À l’occasion de la Journée mondiale de la photographie, rencontre avec Moussa Nagabila, ancien photographe aux Editions Le Pays, aujourd’hui à la retraite. Entre souvenirs de terrain et nostalgie des grands reportages, celui que beaucoup surnomment affectueusement « le maire de Saaba » et qui a refusé la chaise longue, revient sur près d’un demi-siècle de vie passée derrière l’objectif.

Au marché Sougr-yaar, dans la commune de Saaba, les allées sont animées par les va-et-vient des commerçants et des clients venus s’approvisionner en produits de première nécessité. C’est devant son magasin, entre des sacs de céréales soigneusement empilés que le photographe à la retraite Moussa Nagabila nous reçoit.

À première vue, difficile d’imaginer que cet homme au regard caché derrière des lunettes fumées a passé des décennies à immortaliser les événements marquants de la vie politique et sociale du Burkina Faso. Malgré la retraite sa silhouette reste robuste. La poignée de main est ferme, la voix assurée. À quelques heures de la Journée mondiale de la photographie, célébrée chaque 19 août, les souvenirs semblent n’attendre qu’une occasion pour refaire surface.

« Changement de vie »

« Moi, c’est Moussa Nagabila. J’étais photographe aux éditions Le Pays. Aujourd’hui, je suis à la retraite depuis six ans », lance-t-il avec un sourire. Pour lui, la retraite ne signifie pas l’inactivité. « En Afrique, beaucoup parlent de retraite, mais moi je préfère dire changement de vie », explique-t-il.

Après avoir rangé l’appareil de service qui l’a accompagné pendant des années, il s’est tourné vers le commerce des céréales. Une activité qui lui permet de faire vivre sa famille. « Le commerce de céréales nourrit son homme. J’ai une grande famille et l’essentiel, c’est qu’il y ait à manger à la maison », confie-t-il.

Pour autant, il refuse de comparer commerce et photographie. « Ce sont deux chemins différents. La photographie, c’est de l’art. C’est aussi la possibilité de rencontrer des personnalités que vous n’auriez jamais imaginé approcher. »

Et si le terrain lui manque, Moussa Nagabila n’a jamais totalement abandonné son premier amour. « Dès mon premier mois de retraite, j’ai acheté avec mes propres moyens un appareil Nikon professionnel à 600 000 francs CFA. Je ne voulais pas perdre la main. »

Une passion née à Abidjan

L’histoire de Moussa Nagabila avec la photographie commence en Côte d’Ivoire, alors qu’il n’est encore qu’un adolescent. « J’ai commencé la photographie à Abidjan. J’avais environ 13 ans. »

À l’époque, la photographie était un métier exigeant. Pas d’appareils numériques, pas de logiciels de retouche. Les photographes travaillent avec des pellicules et développent eux-mêmes leurs images dans des chambres noires. « À notre temps, être photographe, c’était savoir produire une photo de A à Z. On développait la pellicule, on tirait les images avec l’agrandisseur. »

Le retraité se souvient également des longs délais nécessaires pour obtenir les tirages. « On déposait les pellicules dans un laboratoire et parfois il fallait attendre un mois pour récupérer les photos. » Au fil des années, il construit sa réputation et ouvre même trois studios photographiques à Abidjan, notamment à Divo, au grand marché et au quartier Ramblais.

De la Côte d’Ivoire au Burkina Faso

Le retour au Burkina Faso intervient dans un contexte particulier. L’année ? Sa mémoire lui joue des tours mais il se souvient qu’à ce moment le concept de l’ivoirité battait son plein. « À un moment donné, je me suis dit qu’il fallait rentrer chez moi. »

Après avoir cédé ses trois studios à son frère cadet, il rentre à Ouagadougou. Dans la capitale burkinabè, il ouvre un studio photo dans le quartier Zogona avant de découvrir une annonce de recrutement des Editions Le Pays. Son expérience convainc rapidement les responsables du journal.

« Quand le patron a vu mon dossier, il ne m’a même pas posé beaucoup de questions. Il m’a engagé directement. » Une nouvelle aventure commence alors, celle du photojournalisme.

L’école du terrain

Contrairement au studio où le photographe peut diriger son sujet, la photographie de presse exige rapidité et anticipation, selon Moussa Nagabila. « En studio, on peut demander à quelqu’un de tourner la tête à gauche ou à droite. En presse, l’action passe une seule fois. Si vous la ratez, c’est fini. »

Sa première sortie sur le terrain porte sur un micro-trottoir. À la sortie du laboratoire, la qualité de ses images impressionne immédiatement la direction. « Le patron m’a appelé pour me demander si c’était bien moi qui avais réalisé les photos. »

Cette reconnaissance marque le début de plus de vingt années passées à couvrir l’actualité burkinabè.

Photographier les présidents et les grands événements

Au cours de sa carrière, Moussa Nagabila a immortalisé de nombreuses personnalités. « J’ai eu la chance de photographier Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire. Au Burkina, j’ai immortalisé plusieurs présidents, de Blaise Compaoré à Roch Kaboré. »

Parmi les clichés qui l’ont marqué figure une photographie de Guillaume Soro réalisée dans un hôtel à Ouagadougou.

