À 59 jours de l’ouverture de Le Faso Digital 2026, nous poursuivons notre série consacrée aux femmes et aux hommes qui façonnent le Burkina numérique. Aujourd’hui, nous entrons dans les salles de classe, les amphithéâtres, mais aussi dans ces nouveaux espaces d’apprentissage qui n’ont plus nécessairement de murs, avec Benjamin Sia, enseignant-chercheur en technologies éducatives et spécialiste de la formation ouverte et à distance.

Avant les MOOC, avant la généralisation des visioconférences et bien avant que la pandémie de Covid-19 ne fasse brutalement entrer l’enseignement à distance dans le quotidien de millions d’apprenants, certains travaillaient déjà à imaginer comment Internet pouvait transformer la manière d’enseigner et d’apprendre. Benjamin Sia fait partie de ceux-là.

Depuis plus de deux décennies, il explore les usages pédagogiques des technologies, forme les enseignants, conçoit des ressources numériques et accompagne universités, écoles et institutions dans la mise en place de dispositifs de formation à distance. Son parcours raconte surtout une conviction : la transformation numérique de l’éducation ne commence pas par la technologie. Elle commence par la pédagogie.

De l’histoire-géographie aux technologies éducatives

Rien, au départ, ne prédestinait nécessairement Benjamin Sia à devenir spécialiste du numérique éducatif. Après des études d’histoire et d’archéologie à l’Université de Ouagadougou, puis une licence en histoire économique, il embrasse la carrière d’enseignant. De 2000 à 2008, il enseigne l’histoire-géographie au Lycée technique de Ouagadougou. Mais alors qu’Internet commence à se diffuser et que les ordinateurs font progressivement leur entrée dans les établissements scolaires, il s’intéresse à une question nouvelle : que peuvent apporter ces technologies à l’enseignement ?

Dès 2003, il se forme aux applications pédagogiques d’Internet et à l’intégration des technologies éducatives dans les curricula. Deux ans plus tard, il obtient à l’Université de Montréal un diplôme de deuxième cycle en intégration pédagogique des TIC, avec mention d’excellence. L’enseignant d’histoire-géographie commence alors une deuxième trajectoire professionnelle.

Apprendre à enseigner à distance

Benjamin Sia poursuit sa spécialisation en France. En 2007, il obtient à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle un Master 2 AIGEME consacré à l’ingénierie de la formation à distance en sciences humaines. Il complète ce cursus par un Master 2 recherche en sciences de l’éducation et de la formation à l’Université de Rouen en 2012.

Cette double formation lui permet de maîtriser non seulement les outils, mais surtout les mécanismes pédagogiques nécessaires à l’apprentissage en ligne : analyser les besoins, scénariser un cours, concevoir des activités, accompagner les apprenants, organiser le tutorat, évaluer les apprentissages et assurer la qualité d’un dispositif de formation. Car mettre un document PDF sur une plateforme ne suffit pas à créer un cours à distance. Derrière chaque formation en ligne efficace se trouve une véritable ingénierie pédagogique. Et c’est précisément ce métier que Benjamin Sia contribue à développer et à transmettre.

Au Campus numérique francophone, accompagner les premiers pas de la FOAD

Entre 2008 et 2015, Benjamin Sia est responsable des formations au Campus numérique francophone de Ouagadougou, porté par l’Agence universitaire de la Francophonie. Il y met en place une équipe d’ingénierie technopédagogique, forme des formateurs aux technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement et accompagne les institutions dans la conception et le suivi de leurs dispositifs de formation ouverte et à distance.

À cette période, la FOAD reste encore relativement nouvelle dans de nombreux établissements d’enseignement supérieur de la sous-région. Il faut convaincre, former les enseignants, structurer les contenus et familiariser les équipes avec des plateformes comme Moodle. Benjamin Sia intervient ainsi dans plusieurs établissements et programmes, au Burkina Faso comme dans l’espace francophone, pour accompagner cette transition.

Former les formateurs

C’est probablement l’un des fils rouges les plus constants de son parcours. Benjamin Sia ne forme pas seulement des apprenants. Il forme ceux qui forment. Universités, grandes écoles, administrations publiques, organismes internationaux : ses interventions touchent progressivement des environnements très différents. Il accompagne des enseignants de l’Université Joseph Ki-Zerbo et de l’Université virtuelle du Burkina Faso dans la structuration et la mise en ligne de leurs cours. Il contribue à l’implémentation d’un dispositif de formation à distance à l’École nationale d’administration et de magistrature. Pour le ministère chargé de l’Éducation, il forme des producteurs de ressources pédagogiques numériques destinées à la plateforme Faso Education.

Il intervient également pour le CAMES et l’Agence universitaire de la Francophonie afin de former des formateurs des universités de l’espace CAMES aux dispositifs FOAD. Le numérique éducatif devient ainsi chez lui un puissant outil de démultiplication : former un enseignant, c’est potentiellement toucher des centaines d’apprenants.

Faire entrer durablement la formation à distance dans les institutions

À partir de 2015, Benjamin Sia poursuit cet engagement au sein de l’Institut de la formation ouverte et à distance de l’Université Thomas Sankara, où il enseigne les TICE et exerce notamment les fonctions de chef du département des usages du numérique. Il y coordonne des activités de formation à distance, accompagne les enseignants dans la maîtrise de Moodle et participe à la structuration administrative et technique des dispositifs FOAD. Son expertise est également sollicitée par d’autres institutions.

