Le partage, la pénitence et la prière constituent les trois piliers du carême chrétien. Dans cette interview consacrée à la place de la prière durant ce temps de conversion, l’abbé Silvain Nikièma, auteur de l’ouvrage « Mon compagnon de carême », souligne qu’elle en est l’élément indispensable. Il propose également des attitudes et des formules à adopter pendant les moments de recueillement, tout en rappelant que la prière doit être vécue de manière personnelle et intérieure. Au-delà de la prière, le prêtre invite les chrétiens au partage. Car, explique-t-il, tout acte de charité accompli par amour pour Dieu devient lui-même une prière.

Lefaso.net : Que représente spirituellement le carême dans la tradition de l’Église ?

Abbé Silvain Nikièma : Le Carême est un temps liturgique de quarante jours qui prépare à la célébration de Pâques. Spirituellement, il représente un chemin de conversion, de purification du cœur et de retour à Dieu. Il prend racines dans les quarante jours de Jésus au désert (Mt 4,1-11) et dans toute la symbolique biblique du chiffre 40 (les 40 ans d’Israël au désert – Ex 16 ; les 40 jours de Moïse au Sinaï – Ex 24,18). Il est évident que le chiffre 40 dans la Bible symbolise l’épreuve, la purification, la maturation spirituelle.

Le Catéchisme de l’Église catholique (CEC 540) enseigne que Jésus, par son jeûne au désert, « accomplit la vocation d’Israël » et que « l’Église s’unit chaque année au grand mystère du Christ ». Le Carême est donc une participation au mystère du Christ. Au cœur de ce chemin se trouve une réalité essentielle : la prière. Sans elle, le Carême perd son âme. Avec elle, tout devient transformation.

Loin d’être une tristesse religieuse, le Carême est un passage vers la joie de Pâques. C’est un temps durant lequel les chrétiens apprennent à mourir pour bien ressusciter avec le Christ le jour de Pâques. Dans ce sens, il demande une mortification ; il est donc un temps de combat spirituel, de pénitence, de renouveau baptismal et de réconciliation avec Dieu et avec les frères et sœurs.

Pourquoi la prière occupe-t-elle une place centrale pendant le Carême ?

Dans l’évangile du Mercredi des cendres, Jésus présente les trois piliers évangéliques sur lesquels repose la vie du Carême : prière, jeûne et aumône (Mt 6, 1-18). Parmi ces piliers nous relevons que la prière est au centre de tous. Le Carême est un temps de conversion, rappelons-le, et cette conversion est d’abord une relation qui consiste à revenir vers quelqu’un et ce quelqu’un est Dieu, en passant par le prochain. Car qui aime Dieu qu’il ne voit pas, doit d’abord aimer son frère qu’il voit, au risque de ne pas être un menteur. De ce fait, la prière réoriente notre cœur vers Dieu, nous donne la force pour mieux jeûner et pour mieux vivre la charité. La prière est centrale, car sans elle, le Carême devient une performance morale, le jeûne devient diététique et l’aumône philanthropie. Avec la prière, ils deviennent offrande et surtout une rencontre transformante. Et cela est confirmé par le CEC (2565) qui dit que « la vie de prière, c’est d’être habituellement en présence du Dieu trois fois saint et en communion avec Lui ».

En quoi la prière du Carême est-elle différente du reste de l’année ?

Disons que la prière fait partie de la vie quotidienne du chrétien. Mais durant le Carême, elle devient une recommandation forte mais pas qu’elle est différente de celle des autres moments. Elle n’est peut-être pas différente par nature, mais peut-être par intensité et orientation. Toujours dans Mt 6, 1-18, le Christ en nous enseignant à prier, nous met en garde : « Ne rabâchez pas comme les païens ». Ensuite, il nous donne le Notre Père. Jésus veut nous inviter à bannir cette manière extérieure de prier qui peut être vide, mécanique et non efficace. La prière du Carême est d’abord plus pénitentielle, car elle inclut l’examen de conscience et la demande de pardon et est centrée sur la conversion. Ensuite, elle se veut être plus intense, car durant le Carême, on consacre beaucoup plus de temps et d’attention à la prière. Aussi, elle est marquée par la contemplation de la Passion du Christ (chemin de croix, méditation des souffrances…). Enfin, l’autre particularité de la prière du Carême est la sobriété. En effet, cette prière doit rechercher le silence et se vivre dans le dépouillement intérieur. C’est le moment de rappeler encore la manière dictée par Jésus à l’endroit des jeûneurs : en invitant à ne pas rabâcher comme les païens. Il met l’accent sur la qualité plutôt que sur la quantité. Donc cette prière doit se vivre dans l’humilité. D’ailleurs, la liturgie vécue pendant ce temps même n’est-elle pas une expression éloquente de cette sobriété et de cette humilité dans la prière : absence du Gloria pendant les célébrations dominicales, couleur violette, accent sur la Parole de Dieu ?

