
Face à la montée des cyberattaques, des escroqueries en ligne, du piratage de comptes et du vol de données, la sécurité numérique devient un enjeu majeur pour les professionnels des médias et les web-activistes. C’est dans un tel contexte que le lieutenant de police Samuel Nacoulma, chef de division du laboratoire de criminalistique numérique et de veille technologique à la Brigade centrale de lutte contre la cybercriminalité (BCLCC), a livré les clés pour mieux comprendre les menaces numériques et surtout s’en prémunir. C’était lors de l’atelier de formation et de sensibilisation sur la gestion de l’information en période de crise, organisé par le Conseil supérieur de la communication (CSC) du 27 au 29 juillet 2026 à Koudougou.
Les technologies de l’information et de la communication occupent désormais une place centrale dans la vie professionnelle et personnelle. Pour les journalistes et les web-activistes, elles constituent des outils incontournables pour rechercher, produire, traiter et diffuser l’information. Mais derrière cette formidable opportunité se cache un environnement de risques de plus en plus complexe.
Piratages de comptes, vols de données, usurpations d’identités, escroqueries au Mobile Money, harcèlements, chantages à la webcam ou encore diffusions de fausses informations. Les usages numériques peuvent rapidement se transformer en source de vulnérabilité. C’est précisément cette réalité que le lieutenant de police Samuel Nacoulma met en lumière à travers sa communication intitulée « La Sécurité numérique et les enjeux de la cybercriminalité ».
Une criminalité qui exploite le numérique
Au Burkina Faso, la cybercriminalité est encadrée notamment par la loi n°014-2024/ALT portant sur la sécurité des systèmes d’information. Elle désigne les activités criminelles dans lesquelles les ordinateurs et les systèmes informatiques constituent soit l’arme, soit la cible principale. Le phénomène recouvre plusieurs catégories d’infractions. Il peut s’agir de délits classiques, tels que la fraude, la contrefaçon ou l’usurpation d’identité, mais aussi de délits liés au contenu, notamment l’incitation à la haine. S’y ajoutent les infractions directement liées aux systèmes informatiques, comme les attaques contre un système ou l’utilisation de logiciels malveillants.
Pour le lieutenant Samuel Nacoulma, plusieurs facteurs favorisent cette criminalité. L’appât du gain facile figure en bonne place, auquel s’ajoutent l’essor rapide d’internet, du Mobile Money et des réseaux sociaux, mais aussi la volonté de nuire. L’environnement numérique présente en outre, une difficulté particulière pour les victimes. L’anonymat relatif qu’il permet peut faciliter la commission de certaines infractions. À cela vient s’ajouter le niveau encore insuffisant de sensibilisation de nombreux utilisateurs.
Un préjudice financier de 1,872 milliard de FCFA
Les statistiques présentées lors de la communication témoignent d’une progression importante des plaintes liées à la cybercriminalité. En 2022, la BCLCC a enregistré 3 028 plaintes, pour un préjudice financier évalué à 1,108 milliard de francs CFA. Une année plus tard, en 2023, le nombre de plaintes passe à 3 678, tandis que le préjudice financier atteint 1,754 milliard de francs CFA. En 2024, les plaintes s’élèvent à 4 114, pour un préjudice de 1,743 milliard de francs CFA. Mais c’est en 2025 que la progression est particulièrement importante. 6 367 plaintes sont enregistrées, pour un préjudice financier de 1,872 milliard de FCFA.
Derrière ces chiffres se trouvent des victimes et des situations bien réelles. Les manifestations de la cybercriminalité sont multiples. Chantage à la webcam, escroqueries liées au Mobile Money, escroqueries en ligne, harcèlement, piratage ou encore usurpation d’identité sont les plus fréquentes. La facture n’est cependant pas uniquement financière. Le mauvais usage du numérique peut porter atteinte à la vie privée, provoquer une perte d’emploi, détériorer la réputation et faire perdre confiance en soi ou en son environnement professionnel. Dans les situations les plus graves, les conséquences peuvent atteindre la santé psychologique et conduire à la dépression, voire au suicide.
Le mot de passe, première ligne de défense
Face à ces menaces, la sécurité numérique commence par des gestes simples. Le mot de passe constitue l’un des premiers remparts permettant de protéger l’accès à un équipement et aux données qu’il contient. Encore faut-il qu’il soit suffisamment robuste. Le lieutenant Nacoulma recommande ainsi de privilégier des mots de passe difficiles à deviner ou à retrouver à l’aide d’outils automatisés. Ils doivent, si possible, comporter au moins 12 caractères, en associant majuscules, minuscules, chiffres et caractères spéciaux.
Selon le spécialiste, un mot de passe ne doit surtout pas être directement lié à son utilisateur. Nom, date de naissance ou autres informations personnelles facilement accessibles sont donc à éviter. Des méthodes mnémotechniques peuvent aider à construire des mots de passe complexes à partir d’une phrase connue. L’objectif est de rendre le mot de passe difficile à deviner tout en permettant à son utilisateur de le mémoriser. Il est aussi recommandé d’éviter d’enregistrer automatiquement ses mots de passe dans les navigateurs, particulièrement sur les équipements partagés ou dont la sécurité n’est pas maîtrisée.
L’ordre, un outil de protection des données
La sécurité numérique ne se limite pas aux mots de passe. Elle passe également par une bonne organisation des fichiers. Pour illustrer cette nécessité, le lieutenant Nacoulma évoque le cas de Kouka (nom fictif), professionnel de la photographie, qui prend soin de classer ses données dans des dossiers et sous-dossiers, organisés par période et par type. Pour l’expert, cette organisation n’est pas qu’une question de confort. Elle participe à la gestion et à la protection des données personnelles et professionnelles.
