À 58 jours de l’ouverture de Le Faso Digital 2026, nous poursuivons notre série consacrée aux femmes et aux hommes qui façonnent le Burkina numérique. Cent personnalités, cent parcours. Aujourd’hui, nous mettons en lumière le Dr K. M. Francis Dayamba, chercheur et enseignant, spécialiste de l’économie numérique, des technologies de l’information et de la communication et, plus récemment, de l’intelligence artificielle.

Quand on parle de transformation digitale, les regards se tournent naturellement vers les infrastructures, les logiciels, les startups ou les nouveaux services. Mais derrière chaque innovation se cachent d’autres questions. Une meilleure couverture Internet fait-elle réellement progresser l’économie ? Les investissements dans les TIC améliorent-ils la productivité ? Quels effets produisent-ils au-delà du secteur numérique lui-même ? Peuvent-ils contribuer à améliorer la gouvernance ? Quels métiers font-ils disparaître, évoluer ou apparaître ? Et, désormais, que changera l’intelligence artificielle dans cette équation ?

C’est à ce type de questions que Francis Dayamba consacre une partie importante de son parcours. Car le numérique peut se construire avec du code et des infrastructures. Mais pour orienter les politiques publiques, il faut également être capable d’en mesurer les effets.

Quand l’économiste rencontre le numérique

Francis Dayamba est chercheur à l’Institut des Sciences Sociales (INSS) du Centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST). Son domaine se situe à la rencontre de plusieurs disciplines : économie numérique, technologies de l’information et de la communication, analyse des données et intelligence artificielle. Cette orientation se retrouve dans son parcours doctoral. Entre 2019 et 2023, il prépare à l’Université Thomas Sankara un doctorat dont la thèse porte sur « Les effets spillovers des TIC sur le développement économique des pays de la CEDEAO ».

Le terme spillovers, ou effets de diffusion, est important. Car investir dans le numérique ne bénéficie pas uniquement aux entreprises de télécommunications ou aux sociétés informatiques. Une infrastructure numérique peut produire des effets dans d’autres secteurs : commerce, finance, administration, éducation, agriculture ou services. Comprendre ces mécanismes, c’est essayer de répondre à une question fondamentale pour les politiques publiques africaines : dans quelles conditions l’investissement technologique devient-il réellement un investissement de développement ?

Faire parler les chiffres

Pour répondre à cette question, encore faut-il disposer des outils permettant d’analyser la réalité. Francis Dayamba travaille notamment sur la modélisation économique et spatiale, l’analyse et la projection d’indicateurs économiques et financiers ainsi que la conception de bases de données socio-économiques. Son expertise méthodologique couvre des logiciels statistiques et économétriques comme Stata, SPSS et Sphinx, mais aussi des outils libres de collecte de données en ligne tels que KoboToolbox et ODK.

Derrière ces logiciels se trouve le métier du chercheur : collecter, organiser, comparer et analyser. Dans un univers numérique où les données deviennent abondantes, la difficulté n’est d’ailleurs plus seulement d’en disposer. Elle est de savoir quelles questions leur poser.

Du laboratoire au ministère

Le parcours de Francis Dayamba possède cependant une particularité importante : la recherche ne constitue pas son seul terrain d’intervention. De janvier 2020 à septembre 2025, il occupe les fonctions de Conseiller technique au ministère chargé de la Transition digitale, des Postes et des Communications électroniques. Pendant plus de cinq ans, il se retrouve ainsi au contact direct de la conception et du suivi des politiques publiques numériques. Son CV mentionne notamment sa contribution aux actions ayant accompagné la création de la Banque Postale du Burkina Faso, ainsi que la supervision du processus de mise en exploitation du service de délégation publique sur le backbone national.

Le passage est intéressant. D’un côté, le chercheur étudie les effets des technologies sur l’économie. De l’autre, le conseiller technique participe aux décisions et aux projets qui doivent permettre à ces technologies de produire leurs effets. La théorie rencontre alors la politique publique.