« En jeûnant, l’homme diminue son énergie vitale, et au travers de cette faiblesse, il fait appel à la force et au secours de Dieu », selon l’abbé Silvain Nikièma.

Comment structurer sa prière pendant le Carême ?

Parlant de structure de prière, je proposerais une formule simple à adopter tout en rappelant qu’elle doit être vécue de façon personnelle et intérieure. Chaque jour, on peut suivre le schéma que voici :

Un temps de silence (5 à 10 mn). Ici il s’agit de faire silence, de fermer les portes de son cœur aux bruits extérieurs, de couper avec le monde environnant et se remettre en la présence de Dieu.

Lecture d’un passage biblique ou l’Évangile du jour (Lectio Divina) : ça peut être la lecture de l’Évangile du jour ou un autre verset biblique suivie d’un temps de méditation pour se laisser habité par la Parole pour mieux la vivre en actes.

Méditation personnelle : que me dit la parole que je viens de lire ? Quelles interpellations, par rapport à ma propre vie et à celle des autres ?

Résolution concrète : il s’agit d’une réponse à donner à la parole de Dieu que l’on vient de méditer. C’est proposer des activités concrètes que l’on peut mener et qui peuvent nous conduire sur le chemin de la conversion.

Prière d’intercession : Cette prière consiste à extérioriser les intentions suscitées par la Parole qu’on vient de méditer. C’est l’occasion d’élargir sa prière à tous les hommes et à des intentions diverses, qui peuvent s’entendre comme une prière universelle.

Quelles formes de prière recommandez-vous particulièrement ?

Pendant le Carême, en plus de la structure de prière proposée, voici d’autres démarches de prières qui peuvent nous approcher de notre Créateur. Elles peuvent se vivre au cours de semaine :

Un temps fixe de prière personnelle : même court (15–30 minutes), mais fidèle. C’est un moment de proximité avec Dieu avec un cœur humble, confident et silencieux. Il ne s’agit pas ici d’impressionner mais de s’ouvrir à l’amour infini de Dieu qui connaît nos besoins avant même que nous les exprimions. Prendre un moment pour prier en silence, simplement en répétant intérieurement une courte phrase comme « Seigneur, je t’aime » ou « Mon Dieu, je me confie à toi ». Le silence est particulièrement important, car le désert du Carême est intérieur.

Une participation plus consciente à la liturgie, aux messes en semaine si possible.

Le sacrement de réconciliation : Se confesser au moins une fois durant le Carême (CEC 1438). C’est un moment de rencontre entre le chrétien et son Dieu, un moment de vérité, où le chrétien se découvre faible et pécheur et se vide devant son Créateur pour se reconnaître dépendant de lui.

Chaque semaine, il doit trouver un temps prolongé pour une adoration au Très Saint Sacrement qui est aussi un moment d’intimité avec Jésus caché dans l’hostie consacrée.

Il y a également le chemin de croix à vivre tous les vendredis ou autres jours selon son choix.

Le chapelet : reciter les mystères du Rosaire surtout les mystères douloureux.

Ce qui compte ici ce n’est pas la quantité mais la fidélité et la sincérité.

Comment entrer dans une prière plus profonde et plus sincère pendant ces 40 jours ?

D’abord, il faut la volonté et se disposer à prier sans laisser les pensées vagabondes ou les distractions envahir notre esprit. Ensuite, mettre de côté les écrans et les préoccupations pour offrir à Dieu une attention pleine et entière. Enfin, posséder les trois attitudes suivantes :

1. L’humilité (Ps 51,19) Reconnaître sa pauvreté spirituelle.

2. La vérité intérieure Ne pas jouer un rôle devant Dieu. Parler à Dieu avec sincérité, sans masque.

3. La persévérance, même lorsque rien ne “se passe”.

La profondeur ne vient pas de l’émotion, mais de la fidélité. Et ici, il ne s’agit pas de convaincre Dieu par des paroles répétitives, mais de nous abandonner à lui avec confiance, comme un enfant s’adresse à son Père.

