
À 24 ans, Nadia Doriane Leslie Samboré, étudiante burkinabè en intelligence des données en santé à l’université de Strasbourg, évolue dans un domaine au croisement de la technologie et de la médecine. De la prise de conscience du rôle crucial des données pendant la pandémie de COVID-19 à son expérience hospitalière au Burkina Faso, elle revient sur son parcours, les défis liés à la qualité des données de santé, et sa vision d’un système où la data devient un véritable levier de décision et d’amélioration des soins dans cet entretien que nous réalisons à la faveur de la Journée des jeunes filles dans le secteur des TIC célébrée tous les 24 avril.
Lefaso.net : Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la data en santé et à quel moment vous avez compris son importance ?
Nadia Doriane Leslie Samboré : La data en santé, c’est simplement la manière dont on collecte, protège et utilise les informations liées à la santé pour mieux comprendre et améliorer les soins. Aujourd’hui, on y associe aussi des outils comme l’intelligence artificielle ou le machine learning, mais à la base, l’objectif reste simple, utiliser les données pour mieux soigner. J’ai véritablement pris conscience de l’importance des données pendant la pandémie de COVID-19. On a vu à quel point les décisions sanitaires et politiques dépendaient des chiffres, notamment le nombre de cas, les projections et l’évolution de la courbe épidémique. Plus largement, dans des contextes comme celui du Burkina Faso, le manque de données fiables ou leur faible exploitation limite souvent la capacité à anticiper certaines situations. C’est à ce moment que j’ai compris que la donnée n’est pas seulement un outil technique mais un véritable levier d’aide à la décision, parfois même dans des enjeux vitaux.
Pouvez-vous donner un exemple concret où l’analyse de données peut améliorer une situation de santé ?
Un exemple simple est celui du paludisme. Dans un pays comme le Burkina Faso, il s’agit d’une réalité quotidienne qui touche encore des millions de personnes chaque année, surtout les enfants. Pourtant, on observe aujourd’hui une évolution encourageante. Grâce à des actions mieux ciblées, le nombre de cas et de décès a fortement diminué ces dernières années. Derrière cette amélioration, il y a la donnée. Avec des informations fiables, il est possible d’anticiper les périodes à risque, d’identifier les zones les plus touchées et de mieux répartir les ressources, notamment les moustiquaires et les traitements. Concrètement, cela change tout. Cela permet de faire la différence entre réagir trop tard ou agir au bon moment, et donc de sauver des vies.
Si vous deviez choisir un seul problème de santé à traiter avec la data, ça serait lequel ?
Je choisirais d’abord le paludisme, qui reste un enjeu majeur de santé publique. Mais je m’intéresserais également à la santé maternelle, notamment pour réduire les décès liés à l’accouchement, qui demeurent encore trop élevés. Ce sont des domaines dans lesquels la data peut réellement contribuer à mieux anticiper les risques et à améliorer la prise en charge des patients.
Quels sont les principaux problèmes liés aux données de santé et sont-elles toujours prioritaires face au manque d’équipements ?
J’ai une petite anecdote à vous raconter. Lors d’un stage effectué dans un hôpital au Burkina Faso, j’ai été confrontée directement aux limites liées aux données de santé. La numérisation des informations y était particulièrement difficile, notamment en raison du manque de matériel adapté et d’un personnel insuffisant pour assurer la saisie des données. Mais au-delà de cet aspect, un autre problème se posait, celui de la qualité des données. Les fiches médicales n’étaient pas toujours correctement remplies, avec de nombreuses informations manquantes ou parfois incohérentes. Résultat, ces données devenaient difficilement exploitables. Cette expérience m’a réellement fait comprendre que sans données fiables, il est très difficile d’améliorer efficacement un système de santé.
Quand on sait que certains centres de santé manquent encore d’équipements essentiels, est-ce que la question des données ne passe pas au second plan ?
Il est vrai que dans certains contextes, les besoins en équipements sont urgents. Mais les données restent essentielles, car elles permettent justement de déterminer où orienter ces ressources en priorité. Pour moi, les deux sont complémentaires. Sans données fiables, on risque de mal répartir ou de mal orienter les moyens disponibles. On oublie souvent que les données de santé sont à la fois sensibles et stratégiques. Par exemple, en cas de pandémie, si les informations sont mal collectées ou mal exploitées, cela peut entraîner des retards dans la prise de décision et avoir des conséquences importantes sur les populations. Cela montre à quel point les données de santé ont un impact direct sur notre quotidien.
Est-ce qu’on ne surestime pas le pouvoir des données dans la médecine ?
Je pense qu’il ne faut ni sous-estimer ni surestimer les données. Elles sont essentielles, mais elles ont aussi des limites. Elles peuvent être incomplètes, biaisées ou mal interprétées. Elles doivent donc rester un outil d’aide à la décision, et non se substituer à l’expertise des professionnels de santé.