Le backbone, cette infrastructure que l’on ne voit pas

Le backbone national appartient à cette catégorie d’infrastructures numériques que le grand public utilise sans nécessairement les voir. Derrière une connexion, une plateforme ou un service en ligne se trouvent des réseaux capables de transporter de grandes quantités de données entre différentes parties du territoire.

Participer au processus de mise en exploitation d’un service de délégation publique sur cette infrastructure revient donc à travailler sur l’un des soubassements de l’économie numérique. Car avant les applications, il faut les réseaux. Avant les services numériques, il faut la connectivité. Et avant de parler d’intelligence artificielle, de cloud ou de plateformes, un pays doit pouvoir disposer d’infrastructures capables de faire circuler l’information. Cette expérience donne à Francis Dayamba un poste d’observation particulier : celui où la recherche sur l’économie numérique rencontre les infrastructures concrètes qui la rendent possible.

Chercher les startups qui inventeront les prochains usages

Ses fonctions au ministère le mettent également au contact de l’innovation entrepreneuriale. Francis Dayamba préside plusieurs jurys de hackathons organisés par le département chargé de la Transition digitale afin de détecter et distinguer des startups burkinabè. Le rôle est différent, mais la question reste finalement proche de celle qui traverse ses recherches. Comment transformer une technologie en valeur ?

Un hackathon commence généralement par un problème. Des équipes imaginent ensuite des solutions, développent des prototypes et cherchent à démontrer leur utilité. Entre l’idée technologique et l’entreprise viable, il reste évidemment un long chemin. Mais ces espaces permettent aussi de détecter des talents et de faire émerger de nouveaux usages. Le chercheur en économie numérique se retrouve ainsi au contact de ceux qui tentent concrètement de fabriquer cette économie.

Enseigner l’économie du monde qui vient

Francis Dayamba consacre également une partie de son activité à la transmission. Il intervient dans plusieurs établissements, notamment à l’Université virtuelle du Burkina Faso, à l’Université Joseph Ki-Zerbo, à l’ISCOM et à l’École supérieure multinationale des télécommunications, section Burkina Faso. Ses enseignements portent notamment sur les fondements théoriques et la gouvernance de l’économie numérique.

Former à l’économie numérique revient aujourd’hui à préparer les étudiants à un environnement dont les frontières évoluent constamment. Les plateformes transforment les marchés. La donnée devient une ressource économique. L’automatisation modifie l’organisation du travail. Et l’intelligence artificielle oblige déjà économistes, entreprises et gouvernements à repenser certains modèles. C’est précisément vers ce nouveau territoire que Francis Dayamba a progressivement étendu ses travaux.

Puis arrive l’intelligence artificielle

Depuis quelques années, l’IA occupe une place croissante dans ses activités. Il se spécialise notamment dans les usages de l’intelligence artificielle appliqués à la recherche, à l’éducation et à la formation. Son expertise porte également sur la veille technologique et la conception de solutions d’IA adaptées aux besoins des entreprises. Mais là encore, son intérêt ne se limite pas à l’outil. En 2024, il multiplie les communications et les formations dans les centres de recherche et les universités, notamment à l’INSS, à l’IRSAT, à l’INERA et à l’Université Joseph Ki-Zerbo. Les thèmes de ses interventions sont révélateurs : opportunités, défis et limites de l’IA pour la recherche scientifique ; rôle de l’IA et de la recherche appliquée ; technologies émergentes et transformation de l’emploi. Autrement dit, la question demeure la même que pour les TIC : ne pas seulement demander ce que la technologie sait faire, mais ce qu’elle va changer dans la société.

Former une génération africaine à l’IA

Cette réflexion s’accompagne d’actions de formation. Francis Dayamba est cofondateur de Tech Emerging Africa, association dédiée à la promotion de jeunes talents autour de l’intelligence artificielle, de la blockchain et de l’Internet des objets.