Ordonné prêtre en 2017, l’abbé Silvain Nikièma est en mission au Petit séminaire de Pabré, comme professeur-éducateur.

Que faire en cas de sécheresse spirituelle pendant le Carême ?

La sècheresse spirituelle est vue comme un moment de tiédeur, de relâchement ou de rupture avec Dieu. Acceptons-la, elle fait partie du cheminement spirituel. Parfois reconnue comme un moment de pauvreté, elle peut être pourtant une grâce cachée. Elle n’est pas une fatalité. C’est au moment où l’âme ressent le vide qu’elle sent plus le besoin de retourner vers Dieu. Des figures comme Sainte Thérèse d’Avila ou Saint Jean de la Croix ont enseigné que Dieu purifie l’âme par l’aridité.

De ce fait, si la sécheresse spirituelle nous envahit, c’est en ce moment même que nous sommes invités à redoubler d’efforts, à rester fidèles, à persévérer, à simplifier la prière tout en nous appuyant sur la liturgie et surtout trouver un accompagnateur spirituel à qui se confier, avec qui échanger. Retenons enfin que la sécheresse spirituelle n’est pas absence de Dieu, mais plutôt un moment de transformation du cœur.

Peut-on considérer les actes de charité comme une forme de prière ?

Oui, lorsque l’acte de charité est fait par amour pour Dieu, il devient prière. En Mt 25,40, Jésus insiste « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait ».

La charité devient prière quand elle est offerte pour les autres, vécue par amour et non comme une obligation, une contrainte ou un poids lourds à porter ; enracinée dans la foi, la disponibilité et l’espérance et surtout en respectant le principe énoncé par Jésus ; « Que ta main gauche ignore ce que donne ta main droite ». Une charité sans la prière, c’est de l’activisme. Et si la finalité de la prière c’est l’amour concret, alors la charité bien vécue est une forme de prière qui monte vers Dieu.

Comment vivre le jeûne comme un soutien à la vie de prière ?

Le jeûne nous ouvre à la prière, il l’intensifie et la rend plus efficace : en nous rendant plus éveillés, en donnant de la force à notre intercession, en nous incitant à demander l’aide de Dieu. Le jeûne est un moment favorable d’intercession ardente, la supplication, la prière intense et fervente, selon ce qu’écrit l’apôtre Jacques au sujet du prophète Élie, qui est monté sur le sommet de la montagne pour prier avec ferveur, pendant que le roi Achab était monté pour manger et boire (cf. Jc 5, 16-18 ; 1 R 18, 41-42). En jeûnant, l’homme diminue son énergie vitale, et au travers de cette faiblesse, il fait appel à la force et au secours de Dieu. Le jeûneur prend conscience de son incapacité à faire quelque chose, de son impuissance et il fait confiance à celui dont il dépend totalement. Le jeûne est déjà une prière, il est le cri du corps vers Dieu. Par la prière de façon générale et pendant le carême en particulier, nous nous ouvrons à la dimension mystique de notre corps. La prière du jeûne permet une nouvelle expérience de Dieu et de nous-mêmes. Elle ne reste pas seulement cérébrale, elle ne se réduit pas à quelques paroles, mais elle concerne toute notre existence. Celui qui jeûne supplie Dieu, corps et âme. Les anciens comprenaient la prière comme une démarche du corps et de l’esprit. Cette unité se manifeste aussi dans l’étroite relation entre le jeûne et la prière. A travers le jeûne et la prière, le Saint Esprit transforme toute notre vie.

Quel message adresser à ceux qui hésitent à commencer un chemin de prière ?

Sachez que le Carême n’est pas réservé aux “parfaits”, ni pour les saints accomplis mais pour les cœurs en chemin. N’attendez pas d’être parfaits pour commencer, ni d’avoir le temps mais commencez pauvrement. Dieu ne demande pas une prière parfaite, mais un cœur ouvert. Comme le rappelle le pape François : « Dieu ne se fatigue jamais de pardonner. C’est nous qui nous lassons de lui demander pardon ». Commencez simplement. Même 5 minutes. Même maladroitement. Le Carême est une invitation, pas une contrainte. C’est un chemin vers la liberté et la joie pascale.

Interview réalisée par Serge Ika Ki

Lefaso.net

Source: LeFaso.net