Votre parcours a-t-il connu des moments de doute et à quel moment vous êtes-vous sentie légitime ?
Au départ, je voulais faire la médecine, avant de finalement m’orienter vers les statistiques et l’informatique, un domaine totalement nouveau pour moi. Il y a notamment eu une période où j’ai dû reprendre une année. Cela a été très difficile, car je n’avais jamais vécu ce genre de situation auparavant. Pour la première fois, j’avais vraiment l’impression de devoir lutter pour réussir. Ce fut un choc, mais aussi un tournant. Cette expérience m’a appris que tomber ne signifie pas échouer définitivement. J’ai appris à me relever, à persévérer, et cela m’a donné encore plus de motivation. Aujourd’hui, je considère ce moment comme une force, car il m’a permis de croire davantage en moi et de comprendre que j’ai ma place dans ce domaine, même s’il est exigeant.

À quel moment vous vous êtes sentie légitime dans un domaine aussi technique et compétitif ?
Je pense que la légitimité se construit avec le temps. Mais pour moi, il y a eu un déclic le jour où j’ai choisi le domaine de la data. À partir de ce moment-là, j’ai décidé de m’assumer pleinement dans ce domaine.
Qu’est-ce qui vous a le plus challengée dans votre parcours académique ?
Ce qui m’a le plus challengée, c’est de devoir me réadapter à des disciplines très orientées santé, comme la génomique ou la protéomique. Je n’avais plus pratiqué la biologie depuis le lycée, et cela n’a pas été évident au départ. Mais avec le temps, j’ai réussi à m’adapter. Cette expérience m’a surtout montré que je n’étais pas limitée à un seul domaine.
Les données de santé sont extrêmement sensibles. Pensez-vous que nos pays sont réellement prêts à les collecter et surtout à les protéger efficacement ?
Je pense qu’aujourd’hui, il y a une réelle prise de conscience et des efforts sont faits pour mieux encadrer leur utilisation. Mais en toute honnêteté, il reste encore des défis importants, notamment en matière d’infrastructures, de formation et de cadre réglementaire. Nous sommes donc en chemin, mais pas encore totalement prêts. C’est justement pour cela qu’il est essentiel de former des professionnels capables de gérer ces données de manière sécurisée et éthique.
Si demain vous aviez accès à toutes les données de santé du Burkina Faso, quelle serait la première décision que vous prendriez et pour quel résultat concret ?
La première chose que je ferais serait d’analyser et de structurer les données afin d’identifier les priorités sanitaires réelles.
L’objectif serait ensuite de transformer ces informations en décisions concrètes, par exemple en améliorant la répartition des ressources ou en ciblant les zones les plus vulnérables.
Vous formez-vous avec l’ambition de revenir contribuer au Burkina Faso, ou pensez-vous que votre impact serait plus fort ailleurs ? Pourquoi ?
J’y ai grandi et j’y ai construit mes bases, ce qui fait que je suis profondément attachée à ce pays. Ce serait une vraie fierté pour moi de pouvoir mobiliser la data afin de répondre à des problématiques concrètes et contribuer, même à mon échelle, à l’amélioration du système de santé. En parallèle, je reste ouverte à des expériences à l’international, car je pense qu’elles peuvent aussi me permettre de renforcer mes compétences et d’avoir, à terme, un impact plus important, y compris pour mon pays.
Qu’est-ce que vous voulez que votre parcours change, pas pour vous, mais pour les autres ?
Je voudrais que mon parcours montre que c’est possible. Peu importe d’où l’on vient, on peut évoluer dans des domaines techniques et réussir. Si je peux inspirer d’autres jeunes, notamment des jeunes filles, ce serait déjà une grande réussite.
Selon vous, qu’est-ce qui manque aux jeunes et quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes filles qui hésitent à se lancer dans les domaines scientifiques ?
Je pense qu’il existe un fort potentiel chez les jeunes burkinabè. Mais ce qui fait souvent défaut, ce sont les opportunités, l’accès à l’information et surtout l’accompagnement. Beaucoup de jeunes ne connaissent pas forcément les possibilités offertes dans des domaines comme la data ou la santé. Parfois aussi, le manque de confiance ou l’absence de modèles auxquels s’identifier freine les ambitions. Pour moi, l’enjeu aujourd’hui est donc de mieux informer, mieux former et surtout mieux accompagner ces jeunes afin de leur permettre de se projeter.
Je dirais aux jeunes filles de ne pas douter d’elles. Les domaines scientifiques et technologiques ne sont pas réservés aux hommes. Si vous en avez envie et que vous êtes curieuses, alors foncez. Vous avez toute votre place là où vous souhaitez être.
Anita Mireille Zongo
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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