Entre 2022 et 2024, il intervient ainsi auprès de l’École nationale des régies financières pour étudier la faisabilité puis accompagner le déploiement d’un dispositif de formation à distance. Il travaille également sur des programmes sous-régionaux de la GIZ à Bamako et Cotonou et coordonne en 2023 une analyse de la qualité du dispositif entièrement en ligne de l’Initiative francophone pour la formation à distance des maîtres (IFADEM) au Burkina Faso.

La formation à distance n’est alors plus une expérimentation périphérique : elle devient progressivement une composante de la stratégie de formation des institutions.

Un travail de pionnier couronné par un prix international

À cette expérience de terrain, Benjamin Sia ajoute une importante dimension scientifique. En 2019, il soutient à l’Université de Cergy-Pontoise un doctorat en sciences de l’éducation et de la formation, option technologies éducatives, consacré aux dispositifs de formation à distance. Sa thèse reçoit une distinction particulièrement significative : le Prix Louis d’Hainaut de la meilleure thèse en technologies éducatives, dont il est lauréat de la 7e édition. Cette reconnaissance vient couronner un parcours construit précisément à l’intersection de la pratique et de la recherche.

Car Benjamin Sia ne se contente pas d’installer ou de piloter des dispositifs numériques : il cherche aussi à comprendre comment les apprenants les utilisent, pourquoi certains enseignants les adoptent et d’autres non, quels obstacles limitent leur efficacité et quelles conditions permettent d’améliorer l’expérience d’apprentissage.

Du e-learning à l’intelligence artificielle

Ses publications scientifiques montrent d’ailleurs comment ses recherches évoluent avec les usages numériques. Il étudie l’acceptation du e-learning par les enseignants des universités publiques burkinabè, l’utilisation des réseaux sociaux dans l’enseignement supérieur pendant la Covid-19, les compétences numériques et informationnelles des élèves ou encore l’utilisation pédagogique informelle de WhatsApp dans la formation à distance.

Et, naturellement, une nouvelle technologie s’invite désormais dans ses recherches : l’intelligence artificielle. En 2024, il publie une étude sur les risques perçus et l’intention d’adoption de l’IA par les enseignants-chercheurs. En 2025, une autre publication porte sur la perception des risques liés à son utilisation pédagogique dans l’enseignement supérieur. Le sujet est révélateur de sa démarche. La question n’est pas simplement de savoir si l’IA peut entrer dans les salles de classe. Il s’agit de comprendre comment les enseignants la perçoivent, quelles résistances elle suscite et à quelles conditions elle peut réellement servir l’apprentissage.

Le numérique éducatif comme question d’équité

Un autre engagement permet de comprendre la philosophie qui accompagne son parcours. Depuis 2007, Benjamin Sia est membre fondateur et président de l’Association pour un accès équitable aux TIC (EquiTIC). Il est également membre du réseau Burkina-NTIC et du réseau de promotion et de sensibilisation sur les usages des TIC depuis 2005. Ces engagements rappellent que la transformation numérique de l’éducation pose aussi une question d’égalité.

Un cours peut être disponible en ligne et rester inaccessible à celui qui ne possède ni équipement, ni connexion suffisante, ni compétences numériques. La technologie peut donc réduire les distances, mais elle peut également créer de nouvelles fractures si son déploiement ne tient pas compte des conditions réelles des apprenants. C’est sans doute l’un des grands enseignements d’un parcours consacré depuis plus de vingt ans à la rencontre entre pédagogie et technologie.

Enseigner autrement plutôt que simplement numériser

L’histoire professionnelle de Benjamin Sia traverse plusieurs générations du numérique éducatif. Il a connu les premières applications pédagogiques d’Internet, l’apparition des plateformes de formation, la généralisation de Moodle, l’essor des ressources pédagogiques numériques, les MOOC, l’utilisation des réseaux sociaux comme outils d’apprentissage et, désormais, l’arrivée de l’intelligence artificielle.

Les outils changent. La question fondamentale, elle, demeure : comment mieux apprendre grâce à eux ? Son parcours rappelle ainsi qu’une école ou une université ne devient pas numérique simplement parce qu’elle possède une plateforme, des ordinateurs ou une connexion Internet. La véritable transformation se produit lorsque les enseignants repensent leurs pratiques, lorsque les contenus sont adaptés aux nouveaux supports et lorsque les apprenants peuvent réellement tirer parti de ces nouveaux environnements.

Pourquoi fait-il partie des 100 Visages du Burkina Digital ?

Parce qu’il fait partie de ceux qui ont très tôt compris que la révolution numérique transformerait aussi la manière d’enseigner et d’apprendre.

Parce qu’en plus de vingt-cinq années d’enseignement, de recherche et d’ingénierie de la formation, il a contribué à installer la formation ouverte et à distance dans plusieurs universités, grandes écoles et institutions du Burkina Faso et de l’espace francophone.

Parce qu’il a consacré une grande partie de son parcours à former les formateurs, permettant ainsi à des enseignants de concevoir leurs propres cours numériques et de transmettre à leur tour ces nouvelles pratiques.

Parce que ses recherches, récompensées notamment par le Prix Louis d’Hainaut, interrogent les usages réels du numérique éducatif, du e-learning à WhatsApp et désormais à l’intelligence artificielle.

Et parce que son parcours nous rappelle une évidence qu’il est parfois facile d’oublier dans l’enthousiasme technologique : dans l’éducation, la véritable innovation n’est pas de mettre un écran entre l’enseignant et l’apprenant. C’est d’utiliser le numérique pour ouvrir de nouvelles façons d’apprendre, de transmettre et de partager le savoir.

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Source: LeFaso.net