À l’occasion du premier séminaire scientifique de l’année 2026 de l’Institut des sciences des sociétés (INSS), des chercheurs ont posé un regard sans concession sur les défis qui traversent aujourd’hui le système éducatif burkinabè. Réforme de l’école, déscolarisation liée à l’insécurité et mutations de la gouvernance scolaire en zone de crise ont été au cœur des échanges. Au-delà des constats, les communications ont surtout mis en lumière des pistes de transformation et de résilience pour une école confrontée à l’une des périodes les plus difficiles de son histoire récente.

Le thème du séminaire, « Mutations actuelles dans le secteur de l’éducation au Burkina Faso », n’aurait pu être plus pertinent. Alors que des milliers d’élèves ont vu leur parcours scolaire bouleversé par la crise sécuritaire et que les interrogations sur l’efficacité du système éducatif se multiplient, les chercheurs de l’INSS ont choisi d’aborder la question sous des angles complémentaires. Les communications de Dr Segda Ablassé, de Dr Rasmata Samandoulougou/Kaboré et de Karim Dondebzanga ont ainsi offert une lecture globale des défis actuels de l’éducation burkinabè : ses faiblesses structurelles, les conséquences économiques de la déscolarisation et les capacités d’adaptation développées sur le terrain par les acteurs de l’école.

Réformer l’école pour la reconnecter aux réalités du Burkina Faso

Pour Dr Segda Ablassé, ingénieur de recherche à l’INSS, les difficultés actuelles du système éducatif ne peuvent être comprises sans un retour sur ses fondements. Sa communication, intitulée « La réforme de l’éducation au Burkina Faso : pourquoi et comment ? », a interrogé la pertinence même du modèle éducatif hérité de la colonisation. D’entrée de jeu, le chercheur a rappelé que l’éducation constitue bien plus qu’un simple mécanisme de transmission des savoirs. Elle est un outil de reproduction sociale, de construction des valeurs et de préparation de l’avenir d’une nation. Pourtant, selon lui, l’école burkinabè peine encore à répondre aux attentes de la société qu’elle est censée servir. Pour étayer son analyse, Dr Segda Ablassé s’est appuyé sur plusieurs indicateurs révélateurs des limites du système actuel : faibles taux de scolarisation, inadéquation entre formation et emploi, faible efficacité pédagogique et production de diplômés souvent déconnectés des réalités économiques locales. À ses yeux, l’un des principaux problèmes réside dans le fait que l’école « instruit plus qu’elle n’éduque ». Elle transmet des connaissances théoriques, mais développe insuffisamment le savoir-faire et le savoir-être nécessaires à l’épanouissement des individus et au développement du pays.

Dr Ablassé Segda a soutenu sa thèse de doctorat en philosophie le 18 juin 2025, sur la thématique réforme de l’éducation et réforme de la pensée chez Edgar Morin.

Le chercheur a ainsi distingué les fondements matériels et moraux de la réforme éducative. Les premiers concernent l’efficacité du système et sa capacité à produire des résultats mesurables. Les seconds renvoient à la finalité même de l’éducation : former des citoyens capables de comprendre leur environnement, de le transformer et de contribuer au progrès collectif. Selon lui, toute réforme ambitieuse doit répondre à trois grands enjeux. D’abord un enjeu économique, puisque l’école représente un investissement dont la rentabilité sociale doit être interrogée. Ensuite un enjeu politique, dans la mesure où les orientations éducatives dépendent largement des choix des décideurs publics. Enfin un enjeu philosophique, qui consiste à définir le type de société et le type de citoyen que l’on souhaite construire à travers l’éducation.

Pour Dr Segda Ablassé, la réforme se heurte toutefois à plusieurs obstacles majeurs. Parmi eux figurent l’héritage colonial du système éducatif, les résistances culturelles au changement, les contraintes financières et parfois le manque de courage politique nécessaire pour engager des transformations profondes. Face à ces défis, il propose trois axes principaux de réforme. Le premier est culturel, avec une meilleure prise en compte des langues nationales et des réalités socioculturelles dans les apprentissages. Le deuxième est économique, à travers une professionnalisation accrue de l’enseignement et une orientation de l’école vers la production et la création de richesses. Le troisième est politique, avec une gouvernance capable de soutenir un projet éducatif cohérent et adapté aux ambitions de développement du Burkina Faso.