Il recommande ainsi, de ne pas stocker systématiquement ses fichiers sur le bureau de l’ordinateur et de ne pas laisser s’accumuler des documents dans le dossier “Téléchargements ». Les fichiers doivent porter des noms suffisamment descriptifs et être enregistrés dans des espaces prévus à cet effet. Les documents sensibles doivent, quant à eux, bénéficier d’une protection supplémentaire.
Quand l’ordinateur personnel devient professionnel
L’utilisation d’équipements personnels dans le cadre professionnel, connue sous le terme BYOD (Bring Your Own Device), présente également des risques. Ordinateur portable, smartphone ou tablette personnels peuvent contenir simultanément des données privées et professionnelles. En cas de vol, de perte, d’intrusion ou de départ d’un collaborateur, les informations professionnelles peuvent ainsi être exposées. Le principe recommandé est donc de séparer autant que possible les usages personnels et professionnels.
Il faut notamment éviter de transférer ses courriels professionnels vers une messagerie personnelle, de stocker des données professionnelles sur son téléphone ou sa clé USB personnels, ou encore de connecter des supports amovibles personnels aux ordinateurs du service. Lorsque les contraintes professionnelles imposent l’utilisation de son propre ordinateur, certaines précautions deviennent indispensables. « Quand vous utilisez votre ordinateur personnel pour exécuter des tâches professionnelles, vous devez sécuriser l’accès par un mot de passe, ne pas le communiquer, limiter l’accès des tiers, créer un espace réservé aux données professionnelles. Et lorsque cela est nécessaire, il faut créer un compte utilisateur distinct pour les personnes auxquelles l’accès au terminal ne peut être refusé. Les documents et fichiers sensibles peuvent également être protégés par mot de passe », a-t-il expliqué.
Le smartphone, un coffre-fort à protéger
Le téléphone portable concentre aujourd’hui une quantité considérable d’informations personnelles et professionnelles. Contacts, photos, courriels, documents, conversations, comptes de réseaux sociaux ou encore applications financières figurent entre autres parmi les données sensibles. Sa protection doit donc être prise au sérieux. Le lieutenant Nacoulma recommande notamment de sécuriser l’accès au terminal par un schéma ou un mot de passe et de programmer son verrouillage automatique après quelques minutes d’inactivité, idéalement entre trois et cinq minutes.
Il conseille également de ne pas laisser son téléphone sans surveillance et d’éviter de le connecter à un ordinateur ou à un périphérique qui n’est pas digne de confiance. Le choix des applications constitue un autre point de vigilance. Il faut privilégier les applications nécessaires et provenant de sources fiables, comme les boutiques officielles. Les mises à jour de sécurité doivent également être installées rapidement. Enfin, les autorisations accordées aux applications doivent être limitées à ce qui est strictement nécessaire à leur fonctionnement.
Sécuriser ses comptes avant qu’il ne soit trop tard
Les comptes numériques constituent eux aussi des cibles privilégiées des cybercriminels. Un mot de passe robuste doit être associé, lorsque le service le permet, à l’authentification à deux facteurs. Cette mesure ajoute, précise le représentant de la BCLCC, une couche de protection supplémentaire en exigeant une seconde preuve d’identité après la saisie du mot de passe. Le lieutenant Nacoulma recommande également d’activer les alertes en cas de connexion inhabituelle, de vérifier régulièrement les appareils connectés aux comptes et de se déconnecter systématiquement lorsqu’un ordinateur public est utilisé.
Ces réflexes peuvent paraître élémentaires. Pourtant, ils peuvent faire la différence entre un compte protégé et un compte compromis. Sur les réseaux sociaux, la prudence reste de mise Pour les journalistes et web-activistes, les réseaux sociaux constituent à la fois un outil professionnel et un espace d’exposition. Il convient d’éviter d’y publier des informations personnelles sensibles, notamment son adresse, son numéro de téléphone ou ses informations bancaires.
La vigilance doit également être renforcée face au phishing. Avant de cliquer sur un lien, il faut vérifier son origine et s’assurer qu’il conduit bien vers le service attendu. Les sessions ouvertes sur d’anciens appareils doivent être fermées et les publications ne doivent pas être partagées ou « likées » de manière automatique. Dans un environnement informationnel marqué par la circulation rapide des contenus, le professionnel des médias doit également rester particulièrement attentif aux fake news et aux deepfakes.
Par cette communication, le lieutenant de police Samuel Nacoulma rappelle que la cybersécurité ne relève pas exclusivement des spécialistes de l’informatique ou des forces de sécurité. Elle commence par les comportements quotidiens de chaque utilisateur. Concernant les journalistes et les web-activistes, cette responsabilité est encore plus importante. Leurs comptes, leurs équipements et leurs données peuvent contenir des informations sensibles, des sources, des documents de travail et des contenus destinés à être diffusés au public.
Une simple négligence peut donc avoir des conséquences bien au-delà de l’utilisateur lui-même. L’atelier du CSC ne s’est d’ailleurs pas limité aux recommandations théoriques. Des exercices pratiques de sécurisation ont également été prévus sur des services largement utilisés, notamment Facebook et WhatsApp, afin de permettre aux participants de traduire les conseils reçus en réflexes concrets.
Au final, le spécialiste de la BCLCC estime que dans un monde de plus en plus connecté, la sécurité numérique ne doit plus être considérée comme une option. Elle est une nécessité. Protéger ses comptes, ses appareils, ses fichiers et ses informations commence par quelques gestes simples. Mais leur efficacité dépend surtout de la régularité avec laquelle chacun les applique.
Hamed Nanéma
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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