En 2024, il participe à la coorganisation d’un programme international intensif en intelligence artificielle et Data Science destiné à 150 jeunes étudiants burkinabè. Le programme couvre notamment la Data Science et le traitement automatique du langage naturel. La même année, l’association forme 28 talents en intelligence artificielle et organise, du 6 au 11 novembre, un premier bootcamp local consacré à la conception d’applications d’IA dans des domaines comme les langues locales, l’agriculture et la finance.

Ce choix des secteurs est loin d’être anodin. Il pose en creux une question décisive : à quoi ressemblerait une intelligence artificielle pensée non seulement depuis les grands laboratoires mondiaux, mais aussi depuis les besoins du Burkina Faso ? Une IA capable de travailler avec nos langues. Une IA appliquée aux contraintes de notre agriculture. Une IA susceptible de créer de nouveaux services financiers adaptés à nos économies. C’est aussi sur ce terrain que se jouera la capacité de l’Afrique à tirer parti de la prochaine révolution technologique.

Numérique, performance économique et gouvernance

Les travaux scientifiques de Francis Dayamba ne se limitent pas à la croissance économique. Sa biographie mentionne également des publications portant sur la contribution du numérique à la performance économique et à la lutte contre la corruption administrative. Cette seconde dimension est particulièrement intéressante.

Le numérique peut en effet modifier les relations entre administrations et citoyens : automatiser certaines procédures, réduire les interventions humaines, améliorer la traçabilité des opérations ou rendre certaines informations plus accessibles. Mais là encore, la technologie ne produit pas mécaniquement de la bonne gouvernance. L’enjeu scientifique consiste précisément à observer, mesurer et comprendre dans quelles conditions ces transformations produisent réellement les résultats attendus.

Mesurer avant de promettre

Le parcours de Francis Dayamba apporte finalement une contribution utile au débat sur la transformation digitale. Le discours technologique est souvent rempli de promesses. Une nouvelle plateforme va transformer un secteur. Une infrastructure va accélérer la croissance. L’intelligence artificielle va améliorer la productivité. La digitalisation va renforcer la transparence. Certaines de ces promesses se réaliseront. D’autres beaucoup moins. Entre l’enthousiasme technologique et la réalité économique, il faut donc des chercheurs capables de poser une question simple : quels sont les effets réellement observables ?

C’est là que l’économiste du numérique trouve sa place. Il ne construit pas nécessairement l’application. Il ne déploie pas toujours le réseau. Mais il cherche à comprendre ce que l’un et l’autre produisent dans l’économie et dans la société. Et cette connaissance est indispensable pour orienter les investissements et les politiques publiques.

Pourquoi fait-il partie des 100 Visages du Burkina Digital ?

Parce qu’il contribue, par ses travaux de recherche, à mieux comprendre les relations entre technologies numériques et développement économique en Afrique de l’Ouest.

Parce que sa thèse de doctorat a précisément porté sur les effets de diffusion des TIC sur le développement économique des pays de la CEDEAO.

Parce qu’il a passé plus de cinq années au cœur de l’action publique comme conseiller technique du ministère chargé de la Transition digitale, contribuant notamment à des dossiers liés à la Banque Postale du Burkina Faso et au backbone national.

Parce qu’il transmet ses connaissances dans plusieurs universités et participe à la formation d’une nouvelle génération de chercheurs et de professionnels aux enjeux de l’économie numérique.

Parce qu’il investit désormais le champ de l’intelligence artificielle, non seulement pour en diffuser les usages, mais aussi pour interroger ses effets sur la recherche, l’éducation, l’emploi et le développement.

Et parce que son parcours rappelle une exigence fondamentale : pour construire une politique numérique, il ne suffit pas de savoir ce que la technologie peut faire. Il faut aussi comprendre, mesurer et anticiper ce qu’elle change réellement dans l’économie et dans la société.

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Source: LeFaso.net