Déscolarisation et insécurité : un coût économique silencieux mais colossal

Si Dr Segda Ablassé a mis l’accent sur les faiblesses structurelles du système éducatif, Dr Rasmata Samandoulougou/Kaboré a, quant à elle, attiré l’attention sur les conséquences économiques souvent invisibles de la crise sécuritaire. À travers sa communication intitulée « Déscolarisation massive en contexte de crise sécuritaire au Burkina Faso : évaluation du coût d’opportunités économiques et perspectives de résilience », l’économiste du développement a choisi d’aller au-delà des chiffres habituellement évoqués sur les fermetures d’écoles. Son analyse repose sur une idée simple mais fondamentale : les conséquences de la déscolarisation ne s’arrêtent pas au moment où un enfant quitte l’école. Selon la chercheure, les effets immédiats sont déjà visibles. Les enfants déscolarisés, notamment les déplacés internes, voient leurs perspectives d’avenir compromises. Ils sont davantage exposés à la précarité, au travail précoce, à l’exclusion sociale ou encore à diverses formes de vulnérabilité.

« Je travaille généralement sur toutes les questions qui ont un lien avec le développement. D’abord, la question des systèmes alimentaires. Et parfois aussi les questions en lien avec le genre, notamment la productivité des femmes comparée à celle des hommes, par exemple », indique Dr Rasmata Samandoulgou/Kaboré, économiste du développement, chercheure à l’INSS/CNRST

Dr Rasmata Samandoulougou souligne que chaque année de scolarité perdue représente une perte future de revenus pour les individus concernés et, par ricochet, un manque à gagner pour l’économie nationale. À travers des simulations économiques, elle a tenté de quantifier ces impacts futurs afin de rendre plus visible le coût réel de la déscolarisation. L’un des principaux enseignements de sa recherche est que les coûts de la remédiation future pourraient être largement supérieurs aux investissements nécessaires aujourd’hui pour maintenir les enfants à l’école. Autrement dit, chaque enfant qui abandonne le système éducatif constitue non seulement une tragédie humaine, mais aussi une perte économique pour le pays. À travers cette communication, la chercheure lance un appel aux pouvoirs publics et aux partenaires techniques et financiers. Selon elle, la lutte contre la déscolarisation ne doit plus être perçue uniquement comme une urgence sociale ou humanitaire, mais également comme un investissement économique stratégique.

Dans le Namentenga, les directeurs d’école deviennent des gestionnaires de crise

La troisième communication a sans doute offert l’un des regards les plus concrets sur les transformations actuelles du monde scolaire. Présentée par Karim Dondebzanga, sociologue et doctorant, avec Dr Amado Kaboré et Dr Ismaël Ouédraogo, elle portait sur les mutations de la gouvernance scolaire en contexte de crise sécuritaire dans la province du Namentenga. Le constat de départ est alarmant. Depuis les premières attaques visant le système éducatif en 2017, le nombre d’écoles fermées n’a cessé d’augmenter. De dix établissements fermés en 2016-2017, le Burkina Faso est passé à plus de 5 300 écoles fermées en mars 2024. Dans la province du Namentenga, plus des deux tiers des établissements ont été affectés par l’insécurité. Dans ce contexte, le rôle du directeur d’école a profondément changé.

Karim Dondebzanga est sociologue et doctorant en première année au laboratoire de recherche pluridisciplinaire en sciences humaines au niveau de l’université Joseph Ki-Zerbo

Autrefois centré sur la gestion administrative et pédagogique, il est désormais devenu un véritable gestionnaire de crise. Face aux menaces, il doit souvent prendre des décisions urgentes sans attendre les instructions de sa hiérarchie. L’étude montre ainsi l’émergence d’un leadership de résilience. Les directeurs mobilisent enseignants, élèves, parents et communautés pour maintenir l’école en vie malgré les difficultés. Ils réorganisent les classes, gèrent des délocalisations temporaires et cherchent des solutions pour sauver les années scolaires. Plus surprenant encore, ces responsables développent des compétences qui ne figurent généralement dans aucun programme de formation : soutien psychologique aux élèves traumatisés, gestion logistique d’urgence, médiation communautaire ou communication de crise. La recherche met également en lumière une transformation majeure : l’horizontalisation du leadership scolaire. Face à l’éloignement de l’administration, les directeurs collaborent étroitement avec les leaders coutumiers, les conseils d’école, les comités de veille, les VDP et les forces de sécurité. Cette gouvernance communautaire apparaît aujourd’hui comme l’un des principaux facteurs de résilience de l’école dans les zones les plus affectées.

À travers ces trois communications, le séminaire de l’INSS a démontré que les mutations actuelles de l’éducation burkinabè ne se résument pas aux seules conséquences de la crise sécuritaire. Elles interrogent tout à la fois le sens de l’école, sa capacité à répondre aux besoins du pays et les nouvelles formes d’engagement développées par les acteurs de terrain.

Une réflexion qui rappelle que l’avenir de l’éducation au Burkina Faso se joue autant dans les réformes structurelles que dans les réponses concrètes apportées chaque jour par ceux qui refusent de laisser l’école disparaître malgré l’adversité.

Farida Thiombiano

Lefaso.net

Source: LeFaso.net