole, Abdel Nasser Garboa, qui exclut l’hypothèse de la formation d’un gouvernement d’union nationale, tout en laissant cependant ouverte la porte de son intégration au gouvernement. « Au niveau du MPS, nous ne voyons pas l’utilité d’un gouvernement d’union nationale. Nous ne sommes pas actuellement dans une situation de transition. Il y a un chef d’État qui a été élu sur la base d’un programme politique, et le programme politique est en exécution. Nous sommes pratiquement à mi-mandat, donc nous préparons les prochaines échéances électorales. Et donc, je ne vois ni l’opportunité ni l’intérêt d’un gouvernement d’union nationale en ce moment. Mais le chef de l’État est souverain, il a des pouvoirs discrétionnaires. Il peut faire appel à tout Tchadien pour l’accompagner dans la mise en œuvre de son programme politique. Dans ce cas, d’autres Tchadiens de son choix peuvent venir rejoindre le gouvernement. D’ailleurs, actuellement, au sein du gouvernement, une dizaine de partis politiques sont représentés. En plus de cela, les ex-politico-militaires sont représentés dans ce gouvernement. Donc, je ne vois pas pourquoi il faudrait ouvrir pour tel ou tel ou fermer pour tel ou tel. Tous les Tchadiens se valent », s’est étalé le porte-parole du parti au pouvoir, dont les propos ont été relayés par les médias internationaux.

Le parti au pouvoir trouve, en outre, en l’opposant, un « personnage bipolaire », avec d’une part, des propos élogieux envers le président de la République « pour revenir dans le gouvernement » et d’autre part, « un langage assez belliqueux et destiné à ses militants les plus radicaux ». Ce qui rendrait Succès Masra « un peu infréquentable », selon le porte-parole du MPS.
À 42 ans, Succès Masra, celui-là même qui a quitté en 2018 le poste d’économiste en chef à la Banque africaine de développement (BAD) pour entrer dans son pays, réorganise donc, au sortir de cette épreuve de prison, sa résilience politique. Il faut donc attendre de voir et le juger à l’acte, car, comme lui-même l’a confié dans une interview accordée à Lefaso.net lors de son passage à Ouagadougou en mai 2022 : « Plus jamais, les impossibilités ne feront partie de notre vocabulaire ».
O.L.
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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