« On était au temps fort de la crise ivoirienne. J’étais à l’hôtel pour une activité. Pendant que j’attendais, j’ai aperçu Guillaume Soro. Mon appareil a déclenché le flash alors que je voulais prendre la photo discrètement. Heureusement, tout s’est bien passé et la photo a fait la une du journal. »

Mais son plus grand motif de fierté demeure une image récompensée au concours Galian. « Lors d’une cérémonie à l’Ecole nationale des douanes, un collègue est tombé mais a réussi à tenir son appareil photo en l’air. J’ai capturé la scène. Cette photo m’a permis de remporter un prix Galian en 2008. »

Les risques du métier

Parmi les reportages les plus difficiles de sa carrière, Moussa Nagabila cite sans hésiter une mission effectuée à Bouaké, en pleine crise ivoirienne. Envoyé sur le terrain avec un journaliste pour un reportage, il se retrouve plongé dans une atmosphère de guerre où l’insécurité est omniprésente. Un épisode l’a particulièrement marqué. Alors qu’ils étaient conduits vers un immeuble occupé par Guillaume Soro et ses hommes, un violent coup de tonnerre retentit sous une pluie battante. L’agent de sécurité chargé de les escorter prend alors la fuite, laissant les journalistes seuls face à l’incertitude. « À ce moment-là, j’ai vraiment cru que ma vie était en danger », confie-t-il.

Pendant dix jours, l’équipe séjourne gratuitement dans un hôtel déserté, sans gérant ni personnel, où chacun tente de survivre comme il peut. Malgré ces conditions précaires, les interviews et les reportages sont réalisés. Le retour reste toutefois un souvenir amer. Dans un contexte de chaos, les contrôles improvisés se multiplient et les voyageurs sont fréquemment dépouillés de leurs biens. « Je suis rentré avec seulement 25 francs en poche », raconte le photographe. Une expérience éprouvante qui lui rappelle aujourd’hui les risques que les professionnels des médias acceptent parfois de courir pour informer le public.

Le deuxième reportage difficile dont le photographe retraité se souvient, l’intervention de l’Unité spéciale de la Gendarmerie nationale, dans la nuit du 21 au 22 mai 2018, à Rayongo contre des terroristes.

« Nous étions sur place à la recherche d’images et les forces de sécurité tentaient d’entrer dans une cour où se trouvaient les terroristes. Soudain, des tirs en rafale ont éclaté. Je me souviens toujours du maréchal de logis-chef, François de Salle Ouédraogo. Le monsieur a été touché sous mes yeux. Malgré la situation, j’ai réussi à faire des photos. C’était un reportage très difficile et très risqué ».

Un regard critique sur la photographie actuelle

À l’heure des photophones et des réseaux sociaux, Moussa Nagabila observe avec inquiétude certaines évolutions du métier de photographe. « Les jeunes ont aujourd’hui des outils extraordinaires. Ils peuvent partager leurs images instantanément. Mais la photographie est en train de perdre une partie de sa valeur. »

Selon lui, la facilité technologique ne remplace pas la maîtrise des fondamentaux. « Une photo de personnalité ne se fait pas n’importe comment. On ne coupe pas les pieds, les bras ou une partie du visage. Il y a des règles à respecter. »

Pour l’ancien photographe, la formation demeure essentielle. « Le problème n’est pas le matériel. C’est le manque de formation. Une photo de presse n’est pas une photo de studio ni une photo de salon. »

Transmettre aux jeunes générations

Même s’il profite aujourd’hui de sa retraite, Moussa Nagabila se dit prêt à partager son expérience. « Si les jeunes viennent vers moi, il n’y a aucun problème. Je suis disponible. » Son principal conseil tient en quelques mots : apprendre et s’adapter. « La photographie nourrit son homme, mais il faut se former. Il ne faut pas entrer dans ce métier à la légère. Aujourd’hui, celui qui maîtrise son art peut tout faire. »

L’absence des grands rendez-vous

Lorsqu’il évoque son principal regret, la nostalgie affleure. « Depuis que je suis à la retraite, je ne suis plus en contact avec les grandes personnalités du pays. Avant, matin, midi et soir, nous étions sur le terrain avec elles. »

Un manque qu’il reconnaît volontiers, même s’il affirme être prêt à reprendre son appareil si l’occasion se présentait. « Si demain on me donne l’opportunité d’immortaliser un événement important, je suis prêt. »

Un hommage aux disparus

À la veille de la Journée mondiale de la photographie 2026, Moussa Nagabila a une pensée particulière pour ses confrères disparus.

La voix devient plus grave lorsqu’il évoque Étienne Kafando, ancien collègue avec lequel il partageait bureau et matériel, décédé le 6 octobre 2021. « Il ne lui restait qu’une année avant la retraite lorsque Dieu l’a rappelé. Cela nous a tous marqués. »

Puis, comme une leçon tirée de plusieurs décennies passées derrière l’objectif, le retraité conclut : « Je demande aux jeunes d’apprendre, de bien faire leur travail et de ne pas copier les autres. On ne perd rien en faisant bien son travail. » La retraite a certes éloigné Moussa Nagabila des salles de rédaction, mais pas de la photographie. Car chez certains passionnés, l’œil du photographe ne s’éteint jamais.

Fredo Bassolé

Lefaso.net

Source: LeFaso.net